L’école de la confiance : du slogan à la réalité

Teacher by Roberto Verzo(CC BY-NC-ND 2.0)

Le ministre de l’Éducation nationale veut une « école de la confiance ». Mais comment s’y prendre quand cette institution n’attire plus et ne convainc pas ?

Par René Chiche.

La loi du 8 juillet 2013, disant de l’école qu’elle est un « service public » destiné à « garantir la réussite de tous », est aussi vaine que celle qui déciderait que deux et deux font cinq. Celui sous les auspices duquel se déroulent les travaux du Conseil supérieur de l’éducation, Condorcet, ne l’eût certainement pas approuvée.

L’école pour « garantir » la réussite de tous ?

Non, l’instruction n’est pas et ne peut pas être un « service » rendu à des usagers dont la satisfaction ou l’insatisfaction serait, de l’institution, le critère de mesure ! Elle est un devoir ; celui de la société envers ses membres, et celui de l’État envers les citoyens ; l’obligation de procurer à tous, comme le dit précisément Condorcet, « les moyens d’acquérir les connaissances auxquelles la force de leur intelligence et le temps qu’ils peuvent employer à s’instruire leur permettent d’atteindre » afin qu’à l’aide de ses propres lumières, nul ne soit dorénavant contraint de dépendre d’un autre pour pouvoir jouir de ses droits. L’instruction est donc au fondement de l’égalité, si bien que tout recul en la matière favorise les inégalités.

Non, l’école n’est pas non plus au service de « la réussite de tous », pour la simple raison que la réussite, n’étant pas une fin, ne peut être un droit. Elle n’est pas une fin car, une illustre devise nous le rappelle, « point n’est besoin d’espérer pour entreprendre, ni de réussir pour persévérer », et l’on rougirait d’instruire un élève en agitant la promesse d’une réussite comme on dresse un chien à faire le beau par l’appât d’un morceau de sucre !

Réussir n’est pas davantage un droit, sauf à considérer que le travail scolaire, qui en est la seule cause efficiente, ne soit qu’un fastidieux et inutile détour dont de plus courts chemins pourraient nous dispenser, pourvu que nous puissions payer, par exemple, ou que nous nous contentions de réclamer la réussite à coups de pétitions, ce qui est en train d’arriver, et qui devrait inquiéter !

L’école de la confiance ?

Le ministre de l’Éducation nationale met avec insistance la confiance en exergue de son action. « Bâtir l’école de la confiance » est devenu son slogan. Fort bien. Mais peut-on se fier à une institution qui semble avoir perdu ses propres repères, ou qui de fait n’ose plus les affirmer ni les défendre ? Qui peut encore se fier à une école qui tourne avec obstination le dos aux principes qui la fondent et emploie ses ressources à inverser les places respectives de tous ainsi qu’à détruire, singulièrement chez les professeurs les plus dévoués, la foi en leur mission, réduite à la mise en œuvre mécanique de procédés conçus à leur intention par d’improbables experts autoproclamés et autres tuteurs patentés ?

Comment des professeurs, dont la tâche essentielle est de cultiver l’intelligence des élèves qui leur sont confiés, peuvent-ils encore se fier à une institution qui, par ses règlements et ses pratiques, est parfois la première à la leur contester ou à y faire obstacle ? Comment des professeurs, qu’on prive d’année en année, de réforme en réforme, des moyens naturels d’exercer leur magistère avec autorité et confiance, peuvent-ils à leur tour se fier à une institution qui ne cesse de les accabler d’instructions mal inspirées, et d’entraves toujours plus nombreuses à l’exercice de leur liberté et de leur autorité pédagogique ?

De l’administratif avant tout

De cette dérive, il serait fastidieux d’énumérer tous les textes et toutes les pratiques qui en fournissent l’éloquente ou insidieuse illustration. Combien de professeurs convoqués pour participer aux jurys du baccalauréat subissent chaque année les pressions de l’inspection pédagogique pour relever leurs notes et assistent, impuissants, à la délivrance en masse de ce qui fut jadis le premier grade de l’enseignement supérieur et qui n’est plus, pour la plus grande partie des lauréats, qu’un brevet d’aptitude à l’éco-citoyenneté et au vivre-ensemble ?

Combien d’autres professeurs exerçant les fonctions de membre de jury des concours de recrutement sont sommés de relever leurs notes également, afin de pouvoir recruter des professeurs à 06 sur 20 et non pas à 03/20 ?

Que dire de ces conseils de classe qui ne sont que concert de plaintes sur le niveau alarmant des élèves dont les lacunes ne sont plus un obstacle au passage automatique au niveau supérieur bien qu’elles restent, dans la réalité, un obstacle au bénéfice qu’ils pourraient en tirer ?

Il n’est pas jusqu’aux instructions, et en particulier les programmes scolaires eux-mêmes, qui tournent le dos au simple bon sens et participent au déni collectif d’un désastre dont on est loin d’avoir encore perçu les effets. En effet, sous couvert de décrire des programmes d’enseignement, lesquels devraient tenir en une simple page annonçant par avance ce qui doit être enseigné, comme le mot programme veut dire, se devant de laisser à l’expertise pédagogique et à la compétence disciplinaire du professeur le soin d’employer les meilleurs moyens pour en instruire ses élèves, on ne compte plus les textes surchargés, comportant parfois plus d’une dizaine de pages qui plus est rédigées dans une langue des plus approximatives, et dont le principal objet est de contraindre le professeur à mettre en œuvre telle pédagogie spécifique, ou le forcer à adopter telles opinions particulières dont le moins qu’on puisse dire est qu’elles seraient à discuter.

