Bitcoin, la monnaie acéphale

bitcoin (Crédits Antanacoins, licence Creative Commons)

Panorama de ce qui fait la nouveauté du bitcoin, à travers l’ouvrage « Bitcoin, la monnaie acéphale »

Par Yorick de Mombynes.

Découvrir Bitcoin est un parcours initiatique étrange, qui mène habituellement de l’indifférence à la fascination, en passant par le mépris, la méfiance, l’incrédulité, la perplexité, l’étonnement puis la stupeur. Bitcoin est quelque chose de si nouveau, si complexe, si protéiforme, si multidimensionnel, si radicalement différent de ce dont nous avons l’habitude, qu’il faut généralement s’y prendre à plusieurs fois avant d’avoir l’impression d’y comprendre quoi que ce soit (et encore cette impression s’avère-t-elle vite illusoire).

Bitcoin, une monnaie sans tête

C’est tout l’intérêt de l’approche proposée par Jacques Favier et Adli Takkal Bataille dans leur excellent livre Bitcoin, La Monnaie acéphale, qui consiste à dévoiler les multiples facettes de ce vaste sujet par petites touches successives, en revenant sur chacune d’elles régulièrement, pour les approfondir, sans brutaliser excessivement le courageux lecteur. Ce cheminement circulaire, que Jung avait appliqué avec tant de profit (en le qualifiant drôlement de « circumambulatoire ») aux abîmes de la psychologie humaine, s’avère particulièrement adapté aux vertiges de la « cybermonnaie » (comme vient de l’appeler la commission d’enrichissement de la langue française).

Cet ouvrage ambitieux est le meilleur guide écrit en français pour s’initier aux mystères de cette prodigieuse invention que constituent à la fois « Bitcoin » (le protocole informatique) et « le bitcoin » (le jeton monétaire), et pour prendre conscience de l’importance de leurs enjeux financiers, sociologiques, culturels, politiques et philosophiques. Le profil des auteurs les prédisposait sans doute à cette perspective pluridisciplinaire qui rend l’ouvrage si agréable à lire, si instructif et si stimulant : Jacques Favier est normalien, historien et ancien banquier, et Adli Takkal Bataille est linguiste et spécialiste du numérique. Tous deux sont des figures reconnues de la petite communauté bitcoin française. Leur légitimité est entière pour nous parler de cette étonnante monnaie qui se révèle, au fil des pages, sans créateur identifié, sans effigie de souverain, sans organe central, sans propriétaire, sans dirigeant, sans pilote, sans police, sans chef… bref, sans tête.

Cet article pourrait vous interesser

S’il n’est pas un manuel technique (il ne contient aucun code informatique, aucun graphique et aucune équation mathématique), l’ouvrage n’esquive pas la nécessité d’entrer dans certains détails techniques sans lesquels aucun jugement informé et pertinent ne saurait être émis sur ce sujet. Le lecteur intrigué découvrira donc les joies ésotériques des fonctions de hachage, de l’algorithme SHA-256, des « arbres de Merkle », du « nonce », des « nœuds complets », des adresses UTXO, du minage, de l’horodatage, du consensus distribué, des wallets, du cold storage, des smart contracts, du timelock, des colored coins, des sidechains, du réseau Lightning, des hard forks, etc.

Le Bitcoin, tant de questions !

Il obtiendra aussi de solides éléments de réponse aux principales questions que Bitcoin soulève habituellement sur sa riche généalogie, ses inspirations libertaires, sa naissance étrange, ses aspects sulfureux, son coût énergétique, son rapport à la confiance, son niveau de sécurité, ses propriétés de « pseudonymat », son étonnante gouvernance, ses enjeux de « scalabilité », son caractère déflationniste, la variété de ses « cas d’usages » extra-monétaires, le « laboratoire infernal » des altcoins (et « shitcoins »), la mode des initial coin offerings (ICO), etc.

Mais cet ouvrage est aussi un essai : les auteurs n’hésitent pas à prendre clairement position sur divers débats qui agitent le milieu international de la blockchain, notamment en tordant le cou à certaines des idées reçues qui alimentent l’incroyable hype actuelle.

