Contre le terrorisme, la police doit appliquer la tolérance zéro

Alors que les Européens vivent dans l’angoisse du prochain attentat, les New-yorkais sont sereins, grâce à leur police, qui depuis des années applique la doctrine de tolérance zéro.

Par Guy Sorman.

Les Européens vivent dans l’angoisse du prochain attentat, les douze millions de New-Yorkais, non. Depuis la destruction du World Trade Center en 2001, la ville est restée une cible, mais elle est indemne : grâce à sa police. Et grâce à cette police, crimes et délits ne cessent de reculer. Ce progrès de la sécurité a été amorcé, en 1994, par William Bratton : nommé chef de la police par le maire Rudy Giuliani, puis par Bill de Blasio, il quittera ses fonctions en septembre.

À New-York, l’émotion est grande. Car ce flic-là a changé la ville ; d’une jungle urbaine dans les années 70 et 80, elle est devenue l’une des métropoles les plus sûres. Sans grand discours, mais avec une doctrine, la tolérance zéro. À son origine, on trouve un économiste de Chicago, Gary Becker. Il démontre, dans les années 1970, que les criminels étaient des entrepreneurs rationnels qui calculent leurs « coups » en fonction du risque encouru. Si ce risque paraît trop élevé, le criminel s’abstient.

Théorie de la vitre cassée

Le sociologue James Q. Wilson a pris le relais de Becker et en a dérivé une application, la « vitre cassée ». S’appuyant sur des faits quantifiés, Wilson conclut, en 1982, que toute incivilité, aussi modeste soit-elle, mérite d’être sanctionnée. Il s’avère, si on l’intercepte, que le briseur de carreaux est souvent l’auteur d’autres méfaits, que l’exemplarité de la sanction le dissuadera d’escalader l’échelle du crime et ses congénères de s’aventurer dans la carrière.

Giuliani fut le premier maire à adhérer à cette tolérance zéro et Bratton, le premier à l’appliquer. Très important, les magistrats locaux, élus par le peuple, adhèrent à la théorie : ils ne considèrent pas que les criminels sont forcément des victimes de la société. Bratton, diplômé de Harvard, a complété Wilson par un repérage informatisé des lieux chauds de la ville, y déployant la police, par priorité. Ce système, dit Compustat, est actualisé en temps réel de manière à faire le meilleur usage d’effectifs limités. Sous l’égide de Compustat, les policiers sont plus actifs dans les ghettos de New York que dans les beaux quartiers, à l’inverse des métropoles d’Europe, où les ghettos sont des zones de non droit. En deux ans, de 1994 à 1996, la criminalité fut divisée par deux : Bratton devint un héros et l’est resté.

Le succès ne s’est pas démenti. L’an dernier, 400 homicides furent commis dans la métropole contre 2200 en 1990. Sur la période, le nombre de vols a diminué de 80%, de 90% pour les automobiles. Cette tendance à la baisse s’est légèrement atténuée depuis que Bill de Blasio est maire, peut-être parce qu’à sa demande la police est devenue plus laxiste : mais on ne peut pas crier à une reprise de la criminalité, comme le fait l’opposition républicaine. Par comparaison avec les villes européennes, les délits sont devenus moins fréquents à New York, mais – paradoxe – les crimes par armes à feu plus nombreux. On règle ses comptes au revolver, entre gangs, avec des armes en vente libre.

Plus de prisons

La tolérance zéro est appliquée dans la plupart des métropoles américaines. Les critiques ? Elles ne manquent pas. Les commentateurs de gauche ne nient pas la baisse du crime, mais l’attribuent à deux raisons non policières, l’embourgeoisement des métropoles et la substitution à la cocaïne qui « excitait » de l’héroïne qui « apaise ». Ces évolutions spontanées expliquent, en partie, le retournement de situation mais, sans la tolérance zéro, le résultat serait moindre. Une critique plus sévère : les États-Unis détiennent le record de l’incarcération dans le monde occidental.

C’est incontestable : moins les criminels sont en liberté, moins ils commettent de crimes. Faudrait-il les libérer pour autant ? La gauche démocrate le souhaite, la majorité de la population, non. La crainte immédiate des New-Yorkais, c’est que, Bratton parti, la tolérance zéro soit abandonnée. Autre critique : la tolérance zéro et Compustat seraient dirigés contre les noirs. Mais la police est aux couleurs de la ville : Bratton a veillé à ce que les recrutements reflètent la composition ethnique des quartiers policés. Les noirs seraient-ils plus souvent interceptés que les blancs ? Deux tiers des crimes violents sont commis par des Afro-Américains, qui représentent 23% de la population urbaine.

Les Afro-Américains, en proportion de leur responsabilité délinquante, sont sous-représentés dans les prisons : un blanc qui commet un crime court statistiquement plus de risques d’être incarcéré qu’un noir. Sans doute policiers et juges sont-ils particulièrement attentifs pour ne pas être taxés de racisme : les médias ne leur pardonnent pas une bavure.

Caractéristique aussi de New York est combien la stratégie policière est l’objet de débats : ce n’est pas le cas en Europe où l’on s’abandonne aux pouvoirs publics.

À William Bratton, j’ai demandé ce qui lui paraissait la meilleure stratégie contre le terrorisme. Il m’assure que seuls l’infiltration et le renseignement sont utiles. Le reste, comme le déploiement de militaires dans la rue, est un théâtre qui rassure la population, mais ne dissuade pas les terroristes.

Cet article a été publié une première fois en février 2017.

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