Les Suisses ont-ils peur du nucléaire ?

Les Suisses ont voté contre le nucléaire le 21 mai 2017 en acceptant de ne pas renouveler leur parc nucléaire à échéance.

Par Michel Gay et Jean-François Dupont1.

Cette décision est une déception pour les professionnels du nucléaire en Suisse. Elle est surtout un coup dur pour l’ensemble des Suisses qui viennent volontairement de se tirer une balle dans le pied en prévoyant de détruire leur autonomie énergétique assurée jusque-là. C’est leur choix…

Leurs barrages, même alimentés par des excédents d’électricité éolienne et photovoltaïque, ne suffiront pas (et de loin) à satisfaire leurs besoins. Il va falloir apprendre à être gentil avec les Russes et les Iraniens (importation de gaz), avec les Allemands aussi (importation d’électricité et de charbon) et même avec les Français (importation d’électricité… nucléaire).

Comment en est-on arrivé là ?

Deux erreurs majeures peuvent être soulignées :

1) Celle de la communication sur les réalités scientifiques de la production d’énergie, et du nucléaire en particulier.

Une désinformation intense des opposants et une absence d’information des soutiens depuis presque 40 ans a diabolisé le nucléaire. Ses risques sont perçus comme non maîtrisés et non maîtrisables.

La dimension « systémique » de la production d’énergie est vaste et compliquée. Elle échappe à beaucoup de citoyens et de responsables politiques, administratifs et économiques. Depuis que la controverse nucléaire existe, un ruban de désinformation a été déroulé par presque tous les partis politiques, et notamment par les « verts ».

Les mensonges et les informations biaisées, tendancieuses, et souvent alarmistes, ont été relayés par la majorité des grands médias, ainsi que par les ONG environnementales, par l’Administration et même le milieu académique Suisse.

L’Administration Suisse a la même vision négative sur le nucléaire que l’ADEME en France. Dans les hautes écoles, les professeurs se sont alignés sur les thèmes énergétiques qui « payent » en termes de crédits de recherche, à savoir les énergies renouvelables et l’efficacité énergétique.

Plus surprenant encore, une partie des « managers » et des « traders » de la branche électrique jouent au Monopoly avec le nouveau marché de l’électricité. Leur but est de faire de l’argent, pas de défendre l’intérêt général, alors que les actionnaires sont des collectivités publiques (cantons et communes).

Les élus politiques qui les représentent dans les conseils d’administration partagent souvent des opinions antinucléaires. Les responsables qui connaissent les techniques et l’économie de base de l’électricité sont relégués aux tâches techniques d’exploitation des ouvrages.

Dans ce contexte, le silence permanent des « autorités » qui savent est lourd de conséquences.

Pourtant, les analyses et les arguments du réseau de spécialistes existent et sont conformes à la réalité scientifique. Ils confirment le fait, paradoxal, que la sécurité et la gestion des déchets sont des points forts du nucléaire, contrairement aux allégations bruyantes des antinucléaires.

Mais cette réalité scientifique tourne dans un cercle restreint fermé et reste confinée à ce réseau.

Plus grave encore, le débat a dorénavant quitté le plan technique pour celui de la morale

La condamnation qui pèse sur le nucléaire est aujourd’hui de nature morale, comme pour l’industrie du tabac qui fait des profits en « vendant des cancers ». Le discours rationnel est impuissant contre une condamnation morale, surtout si ce sont des ingénieurs, accusés d’avance de faire partie du « lobby nucléaire », qui le tienne. Ceux qui « savent » sont priés de se taire.

Le nucléaire est pourtant aujourd’hui la ressource énergétique qui produit le plus de chaleur contrôlée au coût le plus bas, et avec le moins de nuisances environnementales. Pour les mouvements antinucléaires, le reconnaître serait renier leur identité et ruiner leur fonds de commerce.

