Témoignage d’un rescapé de l’enfer des prisons iraniennes

Abolfazl Mahzoun, 62 ans, habite aujourd’hui la Suède et continue son combat pour les droits de l’homme dans son pays natal. Il raconte ses années passées dans les prisons iraniennes.

Par Hamid Enayat.

Abolfazl Mahzoun est un ancien prisonnier politique qui a échappé aux terribles conditions des prisons iraniennes. Il participait ce jeudi à une exposition organisée à la mairie du 2e arrondissement de Paris organisée en mémoire des 30 000 prisonniers politiques exécutés durant l’été sanglant de 1988. Une manière d’alerter l’opinion sur le sort de ses anciens camarades de cellule aujourd’hui en grève de la faim à la prison de Gohardacht (à l’ouest de Téhéran).

Avec d’autres témoins de cette terrible tragédie, il était l’hôte du maire Jacques Boutault qui accueillait l’événement dans le cadre de la « Campagne pour la justice » qui mobilise en Iran et à l’étranger les défenseurs des droits de l’homme. Elle a été lancée il y a un an et ravivée par la diffusion d’un enregistrement audio inédit de l’ayatollah Montazeri, aujourd’hui décédé, qui fut le dauphin de Khomeiny, guide suprême iranien de l’époque.

La publication de ce document compromettant, 28 ans après la frénésie meurtrière des mollahs, a alors brisé un tabou que le régime avait cherché bec et ongles à préserver. À présent la jeunesse iranienne interpelle les autorités, et les familles appellent à une enquête internationale pour faire la lumière sur ce drame décrit par Amnesty International, la FIDH et Human Rights Watch comme « un crime contre l’humanité » resté impuni.

Abolfazl Mahzoun, 62 ans, habite aujourd’hui la Suède et continue son combat pour les droits de l’homme dans son pays natal. Nous l’avons interrogé sur ses années passées dans les prisons iraniennes.

Hamid Enayat : Que s’est-il passé en 1988 ?

Abolfazl Mahzoun : Rouhollah Khomeiny, le dictateur iranien, avait fait le choix de la « solution finale » pour en finir avec les opposants. Il s’en est d’abord pris aux plus vulnérables, les prisonniers politiques sans défense. Ceux qui étaient restés fidèles à leurs convictions devaient être exterminés, même si pour la plupart ils purgeaient leur peine et attendaient leur libération. Khomeiny a planifié ce massacre bien avant et a mis à exécution son plan après avoir échoué dans sa conquête de l’Irak au terme de huit années d’une guerre sanglante (1980-1988). Il voulait « neutraliser » une société en ébullition, déçu d’une guerre inutile et absurde qui ne visait qu’à étendre le califat aux autres pays de la région.

Où étiez-vous lors du massacre de 88 ?

À l’époque j’étais à la prison de Ghazvine, au nord-ouest de Téhéran. Je venais d’y être transféré après des années passées dans les prisons de la capitale, notamment à Gohardacht et Evine. J’avais été arrêté en 1981 alors que j’étais étudiant en sciences humaines à l’université de Téhéran et militais pour les idéaux démocratiques d’un grand mouvement politique, les Moudjahidine du Peuple. J’avais été arrêté pour mon opposition aux mesures liberticides du nouveau régime islamiste qui s’installait après la Révolution antimonarchique de février 1979. Nous étions accusés de « moharebeh » (ennemis de Dieu). Toutefois, les exécutions systématiques des opposants ont commencé bien avant, en 1981 et se sont poursuivies depuis. Mais 1988 a été la plus grande vague d’exécution de masse sous le régime.

Qu’avez-vous vu dans les prisons des mollahs ?

