Ce que la Réforme peut nous apprendre sur le mépris du peuple par les élites

Le protestantisme fut largement une révolte contre les élites religieuses du temps. Un exemple qui résonne fortement aujourd’hui, où les élites persistent à ignorer le peuple.

Par Ueli Maurer, ancien Président de la Confédération Helvétique.

Cette année, nous commémorons l’anniversaire de la Réforme qui débuta il y a 500 ans et influença le monde occidental jusqu’à aujourd’hui. C’est une époque qui changea fondamentalement le cours de l’Histoire.

La Réforme comporte de nombreux aspects variés et incroyablement passionnants. Les historiens ont rempli des bibliothèques entières à ce sujet. Mais aujourd’hui, les questions qui me fascinent avant tout sont les suivantes : comment pouvait-on en arriver là ? Pourquoi une institution aussi puissante que l’Église romaine s’effondra-t-elle après presque 1 500 ans ? Pourquoi les gens se révoltèrent-ils ? Un tel grand événement historique se produisit-il soudainement et à l’improviste ou bien s’annonça-t-il lentement ? Et enfin, que pouvons-nous en apprendre ?

Je ne vais donc pas évoquer les conséquences de la Réforme, mais ses causes. En considérant les tenants et aboutissants et en retraçant les grandes lignes, nous parviendrons à des conclusions intéressantes. Peut-être ressentirez-vous la même chose que moi : de nombreuses choses nous semblent étrangères, et d’autres étrangement familières et d’actualité…

I. Comment en est-on arrivé à la Réforme ? L’ événement précurseur : le Concile de Constance

Ne plongeons pas notre regard en arrière de 500, mais de 600 ans. Ainsi, nous obtenons une meilleure vue d’ensemble, à l’époque du Concile de Constance, entre 1414 et 1418. Tous les dirigeants importants des Églises et de nombreux princes séculiers se rassemblèrent pour délibérer. Toutes les personnalités éminentes se rencontrèrent au bord du lac de Constance. Aujourd’hui, nous dirions que l’élite internationale se rassemble pour une rencontre au sommet.

L’ordre du jour de Constance fut surprenant, l’un des sujets les plus importants était une réforme de l’Église. Réellement, cent ans avant la Réforme !

À l’origine était Jan Hus, un prédicateur de la Bohême. Au cours des années précédentes, il avait regroupé de nombreux disciples et fit beaucoup parler de lui. Comme plus tard Luther, Zwingli, Calvin et d’autres réformateurs, il accusait la sécularisation de l’Église. Selon Hus, une élite se serait formée, ne s’occupant plus du tout de foi, mais plutôt de pouvoir, d’argent et de carrières. Ces cercles dirigeants devraient à nouveau se soucier davantage des petites gens, et moins de leur propre bien-être.

 

Toute personne critique est un hérétique

Jan Hus fut invité à Constance pour exposer sa critique. Une réforme de l’Église n’y fut cependant même pas discutée sérieusement. Au contraire, il fut qualifié d’hérétique et brûlé avec ses écrits 1.

Ainsi, il n’y eut pas de réformes et tous les abus évoqués par Jan Hus avait persistèrent. Ils prirent même de l’ampleur. Car quiconque les dénonçait était dénigré, considéré comme un mauvais chrétien, et puni.

 

Tout se dégrade

Inévitablement, de plus en plus de personnes remarquèrent que cette situation ne pouvait plus durer. Le népotisme et la corruption étaient en constante augmentation, les charges ecclésiastiques vendues au plus offrant. Des taxes et des impôts étaient exigés.
De grosses sommes d’argent furent transmises à Rome : au nord des Alpes les gens déploraient de devoir financer l’inefficacité du Sud et le luxe des princes et de la bureaucratie ecclésiastique dans la lointaine Italie. Toute éventuelle analogie avec la redistribution européenne est purement fortuite…

Nous savons grâce à une lettre transmise ce qu’en pensait la Curie condescendante : les populations mécontentes furent riduculisées et taxées d’inculture. Elles devaient se réjouir de leurs conditions de vie, leur bien-être économique dépendant de l’influence fécondante de Rome ; elles devaient se montrer reconnaissantes et respectueuses au lieu de critiquer les gaspillages (Enea Silvio Piccolomini (le futur pape Pius II), in : De ritu, situ, moribus et conditione Germaniae, dans les années 1450). Ce qui peut se traduire par : les gens ne peuvent que remercier les élites attentives et leur activité bénéfique !  J’entends parfois des argumentations très semblables …