Ce gigantesque écart entre réalité et perception (en Suisse et ailleurs) pourrait être corrigé à trois conditions :

  1. a) inciter les milieux professionnels à dire la réalité et à sortir du politiquement correct,
  2. b) réaliser des reportages réguliers sur des professionnels du nucléaire (exploitation, autorités, chercheurs) expliquant leur activité et le sens de leurs travaux (ça ne se voit jamais),
    c) entreprendre un effort de communication de masse (sur plusieurs années) de la branche électrique avec le soutien du monde académique et de simples citoyens-consommateurs.

2) La deuxième erreur est de cultiver le syndrome de culpabilité écologique des couches aisées de la population qui semblent avoir honte de leur niveau de vie.

Des déclarations telles que « il faudra bien se retreindre, nous consommons trop de tout, on va dans le mur, les arbres ne montent pas jusqu’au ciel, il faut décroître… » fascinent et séduisent une population en mal de repères techniques. Certains rêvent même d’une forme de « décroissance pour tous ». La rédemption par la pénurie organisée par une dictature verte…

Ce syndrome dépasse le débat technico-économique sur l’énergie. Il est lié à l’accroissement de la population mondiale et à celle de son niveau de vie qui augmente la « charge » sur l’environnement. L’humanité doit-elle renoncer à améliorer son niveau de vie pour sauver la planète ? L’austérité serait-elle inéluctable ?

Ce syndrome de nature psycho-sociale est obscurantiste. Il est à l’opposé du progrès et des « lumières ». Cette vision, qui repose sur le besoin de se faire peur et de rêver, est un piège qui peut conduire au cauchemar.

Les privations ne sont pas la seule issue

Les progrès, notamment dans l’énergie grâce au nucléaire, permettent de réduire la charge sur l’environnement en augmentant le niveau de vie. Il existe de nombreux arguments pour soutenir ce point de vue. Mais les spécialistes du nucléaire sont bâillonnés sur ce terrain de la morale qui est plutôt celui des philosophes et des sociologues (sociologue dans les sciences n’est que ruine de l’homme…).

En conclusion, oui, une partie importante des Suisses a peur du nucléaire à cause des deux erreurs évoquées (mauvaise communication et syndrome de culpabilité des nantis) qui ont débouché sur un débat moral irrationnel.

Le philosophe suisse Thomas Held avait déclaré lors d’une AG du Forum nucléaire suisse que « l’attaque portée contre le nucléaire n’est technique qu’en apparence. En réalité elle est essentiellement morale et, après analyse, c’est le discours des opposants qui est profondément immoral».

Dans ses chroniques du Figaro, le philosophe Luc Ferry a livré récemment des réflexions qui valent aussi pour le débat sur l’énergie «  …on aimerait (…) qu’à côté d’une exigence de transparence et de moralité tous azimuts (…) on fasse d’avantage droit à la compétence, à l’expérience et au courage, à commencer par celui de dire la vérité (…) ». (01 juin 2017).

Ou encore « … seule une certaine abondance peut nous permettre d’affronter les interrogations métaphysiques. (…) Il est urgent que nos politiques replacent les progrès qu’ils sont censés favoriser dans la perspective d’un grand dessein… » (08 juin 2017).

Cette urgence ne concerne pas que « nos politiques », mais aussi nos industriels de l’électricité, le monde académique et les médias qui seraient bien inspirés de « replacer les progrès dans la perspective d’un grand dessein« .

  1. Jean-François Dupont est Dr ès Sciences techniques, ingénieur-physicien EPFL. Ancien chercheur à l’Institut Paul Scherrer – PSI, (anciennement Eidgenössisches Institut für Reaktorforschung – EIR). Recherche sur la sécurité de réacteurs de 4e génération. Ancien responsable de prospective, veille technologique et politique, et communication chez Énergie Ouest Suisse – EOS (fusionnée avec Aar et Tessin d’Électricité – Atel dans Alpiq).