Existe-t-il vraiment des parasites économiques ?

Plantations by Cellule Communication (CC BY-SA 2.0)

Existe-t-il vraiment des parasites économiques, vivant aux crochets du reste de la société ?

Par Corentin de Salle.

Quiconque considère les chômeurs comme des parasites doit se demander s’il penserait de même dans l’hypothèse – pas si improbable que cela – où, pour diverses raisons, il faisait faillite, perdait subitement son emploi ou ses moyens de subsistance…

Parasites : tous ceux qui ne sont pas indépendants ?

Existe-t-il des parasites ? Sur la forme, ce terme importé du lexique biologique est impropre pour désigner un être humain. On sait où mènent ces bestiaires de sinistre mémoire. Sur le fond, c’est une erreur de penser que certains groupes de personnes ou que tous les représentants de certaines professions vivent, par la nature même de leurs activités, aux dépens des personnes exerçant des professions et activités productives.

On entend parfois cela à propos des fonctionnaires, des politiciens, de leurs conseillers, des enseignants, du secteur non-marchand, etc., bref à propos de tous ceux qui ne sont pas salariés, voire – de manière encore plus extensive – de tous ceux qui ne sont pas indépendants.

Avec une définition si large, on peut se demander si les indépendants peuvent eux-mêmes échapper à cette accusation. Un médecin – surtout s’il prescrit trop facilement des médicaments coûteux – ne gagne-t-il pas sa vie aux dépens de la Sécurité sociale qui rembourse la majeure partie des frais de ses patients ?

Prenons le cas de l’avocat fiscaliste. Plusieurs avocats fiscalistes seraient assurément surpris si on les traitait de parasites, reproche que semble démentir le chiffre d’affaires de leur cabinet. Pourtant, si on y réfléchit, ils prospèrent magnifiquement dans les enfers fiscaux tels que la Belgique : l’existence même de normes fiscales pléthoriques, liberticides et confiscatoires (qu’ils condamnent souvent par ailleurs) leur assure une clientèle aussi abondante que fortunée (encore faut-il, évidemment, savoir y faire, ce qui, vu la complexité de la législation et les arcanes procédurières, n’est pas à la portée de tous).

À l’échelle du capital humain d’un pays, songeons à ce véritable gâchis que représentent tous ces services juridiques et cabinets fiscaux mobilisant des intelligences qui – si l’État se contentait d’une fiscalité raisonnable – seraient plus judicieusement employés à produire des richesses plutôt qu’à en soustraire une partie à la voracité de ce même État.

Dans cette hypothèse, le rendement de l’impôt serait d’ailleurs bien supérieur au rendement actuel parce qu’il ne faudrait plus actionner une telle machinerie fiscale (parasitaire par son ampleur) et parce que les entreprises n’affecteraient plus une partie si substantielle de leurs ressources à financer des cabinets (aux activités également parasitaires par leur ampleur) pour éluder l’impôt, impôt qui, soit dit en passant, porterait d’ailleurs sur des sommes plus importantes vu l’accroissement consécutif du chiffre d’affaires des entreprises.

Des parasites qui ne produisent rien ?

Avec une telle définition du terme parasite, presque tout le monde est un parasite. En réalité, l’erreur consiste à penser que certaines activités sont parasitaires par nature. C’est une erreur que commettaient déjà les intellectuels libéraux physiocrates du XVIIIème siècle. Dans la société agraire préindustrielle, ils estimaient que seuls les agriculteurs étaient producteurs de richesses. Pour leur part, marchands et commerçants, se contentant d’échanger les produits agricoles cultivés par les premiers, vivaient, selon ces auteurs, de l’industrie d’autrui. Leur activité était, selon l’École physiocrate, considérée comme non productive. On sait, depuis lors, que ces auteurs se trompaient et que l’échange crée en lui-même de la valeur.

Pour les besoins de ses activités, un entrepreneur mobilise diverses choses, à commencer par une main d’œuvre qualifiée. Il a besoin de gens qui, quoique payés avec l’argent public, forment chaque année plusieurs milliers d’étudiants. Il a besoin de fonctionnaires qui gèrent les cadastres, qui mettent en œuvre les procédures judiciaires lui permettant de défendre ses droits, de politiciens qui votent des lois règlementant de nouveaux secteurs d’activités économiques, de conseillers qui rédigent ces lois, de policiers qui surveillent son exploitation, d’agents qui construisent et entretiennent les axes qu’il emprunte, qui ramassent ses poubelles, etc. Loin d’être parasitaire, l’activité professionnelle de tous ces gens contribue activement à la création de richesses.

Des activités réellement parasites

Est-ce à dire qu’aucune activité ou comportement n’est parasitaire ? Non, bien entendu. Dans presque tous les domaines professionnels, un nombre important d’activités financées par l’État coûtent plus qu’elles ne rapportent à la collectivité voire sont carrément inutiles. Non pas, encore une fois, en raison de leur nature même, mais parce qu’elles ne sont pas gérées efficacement.

C’est le cas d’un grand nombre d’activités purement étatiques (certains services emploient une surabondance de fonctionnaires, d’autres connaissent des taux d’absentéisme record ou une productivité dérisoire), d’activités gérées par l’État, d’activités financées (directement ou non, totalement ou partiellement) par l’État et d’activités qui se développent à la faveur de règles excessives ou dans le cadre d’institutions, de commissions cacochymes et autres officines inutiles ou redondantes mises en place par l’État. Mentionnons aussi certains cas d’allocataires qui, en raison de la générosité excessive ou de l’incurie de l’État, sont rationnellement incités à en abuser.

Quelle solution ?

Pour lutter contre de telles activités ou attitudes parasitaires, et ainsi ramener de la concorde et de la confiance les uns dans les autres, une société idéale serait celle où les abus seraient efficacement poursuivis, où l’État limiterait son champ d’action, où les activités de la fonction publique seraient l’objet d’audits réguliers par des agences indépendantes réprimant excès et gaspillages et où un grand nombre des activités gérées ou financées par l’État seraient, en tout ou en partie, privatisées : il existe d’excellentes universités privées dans certains pays plus libéraux (plusieurs de ces dernières sont d’ailleurs les meilleures au monde).

Sans entrer dans cette question complexe, relevons le fait que les médecins gagnaient, paraît-il, généralement mieux leur vie quand les soins de santé n’étaient pas remboursés ; les audits énergétiques sont légitimes si le propriétaire désire y recourir spontanément (pour réduire sa consommation par exemple) et non pas quand ils sont imposés légalement à tous les propriétaires désireux de vendre ; la mission des avocats fiscalistes consiste davantage, à mon estime, à défendre le citoyen contre l’arbitraire, les erreurs et les lenteurs du fisc qu’à concocter des montages sophistiqués permettant à quelques particuliers fortunés ou à des entreprises d’échapper presque totalement à l’effort fiscal, etc., etc.

Cela étant dit, si l’État n’était pas ce qu’il est maintenant, je n’aurais pas eu l’opportunité de publier cet article ainsi qu’un certain nombre d’autres qui s’alimentent avidement des erreurs de l’État…


Un billet paru initialement sur La Libre Belgique, déjà publié sur Contrepoints en août 2013.