« Pourquoi je n’ai pas voté »

Un témoignage très personnel sur ce qu’est devenue la démocratie en France aujourd’hui.

Par Fanny-Gaëlle Gentet.

Attention, ce qui suit n’est pas un témoignage agacé contre le système qui dit « tous pareil », « voter ne sert à rien » ou « je m’en bats les reins ». Je n’ai pas voté ce dimanche, c’est vrai, mais ce n’était pas par rébellion, pas par haine, pas par dépit.

Je n’ai pas voté alors que pourtant je suis très politisée, je suis la première à exhorter les foules pour aller voter, justement, je suis la première à seriner en boucle à l’approche des élections que l’on s’est battu pour ce droit, que certains se battent encore pour cela ailleurs par-delà des frontières, par-delà les systèmes politiques, je répète à qui veut bien l’entendre que, oui, c’est dur d’y croire mais que, si, ça sert encore, que l’on peut avoir un impact, petit, certes mais tout de même.

J’ai voté aux présidentielles, évidemment, et au premier tour des législatives, la semaine dernière.

Je vote et j’en suis fière

Parfois j’ai voté blanc, parfois j’ai voté par dépit, parfois par conviction, mais l’important est que je vote et que j’en suis fière !

N’étant pas en France ce mois-ci, j’ai pris le temps de faire comme à chaque fois, une procuration pour ma mère. Je n’ai d’ailleurs pas fait la procuration seulement pour ce second tour mais pour toute la période de mon séjour pour – je me cite – « si jamais ils nous foutent un référendum ». Il est ancré en moi que le droit de vote fait partie intégrante de mon existence et de mon devoir.

Ma mère a repoussé un week-end chez sa cousine pour pouvoir exercer ce devoir. Elle s’était préparée, on avait lu ensemble et consciencieusement les prospectus reçus, on s’était mis d’accord sur le petit papier à mettre dans l’urne sous mon nom. Bref, les choses étaient en place.

Alors pourquoi je n’ai pas voté ? Eh bien pour quelque chose d’encore plus grave que le dégoût de la politique ou la simple abstention nonchalante.

En marche dès le premier tour

Dans ma circonscription il n’y a pas eu de second tour.

Eh oui, le candidat En Marche est passé au premier tour dimanche dernier, avec plus de 50% de voix.

Je ne sais pas comment vous expliquer ce que j’ai ressenti, ce matin, quand ma mère m’a écrit pour me raconter ça : qu’elle était passée devant le bureau de vote en rentrant de la gym et qu’elle avait entendu une dame au téléphone dire « non, j’irais pas voter, il est passé au premier tour », me raconter qu’elle était remontée à la maison vérifier sur internet et m’envoyer la capture d’écran de la preuve irréfutable que quelque chose de bien pire venait de se produire.

Malgré ma conscience politique, malgré les efforts que je fais face aux médias, en face de mes amis, de mes voisins et surtout en face de moi-même pour donner de l’importance au droit de vote, j’ai échoué.

Le droit de vote en mode automatique

J’ai échoué parce que dans cette atmosphère de désordre politique où aucune option n’est une bonne option, le droit de vote est devenu pour moi un devoir aveugle, un réflexe, un geste automatique que je fais sans m’en rendre compte.

Je ne suis pas la seule, ma mère, cette dame au téléphone, elles aussi « voulaient » voter mais n’ont pas pu parce qu’Il était passé au premier tour.

N’est-ce pas terrible ? Que même ceux pour qui le droit de vote est important, même ceux pour qui la politique n’est pas qu’effets de manche, même ceux qui se sentent concernés soient déconnectés ?

N’est-ce pas terrible d’avoir lu les programmes, écouté les émissions, cherché sur internet les informations sur la loi travail, la hausse de la CSG, les implications et répercussions de telles ou telles mesures, d’avoir fait tout ça mais d’avoir oublié le principal (ou cela ne oubliant le principal) ?

La France d’aujourd’hui

N’est-ce pas terriblement symptomatique de ce qui se passe en ce moment en France ou ailleurs ?

Un peu comme se brosser les dents. Tous les soirs et tous les matins.

Je ne m’interroge pas vraiment sur pourquoi je le fais, je ne sais pas bien ce qui se passerait si je ne le faisais pas mais je le fais parce que « c’est comme ça ».

Jusqu’au jour où je me pointe devant mon lavabo et que je n’ai plus de dentifrice. Je soupire un coup et je reprends le fil de ma matinée, comme ça, sans me laver les dents mais je ne me sens pas si bien, je n’arrête pas de me passer la langue sur mes dents et y a truc me dérange. Je ne sais pas bien quoi mais c’est désagréable.

J’irai, dans l’après-midi, racheter du dentifrice et le soir je me brosserai les dents à nouveau, mais je le ferai différemment, je le ferai avec un peu plus de conscience, en m’appliquant un peu plus, je le ferai pour une raison, je le ferai en y pensant vraiment et pas juste pour le faire.

J’espère que cette rupture de dentifrice m’aura servi à quelque chose.

C’est quand les Européennes ?