Milton Friedman : la liberté dans tous ses états

Liberty by jirotrom(CC BY-NC-ND 2.0)

Troisième et dernier article de la série sur la conception de la liberté selon Milton Friedman.

Par Adrien Faure.

Comme nous l’avons vu dans un précédent article, Milton Friedman montre, dans son ouvrage Capitalisme et liberté1 (1962), que la liberté économique permet d’accroître la liberté politique, tandis que la liberté politique peut nuire à la liberté économique et civile. Il établit ainsi que la liberté économique est plus importante et plus valable que la liberté politique, formant une hiérarchie entre les libertés.

Cette hiérarchie est-elle valable ? La liberté économique est-elle bel et bien plus importante que la liberté politique ? Et est-elle plus importante que la liberté civile ? Dans cet article nous tâcherons de répondre à ces questions avant d’aborder le sujet de la liberté des moeurs, qui semble avoir été quelque peu oublié par Friedman dans sa réflexion sur les libertés.

La liberté économique est-elle plus importante que la liberté politique et civile ?

Il me semble que Milton Friedman a bien montré que la liberté économique est plus importante que la liberté politique. En effet, à quoi bon avoir le droit de vote si on ne dispose pas de la liberté de produire ou d’acheter quelque chose ? Si l’autorité politique détient l’ensemble des moyens de production et l’ensemble des biens de consommation, et si cette autorité ne souhaite pas vous céder quoi que ce soit, alors votre droit de vote, votre droit d’éligibilité, votre liberté de rejoindre un parti politique, ne vous seront d’aucune aide pour survivre.

On pourrait croire que le raisonnement est différent lorsqu’il s’agit d’opposer liberté économique et liberté civile. En effet, la liberté civile la plus fondamentale, la liberté d’exister sans être agressé dans son intégrité physique, semble être la plus importante de toutes les libertés. Et pourtant, la possibilité d’exister sans être agressé dans son intégrité physique est moins importante que la liberté de produire ou d’acheter de quoi se nourrir.

Si vous risquez d’être agressé cela peut certes causer votre mort, mais si vous ne pouvez absolument pas produire, acheter ou échanger de quoi vous nourrir, alors vous mourrez de façon sûre et certaine. C’est pourquoi, sur la base de ce critère de la simple survie, on peut hiérarchiser les libertés et placer la liberté économique comme la liberté supérieure à toutes les autres en importance, y compris la liberté civile.

Les doutes de Milton Friedman sur la liberté économique

Milton Friedman semble toutefois garder quelques doutes sur les bienfaits de la liberté économique lorsqu’il soulève un problème auquel il ne répond pas clairement par la suite :

Même dans les sociétés relativement arriérées, l’usage efficace des ressources disponibles exige la division du travail et la spécialisation des fonctions. Dans les sociétés avancées, l’échelle à laquelle la coordination est nécessaire, pour tirer pleinement avantage des occasions offertes par la science et la technologie moderne, est infiniment plus grande. (…) Celui qui croit en la liberté est sommé de réconcilier cette interdépendance généralisée avec la liberté individuelle.

La liberté économique incite en effet les individus à se spécialiser dans les domaines de production où ils sont les meilleurs, ce qui a pour conséquence de les rendre de plus en plus inter-dépendants les uns des autres. L’inter-dépendance inter-individuelle semble, quant à elle, effectivement représenter une baisse de liberté en un certain sens pour les individus. Mais si on prend l’ensemble des autres implications de la spécialisation et de l’inter-dépendance, on se rend compte alors que loin de réduire la liberté des individus elles l’accroissent.

En effet, en se spécialisant dans les domaines où il est le plus performant, chacun acquiert la possibilité de pratiquer davantage ce en quoi il est le meilleur. Or, si on postule un lien entre intérêt et motivation, et un lien entre motivation et performance, alors cela signifie que l’individu est plus performant dans le domaine qui l’intéresse.

L’incitation à la spécialisation reviendrait donc à dire que l’individu est incité à s’investir davantage dans les activités qui l’intéressent le plus. Être incité à pratiquer les activités qui nous intéressent semble a priori être plutôt un facteur favorable à la liberté individuelle. Le contraire de la spécialisation, l’autarcie, revient à devoir tout produire par soi-même et à pratiquer toutes sortes d’activités qui ne nous intéressent pas forcément. Loin de nous libérer, l’autarcie nous contraint donc en fait à la médiocrité dans tous les domaines.

En outre, en se spécialisant, les individus augmentent sans cesse leur productivité, puisqu’en se spécialisant uniquement dans les domaines où ils sont les meilleurs ils deviennent plus performants, ainsi qu’en conséquence le niveau général de la production. La croissance de la production permet ensuite évidemment aux individus de gagner en liberté positive (en capacité à faire des choses) par l’accroissement de la diversité de l’offre et la baisse de son prix. Enfin, l’inter-dépendance est un facteur pacificateur, puisque comme chacun dépend d’autrui pour accéder à ce qu’il désire, chacun est incité à ne pas agresser autrui. Or l’agression est la violation par excellence de la liberté.