Quand j’étais à la prison d’Evine, après le déclenchement des rafles en juin 1981, on comptait les exécutions par centaines, au milieu de la nuit, en entendant les coups de grâce dont le retentissement parvenait jusque dans les cellules. Nous étions entassés comme du bétail, tellement il y avait de prisonniers et on étouffait par manque d’oxygène. Nous faisions la queue pour respirer à tour de rôle l’air frais au trou de la serrure de la porte. Nous étions pour la plupart blessés à cause des tortures. On recevait des coups de fouet avec des câbles électriques, ou étions suspendus au plafond par les mains attachées derrière le dos pendant toute une nuit, immobiles. Certains camarades de cellule ont été placés dans des « cages » ou des « tombes », où ils devaient restés accroupis ou allongés pendant des semaines sans bouger. C’était l’enfer sur Terre. Les tortionnaires voulaient briser notre résistance et faire de nous des collabos.

La section des femmes était encore pire. Parce que pour des intégristes misogynes, les femmes étaient doublement en faute : elles avaient refusé d’être confinées au rôle de femme au foyer, pour s’engager dans la lutte sociale et tenir tête aux dictateurs. Un jour, la résilience et l’épopée de résistance de ces femmes et de ces hommes devant les pires tortures que les précurseurs de Daech étaient capables, marquera à jamais la mémoire collective de l’humanité. J’ai échappé de justesse aux exécutions de 88, mais la plupart de mes camarades ont succombé à la machine de mort. Les frères Hossein et Hassan Borhan, Ali Tab, Mehdi et Hadi Jalalian, Mehran Etemadzadeh, Mostapha Ghanat et tant d’autres qui sont allés sur l’échafaud avec des corps meurtris par les tortures…

Pourquoi le régime refuse de dévoiler, encore aujourd’hui, l’emplacement des fosses communes ?

Malgré l’immense pression des familles et de l’opinion publique pour dévoiler les lieux des fosses communes, le régime reste dans le déni. Il tente même d’en supprimer les traces. Pendant longtemps il démentait l’existence même de ces massacres. Avec des chantages politiques et économiques, il avait même réussi à retirer ce dossier de l’agenda de la Commission des droits de l’homme et de l’Assemblée générale de l’ONU en 1989, un an après le crime. Mais depuis la société iranienne pointe du doigt les responsables de ces crimes. Après la divulgation de l’enregistrement audio de l’ayatollah Montazeri – qui était censé succéder à Khomeiny, mais a été écarté à cause de son opposition à ces tueries de masse – la donne a changé en Iran. Le tabou a été brisé et surtout les jeunes sont avides de savoir ce qui s’est passé au cours de ces années de plomb. C’est aussi un travail de mémoire, et surtout il s’agit de rendre justice aux victimes. Car les responsables des innommables crimes sont encore à des postes clés du pouvoir iranien. Hassan Rohani, le président des mollahs, vient de nommer ministre de la Justice un ancien membre de la commission de la mort dans la province du Khouzistan.

Qu’en est-il de la situation dans les prisons aujourd’hui ?

L’impunité des autorités du régime les a encouragés à poursuivre les tueries. Nous avons assisté l’an dernier à des exécutions de masse de prisonniers sunnites. Des opposants, des militants des minorités ethniques ou religieuses continuent d’être exécutés. De nombreux prisonniers politiques, militants associatifs, syndicalistes sont en prison. Une vingtaine d’entre eux sont depuis le 30 juillet en grève de la faim pour protester contre les violences et les conditions de détentions infernales dont ils sont victimes. Je suis ici à cette exposition à la mairie du 2e arr. de Paris en faveur des droits de l’homme en Iran, pour leur apporter mon soutien. Le régime essaye de se venger parce que certains de ces prisonniers ont écrit des lettres au Rapporteur spécial des Nations-Unies sur les droits de l’homme en Iran. Ces braves demandaient une enquête sur le massacre de 1988.

Aujourd’hui ce mouvement galvanise les efforts pour faire avancer la justice et les droits de l’homme en Iran. Nous devons nous mobiliser pour forcer le régime à céder aux demandes légitimes des prisonniers d’opinions. Je rends hommage à l’initiative du maire Jacques Boutault et les autres élus français qui se sont impliqués. Mais nous attendons une condamnation de ces conditions par le gouvernement français et les autres pays européens. La communauté internationale doit conditionner ses relations avec Téhéran à l’arrêt des exécutions et s’engager à poursuivre les responsables du massacre de 1988.