USA : des embryons génétiquement modifiés

Une fois que l’édition génétique d’embryons sera rendue pleinement sure et efficace, quelle justification rationnelle y aura-t-il pour retirer ce choix aux couples désirant des enfants ?

Par Edouard H.

La nouvelle est tombée le 26 juillet dernier dans un article de la MIT Technology Review : une équipe de scientifiques américains ont modifié avec succès les gènes d’embryons humains à l’aide de CRISPR-Cas9. Une étude publiée dans le journal Nature le 2 juillet est venue donner de plus amples précisions sur l’exploit de l’équipe du Dr Shoukhrat Mitalipov de la Oregon Health & Science University.

La nouvelle a été reçue dans la presse avec un effroi considérable, et de nombreux appels à une prohibition ferme de ce type d’expérimentations ont été lancés. Y a-t-il raison de s’inquiéter ?

Les chercheurs ont ciblé une mutation dans un gène appelé MYBPC3 responsable de la cardiomyopathie hypertrophique qui est une maladie cardiaque héréditaire affectant 1 personne sur 500 dans le monde. Ce gène encode une protéine qui contribue à la maintenance des muscles cardiaques et à la régulation de ses contractions et décontractions.

Un gène MYBPC3 mutant entraine des symptômes qui peuvent entrainer un arrêt cardiaque. Bien que des traitements existent pour amoindrir les symptômes, il n’y a aucun moyen de s’attaquer à la cause génétique chez un patient1.

Dans l’étude de l’équipe menée par le Dr Shoukhrat Mitalipov, 58 embryons ont été utilisés et n’ont pas été implantés par la suite. La technologie CRISPR-Cas9, qui permet de faire des changements précis dans un génome de manière relativement aisée, n’avait précédemment été utilisée sur des embryons humains que dans 3 études menées par des équipes de chercheurs chinois2.

De grands progrès au niveau de l’innocuité de la modification génétique d’embryons

Les chercheurs de la Oregon Health & Science University se sont attaqués avec succès à 2 problèmes généralement associés à l’application de CRISPR-Cas9 pour de la thérapie génique chez les humains. Le premier risque est celui de créer des changements génétiques additionnels non voulus appelés mutations hors-cible. Les chercheurs n’ont trouvé aucune preuve de mutations hors-cible chez les embryons modifiés lors de leur expérimentation.

Le second risque est celui de créer des mosaïques, où différentes cellules dans l’embryon contiennent différentes séquences génétiques. Certaines cellules possèdent alors le génome corrigé, tandis que d’autres gardent le génome avec le gène MYBPC3 mutant.

Sur les 58 embryons utilisés par l’équipe du Dr Shoukhrat Mitalipov, un seul était une mosaïque. Pour arriver à ce résultat les chercheurs ont injecté les composants CRISPR–Cas9 dans les ovules au même moment où ils injectaient le sperme pour les fertiliser, alors que les précédentes études avaient fait des essais plus tard dans le développement de l’embryon.

Une technique de modification génétique efficace

Les chercheurs ont enquêté sur une situation où le père avait une copie mutante du gène MYBPC3, tandis que la mère n’avait que des copies non mutantes de ce gène. Lors d’une expérimentation de contrôle, sans surprise 47,4% des embryons (9 sur 19) n’ont pas hérité de la version mutante de MYBPC3. Lors de l’expérimentation avec injection de CRISPR-Cas9, 72.4% des embryons (42 sur 58) n’avaient que la version non mutante de MYBPC3.

Les embryons modifiés se sont développés in vitro de manière similaire aux embryons de contrôle, avec 50% d’entre eux qui ont atteint le stade de blastocyste où l’embryon contient différents types de cellules. La modification génétique n’a donc pas empêché le développement.

Paula Amato, endocrinologue de la reproduction à la Oregon Health & Science University, a exprimé dans le Washington Post son grand enthousiasme à l’idée de pouvoir corriger des maladies avant la naissance. Bien que le diagnostic génétique pré-implantatoire existe pour sélectionner des embryons sains, elle regrette que la technique ne fonctionne pas dans tous les cas.

