Quand la Commission européenne planche sur… le fromage

Gruyère by Jim Forest(CC BY-NC-ND 2.0)

Une histoire rocambolesque de fromages, qui fait chauffer les neurones des fonctionnaires de la Commission Européenne.

Par Jacques Henry.

Il y a quelques jours je me suis trouvé surpris devant le rayon fromages de mon petit supermarché. Il y avait en vente sur le rayon du « Gruyère français » à côté du Roquefort et du Camembert. J’ai bien mis un G majuscule puisqu’il s’agit du nom du charmant village de Gruyères qui se trouve en Suisse dans le canton de Fribourg et non pas en France. J’en étais resté à l’emmenthal, au comté et autres fromages de Savoie en ce qui concerne ce type de fromage et pour moi le Gruyère provenait exclusivement de Suisse.

Quand la Commission légifère sur le gruyère

Hélas, j’ai constaté que j’étais dans l’erreur car j’ignorais que la Commission européenne avait légiféré – à la demande conjointe de la France et de la Suisse – au sujet des appellations d’origine contrôlée (AOC), des appellations d’origine protégée (AOP) et des indications géographiques protégées (IGP) – il faut apprécier la subtilité de ces nuances considérables… Les Suisses, on les comprend aisément, voyaient d’un très mauvais oeil que les Français usurpent l’origine de leur fromage provenant presque exclusivement de la vallée de la Saane.

Puisqu’il était nullement question de se faire la guerre pour des morceaux de fromages (la France et la Suisse sont en paix depuis la célèbre bataille de Marignan-1515) les deux pays se sont mis d’accord après moult discussions autour d’une table largement approvisionnée en gruyères et vins blancs secs du Valais tout proche pour qu’il existe une distinction visuelle entre les deux fromages : le gruyère suisse n’a pas de trous, comme le Comté, et le « gruyère français » doit avoir des petits trous, moins gros que ceux de l’emmenthal, appréciez encore la nuance. Tout est donc rentré dans l’ordre fin 2013 et depuis lors l’emballage doit préciser l’origine géographique (IGP) du gruyère français (AOP), l’appellation d’origine contrôlée (AOC) étant exclusivement réservée au fromage suisse.

Gruyère français ou Comté ?

Le morceau de « gruyère français » que j’ai donc acheté, fort bon par ailleurs mais que je qualifierais de comté plutôt que de « Gruyère » de par sa fermeté moindre et sa saveur plutôt plus douce que son homologue suisse, est commercialisé par la Société Entremont basée à Annecy en France et fabriqué dans le Jura (FR 39.555.0 CE) et il est bien spécifié qu’il s’agit d’une dénomination géographique protégée (denominacion geografica protegida) conformément aux directives de la Commission Européenne.

Il s’agit donc bien de comté (fabriqué dans le Jura, 39) puisqu’il n’a pas de trous, ce qu’exigent les Suisses, et non de « gruyère français » si on veut couper le morceau en quatre, mais la seule explication que j’aie pu trouver à cette ambigüité est le fait que les Espagnols connaissent le nom de « Gruyère » et ignorent qu’il existe un fromage français en tous points identique, ou presque, appelé comté. Il reste que cette histoire rocambolesque de fromages a bien fait chauffer les neurones des fonctionnaires de la Commission européenne.

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