Que représentent nos députés ?

Pourquoi vouloir à tout prix moraliser la vie politique pourrait fausser la représentation politique française.

Par Patrick Coquart.

Alexis Corbière, porte-parole de Jean-Luc Mélenchon et de la France insoumise (sic) pendant les dernières campagnes électorales, fustigeait récemment, à la télévision, les nouveaux députés macronistes, car peu représentatifs des électeurs. Le désormais député de la Seine-Saint-Denis critiquait ces nouveaux représentants, tous, selon lui, issus des CSP+, et parmi lesquels les ouvriers sont absents. Ces élus de la Nation ne seraient donc pas représentatifs de la population française.

Le constat n’est pas faux. Selon le Cevipof, 68,6% des candidats En Marche étaient issus des classes supérieures, contre 8,5% seulement des classes populaires. Parmi les candidats macronistes aux législatives, seuls 0,2 % étaient ouvriers et 0,9 % employés. En revanche, on comptait 20 % de cadres du privé, et même 17 % de chefs d’entreprise.

Si l’on prend en considération l’ensemble des députés nouvellement élus cette fois, on remarquera que la physionomie de la Chambre est transformée : les femmes sont plus nombreuses (38,6 % contre 26,9 % en 2012) ; l’âge moyen est passé de 55 ans à 49 ans ; les non-sortants représentent 75,2 % des effectifs (contre 41 % en 2012).

En revanche, la profession des députés n’a pas vraiment varié entre les deux législatures. Certes, il y a davantage de cadres du privé, de professions libérales, et de chefs d’entreprise, commerçants et artisans. On trouve aussi plus d’employés. Mais les ouvriers sont toujours aussi peu nombreux. En fait, il n’y en a qu’un dans la nouvelle assemblée. La précédente en comptait un également, un ouvrier agricole précisément, aujourd’hui probablement considéré comme retraité : Jean Lassalle.

Cette dernière information laisse planer un gros doute sur ces chiffres. Il faut dire que ce sont les députés eux-mêmes qui déclarent leur profession. Alors, les petits arrangements avec la réalité ne manquent pas.

Pour revenir à Jean Lassalle, si le site de l’Assemblée nationale le considère comme ouvrier agricole, ce n’est pas le cas de Wikipédia qui indique à propos du Béarnais : « Technicien agricole spécialisé dans l’hydraulique et l’aménagement du territoire, il fonde une société de conseil qui emploie une dizaine de salariés ».

Des politiciens professionnels s’inventent un métier

De même, on émettra des réserves sur Marie-George Buffet classée comme employée administrative d’entreprise, ou sur Nathalie Kosciusko-Morizet considérée comme cadre d’entreprise, alors que toutes deux sont des professionnelles de la politique. À n’en pas douter, les exemples de ce genre sont légion.

Mais si nous revenions à Alexis Corbière ? Est-il ouvrier ? Pas le moins du monde, il était professeur d’histoire, et est maintenant un professionnel de la politique lui aussi. Et ses confrères mélenchonistes, sont-ils ouvriers ? Pas davantage. On recense bien une assistante de direction et une aide soignante, toutes deux dans la fonction publique, quelques enseignants et fonctionnaires, et même un réalisateur. Mais d’ouvrier, point.

Est-ce surprenant ? Pas vraiment quand on sait que les ouvriers se sont abstenus à 69 % lors de ces élections législatives. Un taux qui est de 65 % pour les employés et de 63 % pour les professions intermédiaires.

Si les ouvriers et les employés ne vont pas voter, comment s’étonner qu’ils ne soient pas représentés. On pourrait donc en conclure que, finalement, les députés ne représentent pas trop mal leurs électeurs.

Ce serait oublier le projet de loi sur la moralisation de la vie publique. Avec ce texte, l’éphémère garde des Sceaux du gouvernement Philippe entendait « mettre en place des pratiques et des règles qui préservent les citoyens des abus et leur rendent confiance dans la vie démocratique ». L’ex-ministre de la Justice précisait que son texte poursuivait trois objectifs :

  • en finir avec un système dans lequel la responsabilité publique est exonérée ou s’exonère des règles que les citoyens, eux, sont obligés de respecter ;
  • mettre en place les règles nécessaires pour prévenir les conflits d’intérêts ;
  • mettre fin à des pratiques incompatibles avec l’exercice équilibré de la démocratie.