Elle raconte que malgré 3 cycles de fécondation in vitro, tous les ovocytes d’une de ses patientes étaient porteurs de la mutation génétique qui entraîne des maladies. Avec la technologie de correction génétique du Dr Shoukhrat Mitalipov, elle explique qu’ils « auraient pu sauver quelques embryons ».

Des cris d’alarme qui n’ont pas lieu d’être

Bien que les travaux du Dr Shoukhrat Mitalipov soient extrêmement prometteurs, la recherche sur la modification génétique d’embryons humains n’en est encore qu’à ses débuts. De nombreuses autres études scientifiques devront être menées pour confirmer tant l’innocuité que l’efficacité de l’édition génétique d’embryons avant qu’une implantation en vue de grossesse puisse être envisagée. Il serait en effet aujourd’hui irresponsable de faire naître des enfants par cette technique.

Mais une fois que l’édition génétique d’embryons sera rendue pleinement sure et efficace, quelle justification rationnelle y aura-t-il pour retirer ce choix aux couples désirant des enfants ? Qu’y a-t-il de mauvais et de contraire à l’éthique dans le fait que des parents souhaitent ne pas transmettre de terribles maladies génétiques à leurs enfants ?

Une déclaration condamnant ces technologies reproductives a été publiée le 3 août par un groupe d’organisations mené par la Stanford University. Cette déclaration est intéressante car on peut y découvrir plusieurs arguments justifiant le rejet.

Ainsi on peut lire que la modification génétique d’embryons pourrait être dangereuse pour les enfants à naître car elle éroderait « les instincts parentaux d’acceptation inconditionnelle ». Or rien ne permet de dire que les parents utilisant cette technologie feront preuve de moins d’amour inconditionnel : corriger quelques défauts génétiques d’un embryon n’empêche aucunement d’accepter et d’aimer pleinement l’enfant une fois né, peu importe ses traits.

Les auteurs de la déclaration expliquent aussi que « le malaise qu’on ressent le plus profondément est conceptuel : le sentiment que lorsqu’on identifie certains individus et leurs traits comme « indésirables », on fait l’expérience d’une perte collective de notre humanité ». L’erreur faite ici est une grave confusion entre le fait de rejeter une maladie, et le fait de rejeter les individus existant porteurs de cette maladie. Chercher à faire naître des enfants sains sans gène mutant MYBPC3 n’implique en aucun cas de rejeter les individus existant aujourd’hui et souffrant de cardiomyopathie hypertrophique.

Arriver à se débarrasser entièrement de maladies génétiques dramatiques ne serait pas une « perte collective de notre humanité » mais bien au contraire un immense progrès. La loterie génétique naturelle peut être extrêmement cruelle et il n’y a aucun vice à la combattre grâce à la science pour améliorer la santé des enfants à naître.

L’expérimentation du Dr Shoukhrat Mitalipov est porteuse d’espoir, et il n’y a pas lieu de créer des législations d’exception liberticides parce que certains ressentent au fond d’eux même un sentiment de dégoût irrationnel.

  1.  Maron, B. J. (2002). Hypertrophic cardiomyopathy: a systematic review. Jama, 287(10), 1308-1320.
  2. Liang, P., Xu, Y., Zhang, X., Ding, C., Huang, R., Zhang, Z., … & Sun, Y. (2015). CRISPR/Cas9-mediated gene editing in human tripronuclear zygotes. Protein & cell, 6(5), 363-372 ; Kang, X., He, W., Huang, Y., Yu, Q., Chen, Y., Gao, X., … & Fan, Y. (2016). Introducing precise genetic modifications into human 3PN embryos by CRISPR/Cas-mediated genome editing. Journal of assisted reproduction and genetics, 33(5), 581-588 ; Tang, L., Zeng, Y., Du, H., Gong, M., Peng, J., Zhang, B., … & Liu, J. (2017). CRISPR/Cas9-mediated gene editing in human zygotes using Cas9 protein. Molecular Genetics and Genomics, 292(3), 525-533.