Ils rappellent d’abord la subtilité sémantique et conceptuelle qui rend si déroutante toute première approche de Bitcoin :

Sur les blockchains, on s’échange d’abord et essentiellement des jetons (tokens en anglais). Dans le protocole Bitcoin, ceux-ci sont nommés des bitcoins ; dans le protocole Ethereum, des ethers. Le fait que les bitcoins possèdent le même nom que le protocole est un hasard linguistique, sans doute dû à un maigre intérêt de l’inventeur pour ce genre de choses.

Favier et A. Bataille montrent bien en quoi Bitcoin est un « objet conceptuel génial » : en combinant de manière incroyablement ingénieuse quatre éléments principaux (un réseau pair-à-pair, le minage par la « preuve de travail », la cryptographie asymétrique et la blockchain), ce protocole « a réussi – et c’est une première – à créer un bien numérique non reproductible ».

Au-delà du buzzword « blockchain »

Mais tout s’est brouillé avec la diffusion, à partir de 2015, du buzzword « blockchain », promu par toute une série d’acteurs qui ont trouvé un intérêt objectif à essayer (en vain) de détourner l’attention du public des propriétés essentielles de Bitcoin. Les auteurs décrivent précisément cette opération en commençant par rappeler que ce mot était absent du fameux white paper de Satoshi Nakamoto, :

[Ce qui] montre à quel point l’objet blockchain n’était qu’un élément du système et n’était pas considéré comme l’invention principale. L’innovation technologique est avant tout le protocole Bitcoin dans son ensemble et ce chainage de bloc n’en était qu’un engrenage.

J. Favier et A. Bataille estiment même « absurde de parler de « technologie blockchain », qui n’est qu’une pierre de l’édifice Bitcoin et de tous les autres protocoles d’échanges décentralisés créés à partir de Bitcoin ». Ce qui existe en réalité, ce sont « des blockchains, chacune conditionnée par différentes technologies, différents protocoles avec leurs paramètres et leurs intentions sous-jacentes ».

Ils montrent aussi pourquoi, techniquement, c’est Bitcoin qui crée la blockchain et non l’inverse :

C’est l’action de générer des jetons qui a provoqué l’apparition du genesis block, le premier de la blockchain.

De même la blockchain n’est pas une classique base de données : elle ne stocke que des données transactionnelles, avec pour seul espace de stockage libre un ensemble de 80 caractères. Il est donc inexact de prétendre, comme le font certains, qu’on pourra bientôt « tout stocker » dans la blockchain.

Autre idée reçue, la blockchain n’est pas la « fin des intermédiaires », elle « annonce avant tout la libéralisation des intermédiaires ».

Le bitcoin est avant tout une monnaie

Ces salutaires clarifications permettent de ramener le débat sur le bitcoin en tant que monnaie. Sa spécificité par rapport à tout autre monnaie est triple, et les auteurs en détaillent chaque aspect : « c’est une monnaie rare, très divisible et programmable ». Ils vont jusqu’à estimer que le bitcoin est une « méta-monnaie car c’est la monnaie d’après la monnaie comme nous l’avons toujours connue. Elle est toujours une monnaie mais elle appelle un changement paradigmatique de l’idée de monnaie ».

S’il fallait absolument trouver quelques faiblesses à cet ouvrage passionnant on pourrait identifier les trois suivantes.

Premièrement, J. Favier et A. Bataille citent à plusieurs reprises l’importance des libertariens et de l’école autrichienne dans le développement de Bitcoin. Il est exact qu’on ne peut « rien comprendre à Bitcoin (…) si l’on oublie, ou veut faire oublier, qu’il fut conçu par et pour des gens opposés à l’autoritarisme des gouvernements ». Mais on ne trouve mention que de Hayek (notamment son ouvrage Pour une vraie concurrence des monnaies). Or, même s’il est un auteur majeur, plus connu que d’autres grâce à son prix Nobel d’économie, Hayek n’est en réalité pas représentatif de ce courant. Il est même plutôt considéré, en histoire des idées, comme un dissident prestigieux de la ligne cohérente qui va de Menger et von Mises à Hoppe en passant par Rothbard, Salin, Hülsmann et Huerta de Soto.