François Bayrou disparu, Nicole Belloubet a repris à son compte ce projet voulu par Emmanuel Macron. Nous allons donc bientôt avoir des élus honnêtes. Les pratiques anciennes seront définitivement derrière nous. Finies donc les affaires Cahuzac, Thévenoud, Guéant, Fillon, Le Roux, Guérini, Balkany… Bayrou, de Sarnez, Goulard, Mercier, etc.

Le hic – car il y a un hic – c’est que ces élus honnêtes ne seront pas plus représentatifs des Français. Car ces derniers mentent, trichent, fraudent et s’affranchissent de la loi dès qu’ils le peuvent.

Les Français sont-ils plus honnêtes que leurs élus ?

On estime la fraude fiscale en France à 60 milliards d’euros par an, dont 17 milliards pour la fraude à la TVA. On sait que des Français s’inventent des charges foncières imaginaires qu’ils déduisent des loyers qu’ils encaissent.

D’autres ont une nounou au noir. Des commerçant « oublient » de déclarer des paiements en liquide. Certains de nos compatriotes ne déclarent pas les travaux réalisés à leur domicile pour ne pas augmenter la valeur locative de leur bien, et donc leur taxe foncière et leur taxe d’habitation. Il paraît même que certains assujettis à l’ISF minorent la valeur de leurs biens. J’ai également entendu parler de personnes qui touchent des dessous-de-table lors de la vente d’un appartement.

Bon, c’est vrai, on ne leur donne pas tout à fait tort à ces Français. Ne pas accepter de se faire voler est même une réaction plutôt saine, surtout quand l’impôt est devenu confiscatoire. Mais il est probable que ceux qui votent pour les augmentations d’impôts ne sont pas les derniers à vouloir s’en affranchir.

La fraude sociale existe aussi. Elle est beaucoup plus grave, puisqu’elle consiste à piquer dans la caisse que d’autres ont rempli. On parle de 9 milliards d’euros pour les fraudes au RSA, à la prime d’activité, aux allocations familiales, à l’aide au logement, etc.

Dans les entreprises, ce n’est pas mieux : une étude récente auprès de 130 grandes entreprises a chiffré la fraude sur les notes de frais des salariés à près de 7 millions d’euros, soit près de 54 000 euros par entreprise, ou encore 700 euros par salarié. Si l’on prend en compte l’ensemble des entreprises françaises, cela représente une coquette somme.

La fraude dans les transports en Île-de-France est estimée à 366 millions d’euros pas an, selon la Cour des comptes. La fraude au compteur électrique pourrait avoisiner les 60 millions d’euros annuels. Les vols en magasins représentent plus de 1 % du chiffre d’affaires des commerces français. Bref, beaucoup de Français ne sont pas honnêtes.

Faire des élus de la République des femmes et des hommes vertueux, c’est assurément les éloigner encore un peu plus de la population qu’ils sont censés représenter. C’est déjà ce que prétendait, en 1898, le journaliste et pamphlétaire Zo d’Axa :

« Citoyens, on vous trompe. On vous dit que la dernière Chambre, composée d’imbéciles et de filous, ne représentait pas la majorité des électeurs. C’est faux ! Une Chambre de députés jocrisses et de députés truqueurs représente, au contraire, à merveille les électeurs que vous êtes. Ne protestez pas : une nation a les délégués qu’elle mérite. Pourquoi les avez-vous nommés ? […] La Chambre représente l’ensemble… Il faut des sots et des roublards, il faut un Parlement de ganaches et de Robert Macaire pour personnifier à la fois les votards professionnels et les prolétaires déprimés. Et ça c’est vous ! […]1 »

Le risque est bien là de voir, en dépit de la loi Bayrou, l’abstention progresser aux prochaines élections. Rendez-vous en 2019 pour le vérifier lors les élections européennes.

Une première version de ce texte est paru dans le n°160 (Été 2017) de Liberté économique et progrès social, le bulletin d’information et de liaison des libéraux publié par l’Aleps.

  1. Cité par Daniel Cosculluela, « Zo d’Axa (1864-1930) : le mousquetaire de l’anarchie », Valeurs actuelles, 8 juin 2017.