Dans la deuxième moitié du XVe siècle, se répand le livre imprimé, inventé par Gutenberg. Ainsi, les critiques peuvent-elles circuler plus vite et plus facilement. L’Église ne tarde pas à réagir. En 1487, elle ordonne que plus aucun texte ne doit être imprimé sans sa permission, afin d’empêcher la circulation de «fausses informations» et «dogmes nocifs». Déjà des «fake news» …

Peu importe le siècle, les nouveaux médias suscitent une grande nervosité au sein des élites détachées du simple peuple … C’est compréhensible, leur pouvoir dépendant essentiellement de leur possibilité de définir et d’imposer ce qui relève du juste ou du faux.

 

Les menaces deviennent de plus en plus absurdes

Les gaspillages firent augmenter le besoin d’argent. Ainsi, le commerce des lettres d’indulgences prit de l’ampleur. L’argent permettait d’être exonéré du châtiment divin ; plus grave le péché, plus haut le prix.

Des ecclésiastiques étaient spécialisés dans ce commerce de la peur et de la menace des tourments du Purgatoire. Ils se déplacaient ainsi de ville en ville pour vendre les indulgences.

L’un d’entre eux, le prêtre dominicain Johann Tetzel, ancien escroc, eût tant de succès qu’il en devint célèbre. Il eut le statut de star, du moins auprès des autorités qui profitèrent de ces mannes financières. Il pratiqua un marketing poussé via un slogan frappant : sur la dite «caisse de Tetzel» où l’argent était déposé, la peinture d’un horrible diable tyrannisant les pauvres âmes au purgatoire et l’inscription suivante : «Sitôt que sonne votre obole, du feu brûlant l’âme s’envole».

Un voleur acheta des indulgences pour tous ses péchés futurs et s’attaqua ensuite au vendeur d’indulgences.

 

Au bord de l’explosion

Tetzel, en route pour la visite à un comte surendetté, était accompagné par des collaborateurs de la très influente maison bancaire internationale Fugger, créancière du comte. Ils prélevaient directement l’argent des personnes endettées, moyennant ainsi leur prétendu «salut».

À leur approche des environs de la ville de Wittenberg, un moine nommé Martin Luther afficha2 un document à la porte de l’Église, une critique en 95 thèses du commerce des indulgences. Initialement, Luther ne souhaitant pas de division ecclésiale, hésita longuement avant de remettre en question l’autorité du pape. Il était pieux, mais ne pouvait simplement fermer les yeux face à la situation. Mais la réaction des personnalités influentes et des puissantes promurent le conflit. Les comtes profanes et religieux, les érudits et les ecclésiastiques stigmatisèrent Luther en tant qu’hérétique. Il fut finalement exclu de l’Église, frappé d’anathème.

Ce fut le début de la Réforme, qui toucha et transforma au cours des années suivantes une grande partie de l’Europe. Grâce à Zwingli à Zurich, Vadian à Saint-Gall et Calvin à Genève, elle prit une empreinte particulière, correspondant au caractère suisse.

 

Les milieux dirigeants vivent dans une bulle

La manière de réagir des puissants est fascinante : on ne s’attaque pas aux abus, mais aux personnes émettant des critiques. On ne veut pas éliminer les abus, mais les voix discordantes. Ainsi s’évanouissent les dernières chances d’amélioration et la quête de bonnes solutions.

Cette évaluation erronée a de graves conséquences. Le mécontentement concernant la situation existante est déjà répandu. Dans les milieux dirigeants, on se réconforte mutuellement, il n’y a rien à changer, tout va bien ; il s’agit juste de quelques fauteurs de troubles, d’agitateurs voulant influencer une partie du peuple prétendument stupide.

L’élite vit dans un autre monde, méconnait les problèmes de la population, et parle une autre langue, littéralement.

Les comtes religieux et profanes proviennent souvent des mêmes nobles familles, qui sont toutes apparentées et liées dans toute l’Europe. Elles luttent les unes contre les autres ou s’associent dans des alliances changeantes. Le peuple est bon pour débourser les impôts nécessaires et fournir des soldats. Il y a 500 ans, le pape faisait de la grande politique et construisait la somptueuse Basilique Saint-Pierre à Rome. Charles Quint, d’abord roi puis empereur, règne à cette époque tant sur l’Espagne que sur l’Allemagne. Il parle le français, mais à peine l’espagnol et l’allemand. Même s’il s’était entretenu avec ses sujets, il ne les aurait pas compris. Dans l’Église, même chose, la langue parlée est le latin.