Deuxièmement, les auteurs, semblent accréditer une des objections classiques opposées au bitcoin, en expliquant que « la mauvaise monnaie chassant la bonne, celui qui a compris l’utilité (donc le potentiel d’appréciation) du bitcoin a tout intérêt à continuer de payer son café en dollar ou en euro pour l’instant », et en se demandant si le bitcoin n’est pas alors « du moins temporairement, une monnaie à faible circulation ». Or, d’une part ils font ainsi explicitement référence à la loi de Gresham alors que celle-ci ne joue que dans une situation de cours légal (comme l’a d’ailleurs rappelé Hayek dans l’ouvrage cité plus haut), situation qui n’a évidemment rien à voir avec le bitcoin. D’autre part, ils ne donnent pas leur avis sur la réponse intéressante de Pierre Noizat (par ailleurs cité plusieurs fois dans l’ouvrage) dans Bitcoin, Mode d’emploi :

La crainte d’une thésaurisation excessive de la monnaie est fondée sur une erreur de logique élémentaire : l’erreur consiste à considérer un facteur, en l’occurrence la propension à thésauriser, comme si il était le seul déterminant du comportement d’un acteur économique. Or la propension à thésauriser est évidemment en conflit permanent avec la propension à dépenser : plus les bitcoins prennent de la valeur, plus le pouvoir d’achat de l’épargnant augmente et plus il sera enclin à échanger une partie de ses bitcoins contre des biens ou des services. L’erreur consiste aussi à considérer les thésaurisateurs comme agissant en bloc, ignorant les préférences temporelles individuelles qui vont amener une fraction d’entre eux à dépenser avant les autres.

Les vilains penseurs-comploteurs libéraux

Enfin, en énonçant les trois fonctions classiques de la monnaie depuis Aristote, (moyen d’échange, unité de compte, réserve de valeur), les auteurs se gaussent gentiment du récit, « si naturel aux penseurs libéraux qu’il n’est souvent même plus discuté, du troc initial dans le village préhistorique auquel « on » aurait mis fin astucieusement par l’instauration de la monnaie ». Pour beaucoup d’économistes, en effet, notamment ceux de l’école autrichienne, la vertu première de la monnaie, son essence même, est le rôle d’intermédiaire d’échange universel qu’elle offre pour surmonter la limite naturelle de toute économie de troc, la « non-coïncidence des besoins ». Dans cette perspective, les deux autres fonctions de la monnaie (unité de compte et réserve de valeur) ne font donc que découler de la première (moyen d’échange). Or, pour J. Favier et A. Bataille :

En posant qu’a priori l’être humain échange, naturellement, voire toute la journée, et ceci sans État, sur un marché qui serait une donnée de nature, on voit trop bien quelles fins politiques on poursuit.

Il est habituel, en France, de balayer d’un revers de main les œuvres de grands savants tels que Menger, Böhm-Bawerk ou von Mises sans prendre la peine de citer précisément leurs travaux et en se contentant de les présenter comme de vils comploteurs politiques ultra-turbo-libéraux. Leurs œuvres méritent pourtant meilleur traitement. Il est même permis de penser que les désordres monétaires de l’époque contemporaine ne seraient pas aussi massifs et croissants si nos dirigeant avaient davantage lu ces travaux qui sont d’une grande richesse. Nul besoin, pour cela, de remonter jusqu’au légendaire Théorie de la monnaie et du crédit de Mises (1912). Il suffit de jeter un coup d’œil au lumineux État, qu’as-tu fait de notre monnaie de Rothbard (1963), au magistral Monnaie, Crédit bancaire et cycles économiques de Huerta de Soto (2006) ou au récent Les Systèmes monétaires : Des besoins individuels aux réalités internationales de Salin (2016). De cette abondante littérature, nulle trace dans Bitcoin, La Monnaie acéphale.

Malgré ces lacunes somme toute marginales, cet ouvrage a l’immense mérite de démontrer de manière brillante et vivante en quoi « Satoshi Nakamoto a ouvert une porte, comme Gutenberg, comme Colomb, comme Turing. Son Bitcoin est moins la monnaie de l’internet que (…) un nouveau monde de transactions ». On ne peut qu’inviter le lecteur à le lire et à suivre sa pertinente recommandation en achetant quelques portions de bitcoin :

Il est bon de faire l’expérience de Bitcoin. C’est la seule façon de ressentir vraiment sa nature méta-monétaire.


Jacques Favier, Adli Takkal Bataille, Bitcoin, La Monnaie acéphale, CNRS Editions, 280 pages, mai 2017.