Et l’instruction à l’école ?

Tout cela est révélateur d’un état de l’institution scolaire dont il n’est pas exagéré de dire qu’il s’est fort éloigné et surtout fortement exonéré des principes clairs et rigoureux qui fondent celle-ci, et dont Condorcet et d’autres nous ont laissé d’excellentes formulations. Il n’est décidément plus acceptable que les principes élémentaires de toute instruction et de toute éducation dignes de ces noms soient systématiquement contredits par des directives tatillonnes, souvent grotesques, et qui transforment insidieusement en obligations de service ce qui détruit l’autorité même des professeurs, laquelle ne repose que sur leur responsabilité intellectuelle, attestée par un haut niveau de formation disciplinaire qu’il faut non seulement préserver, mais surtout respecter et correctement employer.

Il est temps de revenir à l’exigence républicaine, simple et ô combien ambitieuse, d’instruire tous les élèves, au lieu de les bercer d’illusion en leur faisant miroiter, tout au long de leur scolarité, la promesse démagogique d’une réussite qui leur serait due. L’augmentation constante du nombre de bacheliers paraît sans doute beaucoup plus flatteuse auprès de l’opinion que celle, hélas non moins constante, du nombre de chômeurs ; elle n’en reste pas moins qu’une apparence.

N’importe quel professeur, n’importe quel observateur un tant soit peu honnête, et probablement aussi n’importe quel employeur constate que les élèves qui sortent de l’école aujourd’hui, même quand ils ont « réussi » et qu’ils ont obtenu une qualification sur le papier, ne sont pas hélas aussi instruits que leur diplôme ne le laisse penser ! Aussi, pour gagner la confiance, faut-il commencer par abandonner la langue de bois et dire les choses clairement !

Va-t-on encore longtemps se féliciter d’introduire bruyamment de la philosophie en maternelle alors qu’on est contraint d’enseigner l’accord du participe passé dans les écoles d’ingénieurs ? Va-t-on encore longtemps reléguer les enseignements disciplinaires, qui sont seuls formateurs, tant l’authentique formation n’a rien à voir avec la simple information, au profit d’heures de rien et de coûteux dispositifs qui ont souvent pour seule vertu de se dire innovants et de faire parler d’eux, ce dont l’institution fait elle-même bien trop grand cas alors que, sur le terrain et dans les faits, nul ne les prend vraiment au sérieux à l’exception de la petite poignée de ceux qui les ont conçus ?

Va-t-on encore longtemps distraire les professeurs de leur tâche essentielle, qui est d’instruire, en les accablant, à la faveur des lubies de tel ou tel, de tâches périphériques dont l’efficacité est plus que douteuse ? Enfin, va-t-on encore longtemps accepter de soumettre le contenu des politiques éducatives, ne serait-ce que par la formulation qu’on leur donne, aux opinions confuses de ceux qui parlent d’autant plus facilement de l’école qu’ils ne la font pas, l’ayant quittée eux-mêmes déjà depuis un certain temps ?

Et si on faisait confiance aux professeurs ?

Tout professeur qui se respecte est innovant, bien entendu. La pédagogie est l’art de s’adapter, et par conséquent d’inventer, à chaque instant. Mais justement parce qu’il se respecte, il conteste que sa vertu lui soit présentée comme un devoir, et le plus souvent comme une caricature. En même temps (sic), tout professeur qui se respecte est forcément conservateur, car transmettre et conserver, c’est l’essence même de l’éducation.

Nous ne nous résignons pas au lent délitement de l’instruction publique, dont tous perçoivent peu ou prou les signes, et dont chacun sait, au fond de lui, que les remèdes ne dépendent ni du secours d’études scientifiques, ni du recours à de supposées nouvelles pratiques (comme si la nature humaine elle-même avait changé sous l’effet des transformations de nos modes de vie !) mais qu’ils reposent d’abord et avant tout sur le simple bon sens et sur la confiance, oui, la confiance comme le répète à l’envi le ministre, à commencer par celle que l’institution doit naturellement accorder à ses professeurs, qu’elle doit enfin laisser travailler en se bornant à leur assurer des conditions convenables pour ce faire, et qu’il est également temps, à tout point de vue, de mieux traiter !

La confiance se donne, toute, sans preuve et même contre les preuves. C’est un pari. Il faut faire le pari de l’intelligence et remettre l’école sur ses pieds. Il faut dire enfin clairement que la discipline, dans tous les riches sens de ce mot, est l’alpha et l’oméga de l’instruction publique, et que sa préservation, ou son rétablissement, constitue la pierre de touche de toute politique éducative digne de ce nom.

Enfin, il est temps que les acteurs de l’éducation se fassent également mutuellement confiance pour que, abandonnant de part et d’autres les postures qui n’engendrent que des absurdités, ils joignent tous leurs efforts afin que l’institution redevienne le cadre indispensable qui soutient le difficile travail des professeurs, et que ceux qui l’administrent notamment soient, avec plus de rigueur et d’humilité, vraiment à leurs côtés, au service de la culture et du développement de toutes les vertus humaines auxquelles les professeurs, quel que soit leur champ d’intervention et la discipline qu’ils enseignent, ont quant à eux voué leur vie.