Rétrospectivement, à s’obstiner dans le mépris du peuple, il est évident que cela ne pouvait pas bien se passer. Mais comment est-ce aujourd’hui ? La Berne fédérale possède aussi sa propre langue. Il s’agit bien de l’allemand, mais malgré tout personne ne la comprend… lisez donc une directive de l’UE. On ne peut que secouer la tête et penser à Goethe : « Me voici pauvre fou maintenant et pas plus sage qu’auparavant ».

 

L’allemand pour être compris

Martin Luther, et plus tard Ulrich Zwingli, prêchaient en allemand. Les réformateurs imprimaient des écrits, par lesquels ils s’adressaient au peuple en langue allemande. Tous deux ont édité une nouvelle traduction de la bible. Pour cela ils utilisèrent un langage que tout le monde comprenait. C’était révolutionnaire.

Luther dit à ce sujet : « Il ne faut pas demander aux lettrés de la langue latine comment parler l’allemand […] mais à la mère dans la maison, aux enfants dans la rue, aux hommes sur le marché, observer comment ils parlent et ensuite traduire ce qu’ils disent, c’est ainsi qu’ils le comprendront et qu’ils réaliseront qu’on leur parle en allemand »3

Les réformateurs expriment ce que les petites gens ressentent. Ils leur donnent une voix. Luther agit en tant que grand créateur langagier, ayant fortement influencé notre langage écrit. Ses mots sont forts – et parfois amusants.

II. Les conclusions qui en résultent

Si nous considérons les grandes lignes de la Réforme, nous pouvons en tirer beaucoup d’informations. Nous voyons ce qui advient si les élites ignorent le peuple. Le développement se fait en trois phases :

1.      Il s’agit toujours davantage d’intérêts personnels et de pouvoir

Au début, l’élite s’engage encore pour une bonne cause et en assume la responsabilité. Pour l’Église, c’était notamment le travail pastoral, l’assistance, les actes de bienfaisance, ainsi que la formation et l’art. Mais au fil du temps, elle s’intéresse davantage à ses propres intérêts. Et au centre de ses intérêts se trouve le maintien du pouvoir.

Le peuple s’en rend compte. La critique surgit de toutes parts. Des signes alarmants surviennent. Il serait encore temps pour ajuster le cap. On pourrait encore résoudre les problèmes de manière raisonnée et pacifique. Pour citer l’exemple de la Réforme, les sermons critiques de Jan Hus aurait dû être entendus comme un signal d’alarme désignant un dysfonctionnement. Le Concile de Constance aurait été la grande chance de sauver la situation. Mais l’élite ignore les signaux d’alarme.

2.  Diffamation des opposants

Au lieu de se demander si la critique est justifiée, on l’empêche. Les critiques sont transformés en hérétiques. Il n’y a pas de réformes, parce qu’il faudrait donner raison aux hérétiques.

Nous pouvons prendre un exemple zurichois de cette époque : Ulrich Zwingli décrit son expérience : «Les grands et les puissants de ce monde ont commencé à proscrire et à rendre odieux Luther pour l’enseignement de Jésus-Christ qu’il donnait»4. Et Zwingli d’ajouter qu’ils ont traité tout personne mettant en question l’opinion dominante de «luthérien».

Nous connaissons cela actuellement. On met à l’écart ceux qui dérangent, on les range dans des tiroirs ; à l’époque on les appelait Luthériens, aujourd’hui ils sont populistes, rétrogrades, extrémistes, xénophobes, etc.

Ainsi, sont-ils discrédités, muselés et marginalisés. On les exclut de la société des bien-pensants et on continue obstinément sur la même voie que d’habitude. Les abus sont embellis ou dissimulés.

Il est évident que la situation empire. Toute critique étant immédiatement sanctionnée, plus personne n’a le courage d’en exprimer ouvertement. Et là où la culture de la critique a disparu, prolifèrent erreurs et abus.

3.    Négation de la réalité

Au sein du peuple la déception, le mécontentement et la frustration augmentent. Les élites ressentent avant tout du mépris pour lui, ingrat et stupide. Quand la réforme commença à Bâle, un clerc décrit « de l’agitation et du tumulte », provenant du «peuple ordinaire et inutile ; aucun citoyen fortuné et honorable y a participé»5.