En conséquence de ces divers arguments, on peut considérer que la liberté économique, et l’inter-dépendance qu’elle implique, renforcent la liberté individuelle au lieu de la réduire et que Milton Friedman n’a pas de raison de douter de son importance et de sa valeur.

La liberté de mœurs, une liberté oubliée ?

Durant son existence, Milton Friedman a pris position pour la légalisation du mariage pour les gays et a défendu la légalisation des drogues. A l’aune de ces exemples de prises de position progressistes, il ne semble donc pas qu’il était conservateur et on peut considérer qu’il incluait la liberté des mœurs dans son combat pour la liberté en général. On peut toutefois déplorer le fait qu’il ne lui ait pas donné davantage de place dans son œuvre.

En dépassant la dichotomie liberté économique-liberté politique par la trichotomie liberté économique-liberté politique-liberté civile, comme il le fait explicitement au moins en 2002, il effectue néanmoins un premier pas dans cette direction, la liberté des mœurs pouvant davantage être considérée comme une liberté civile qu’une liberté politique.

Mais on peut toutefois considérer que, tant qu’à distinguer entre plusieurs  libertés, il aurait pu proposer une distinction entre liberté économique, liberté politique, liberté civile et liberté des mœurs, en considérant cette dernière comme une catégorie pleine et entière. Comme l’a brillamment démontré le philosophe libéral John Stuart Mill dans De la liberté2 (1859), l’absence de liberté des mœurs peut en effet avoir des conséquences particulièrement pénibles et nuisibles pour le bien-être des individus, et notamment des minorités et des personnes les plus originales, créatives et innovantes.

Par ailleurs, dans son ouvrage de 1962, Milton Friedman fait preuve d’un certain conservatisme lorsqu’il s’exprime de la façon suivante :

Aux yeux de l’homme libre, son pays n’est que la collection des individus qui le composent. (…) Cet homme est fier de l’héritage commun, fidèle aux traditions communes.

Sa défense des traditions, du respect des traditions, ne s’intègre pas forcément dans une défense de la liberté des mœurs. Une véritable liberté des mœurs signifie en effet de ne pas accepter automatiquement toutes les traditions comme étant bonnes a priori, mais d’avoir la possibilité de les considérer de manière critique si elles ne semblent pas (ou plus) pertinentes de façon évidente.

De la même façon, Milton Friedman déclare que « libéraux, nous prenons la liberté de l’individu, ou peut-être celle de la famille, comme un but ultime quand il nous faut juger les régimes sociaux ». Or, faire de la famille, une entité collective, le fondement de la réflexion philosophique politique semble contrevenir tant à l’individualisme de la philosophie libérale, qu’à celui de la philosophie morale utilitariste, et s’apparente davantage à du holisme soft.

En effet, maximiser la liberté d’une famille n’est pas la même chose que maximiser la liberté d’un individu, et certaines politiques publiques, cherchant à favoriser les intérêts de la famille en tant qu’agrégat, pourraient se faire au détriment de certains membres de la famille.

Certes, l’époque et le contexte (il écrit au début des années 1960) peuvent expliquer ce type de déclarations, mais elles représentent bel et bien une limite dans l’argumentation de Milton Friedman en faveur de la liberté que l’on ne peut que déplorer.

Pour conclure cette série de trois articles sur la conception de la liberté de Milton Friedman, je pense que cette réflexion tend à montrer que la conception friedmanienne de la liberté est globalement justifiée, mais qu’elle présente quelques problèmes et quelques limitations.

En outre, il me semble qu’une théorie globale de ce qu’est la liberté, plutôt que des libertés en générale, permettrait d’assurer plus sûrement l’argumentation de Milton Friedman en faveur de ses positions libérales (ou du moins de compléter sa réflexion sur des types différents de libertés). Cela lui éviterait aussi de devoir rentrer dans le difficile, même si intéressant, débat sur la hiérarchisation des libertés et lui permettrait probablement d’éliminer certaines ambiguïté en matière de libertés des mœurs.

D’une certaine façon, on peut considérer que le travail intellectuel de son fils, David Friedman3, incarne un dépassement de l’œuvre de son père, résolvant certains problèmes, soulevés dans cette réflexion (et d’autres qui n’ont pas été soulevés ici), que la conception de la liberté de Milton Friedman peut présenter.

  1. FRIEDMAN Milton, Capitalisme et liberté,  Éditions LEDUC.S, Paris 2010.
  2.  MILL John Stuart, De la liberté, http://classiques.uqac.ca/classiques/Mill_john_stuart/de_la_liberte/de_la_liberte.pdf, Collection Les classiques des sciences sociales, Université du Québec, 1859.
  3. FRIEDMAN David, Vers une société sans État,  Les Belles Lettres, Paris, 1992.