Cette attitude négative envers les gens ordinaires est significative. La classe dirigeante se cache de plus en plus dans son propre monde, sans plus aucun lien avec la vie quotidienne de la grande majorité du peuple. Elle se sent ainsi constamment renforcée dans ses convictions.

Nous pouvons aussi nous inspirer d’autres épisodes de l’Histoire. Marie-Antoinette, l’épouse de Louis XVI, dispose d’un village installé dans le parc de Versailles. La noblesse y joue la vie de campagne idyllique ; on s’éloigne du peuple et des petites gens, on reste entre soi, on mène une vie dans un monde idéalisé, construit pour soi-même et selon une image idéale.

Ce qui se passe à l’extérieur n’intéresse pas, est totalement masqué. Informée que le peuple manifeste parce qu’il manque de pain, Marie-Antoinette aurait rétorqué : «S’ils n’ont pas de pain, qu’ils mangent de la brioche !» Louis XVI fuit la réalité en allant à la chasse presque quotidiennement. Le jour où la Révolution éclate et la Bastille prise, il revient de la chasse et écrit dans son journal intime : «14 juillet : rien»6.

Ce flagrant déni de la réalité par les élites est le symbole illustrant la fin de leur règne. Dans cette phase, il y a souvent une rupture totale entre le peuple et les élites. Ces dernières s’accrochent au pouvoir de toutes leurs forces, jusqu’à ce que le mécontentement soit si grand que le peuple se révolte. À ce stade, le risque est grand qu’il soit déjà trop tard pour réorienter la politique vers des solutions non violentes et pacifiques.

L’un des objectifs primordiaux de la démocratie est d’empêcher une telle escalade. Aussi longtemps qu’elle fonctionne, et que les décisions populaires sont mises en œuvre, cela ne peut pas se produire, parce que la politique peut être corrigée en temps et en heure. Le danger grandit si les élites n’acceptent plus la volonté du peuple. À long terme, on ne peut ignorer le peuple s’il exige un changement. John F. Kennedy l’a un jour résumé ainsi : «Quiconque empêche une révolution pacifique, rend une révolution violente inévitable» . Les élites portent donc une responsabilité énorme.

Conclusion

Le processus de la Réforme est juste une illustration de ce déroulement en trois phases, applicable tout au long de l’Histoire. Parfois, ce processus se déroule lentement, parfois très rapidement. Parfois, il est interrompu, les élites étant assez sages pour écouter le peuple et modifier le cap à temps.

Vous pouvez le vérifier pour de petits ou grands évènements. Vous le trouverez dans l’Histoire du monde comme dans l’Histoire locale. Prenez la Révolution française ou la guerre d’indépendance américaine, prenez – puisque nous sommes à Zurich – la lutte des communes rurales zurichoises contre l’hégémonie de la ville de Zurich (affaire de Stäfa/Stäfner Handel) ou le Putsch de Zurich (Züriputsch).

Nous pouvons aussi prendre des exemples actuels, comme celui du Brexit ou des élections présidentielles aux États-Unis. Et qui sait, peut-être certains d’entre vous trouveront aussi des parallèles avec notre pays.

(Ce texte est le discours du conseiller fédéral Ueli Maurer prononcé à l’occasion de la réunion de l’Albisgüetli du 20 janvier 2017 à Zurich, et traduit de l’allemand en français par la publication suisse « Horizons et débats »)

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Article reproduit avec l’autorisation de l’éditeur :
« Horizons et Débats » n° 5, en date du 20 février 2017
www.horizons-et-debats.ch. Source : article reproduit par la synthèse online.

Notes :

  1.  pour tous ceux qui ont lu récemment, ou vont lire prochainement Décadence, de Michel Onfray, rappelons que l’importance du Concile de Constance est décrite pages 307 à 320.
  2. certains historiens datent cet événement au 31 octobre 1517, d’où le 500ème anniversaire de la Réforme.
  3.  Durant, Will. «Kultur­geschichte der Menschheit», vol. 18, Lausanne/Genf, non daté, p. 65.
  4.  Zwingli, Huldrych. Auslegung und Begründung der Schlussreden, 14. Juli 1523; extrait de: Oechsli, Wilhelm. Quellenbuch zur Schweizer Geschichte, Zurich 1918, p. 308.
  5.  Stolz Johann. Chronik 1520–1540; extrait de : Oechsli, Wilhelm. Quellenbuch zur Schweizer Geschichte, Zurich 1918, p. 330).
  6.  Durant, Will. Kulturgeschichte der Menschheit, vol. 32, Lausanne/Genève non daté, p. 467