L’Allemagne de Merkel accueille avec réserve les idées de Macron

Angela Merkel à Davos (crédits : World Economic Forum, licence Creative Commons)

Au lendemain de son investiture, Emmanuel Macron se rend à Berlin pour rencontrer la chancelière allemande. Son élection est accueillie outre-Rhin avec un sentiment de soulagement prudent. Tour d’horizon des principales réactions politiques et médiatiques allemandes.

Par Georgia Bachti.
Un article d’Open Europe.

L’élection d’Emmanuel Macron à la présidence française a suscité de vifs débats sur l’avenir de l’Europe, non seulement parce qu’il a vaincu l’eurosceptique Marine Le Pen, qui avait promis de sortir la France de la zone euro, mais aussi en raison de ses propositions ambitieuses concernant l’UE et le renforcement de l’intégration économique. Ses projets de réformes comportent la création d’« eurobonds » (euro-obligations) et la mise en place d’un ministère des Finances européen.

La position adoptée par l’Allemagne sera un facteur déterminant dans la réussite des réformes proposées par Macron. Avec l’espoir de renouveler le pilier franco-allemand comme avant-garde de l’intégration européenne, Macron se rend aujourd’hui à Berlin pour son premier voyage officiel en tant que président de la République française.

Pour l’heure, les premiers signes venant d’Allemagne indiquent toutefois que sa vision sera probablement accueillie avec réserve et scepticisme, notamment parce que les deux pays se trouvent au beau milieu d’une période électorale.

Plus fondamentalement, les propositions de Macron vont à l’encontre de certains principes de longue date de la politique européenne de l’Allemagne, tels que son engagement à maintenir le déficit en dessous de 3% du PIB et son opposition aux euro-obligations. Il est peu probable que le nouveau président de la France parvienne à entrainer la politique allemande dans les changements radicaux qu’il envisage. Les réactions médiatiques et politiques allemandes, immédiatement après son élection, semblent plutôt suggérer l’inverse.

Suite à la défaite de la candidate eurosceptique Marine Le Pen, c’est avec des réserves que la presse allemande a globalement accueilli la victoire de Macron quant à sa capacité à mener à bien son programme de réforme, tant au niveau national qu’au niveau européen. Dans un éditorial pour le Frankfurter Allgemeine Zeitung, Klaus-Dieter Frankeberger a posé une question-clé concernant les perspectives de Macron : « Avec qui compte-t-il gouverner à l’avenir pour accomplir ses prétentions réformatrices ? »

Parallèlement, Das Bild a soulevé le sujet essentiel aux yeux de son lectorat : « Combien Macron va-t-il nous coûter ? » Ce qui préoccupe essentiellement le quotidien allemand est de savoir dans quelle mesure l’Allemagne est prête à soutenir Macron dans ses efforts pour réformer l’économie française et la zone euro. Das Bild indique par ailleurs que « Macron a déjà fait savoir qu’il aurait besoin du soutien de Berlin pour ses réformes », et se demande si l’Allemagne sera invitée à un renvoi d’ascenseur suite au soutien de 2002 du président français Jacques Chirac au gouvernement allemand dans sa « bataille contre les déficits avec la Commission européenne ».

De même, la classe politique allemande reste prudente à l’égard de la vision de Macron. Questionnée sur son programme de réformes, la réponse donnée par Merkel est plutôt révélatrice. Après l’avoir félicité pour sa « campagne courageuse et pro-européenne », elle a déclaré :

Compte tenu de la situation actuelle en Allemagne, je ne pense pas que nous devrions donner la priorité à un changement de politique.

Sa constance dans la continuité se reflète également dans « l’opinion négative du gouvernement allemand à l’égard des euro-obligations », auxquels elle a promis, il y a cinq ans, de résister « aussi longtemps qu’[elle] vivrait ».

Et malheureusement pour Macron, le principal adversaire de Merkel lors des prochaines élections, l’ancien président du Parlement européen Martin Schulz, partage son point de vue sur la question. Dans une récente interview accordée au Financial Times, Schulz a affirmé que le principe des eurobonds avait été rejeté à l’occasion de l’introduction du mécanisme européen de stabilité. Et de plaisanter : « le seul truc intéressant sur les « bonds » est James ».

Par ailleurs, le vice-président du Parlement européen et député européen pour le Parti libéral-démocrate d’Allemagne (FDP) a exprimé ses propres réserves au sujet des projets de Macron, en déclarant :

Nous sommes tous heureux que Macron ait été élu, mais même sous sa présidence il ne peut y avoir de mutualisation de la dette.

Plus encourageant pour Macron est peut-être l’entretien du ministre allemand des Affaires étrangères Sigmar Gabriel accordé au Rhein-Neckar-Zeitung, dans lequel il a déclaré : « Nous devrions maintenant travailler en collaboration avec les Français sur un fonds commun d’investissement franco-allemand. » Et d’ajouter :

Investir davantage dans l’avenir de l’Europe est également bon pour nous. Des millions d’emplois en Allemagne dépendent de notre capacité à vendre nos biens et nos produits en Europe. 60% de nos exportations sont en Europe !

En accord également avec l’intention de Macron d’assouplir l’austérité, il a soutenu que l’austérité « détruit l’investissement en faveur de la croissance et ne produit pas davantage, mais moins d’emplois. C’est pourquoi le temps de l’orthodoxie politico-financière devrait être terminé ».

Cependant, sa déclaration est en contradiction avec les vues du candidat de son parti à la chancellerie, Martin Schulz, qui a rappelé qu’il ne reviendrait pas sur la position de l’Allemagne en faveur de l’austérité s’il était élu. Dans une interview accordée au Financial Times, il a dit que l’Allemagne avait « grand intérêt » à ce que tous les États membres de l’UE atteignent une croissance stable, mais que « pour y parvenir, certaines réformes sont nécessaires dans ces pays ».

Quelques commentaires plus optimistes n’ont pas manqué dans les médias allemands, le Süddeutsche Zeitung saluant par exemple les résultats des élections comme une « situation quasi parfaite » pour Merkel, lui permettant d’être financièrement généreuse dans sa bataille pour une Europe forte. Par ailleurs, le Handelsblatt a encouragé le gouvernement allemand, et surtout le ministre des Finances Wolfgang Schäuble, à voir ce qu’ils peuvent faire pour aider le nouveau locataire de l’Élysée afin que les Français sentent que « leur nouvel homme providentiel a vraiment la possibilité d’exercer une influence sur Berlin ». Toutefois, ces perceptions plus optimistes de l’élection de Macron sur l’avenir de l’UE semblent en déphasage avec l’opinion générale en Allemagne. Le soulagement de la classe politico-médiatique allemande tient plus de l’aversion à la menace que représentait Le Pen que d’un enthousiasme pour les propositions révolutionnaires de Macron.


Sur le web. Traduction : Raphaël Marfaux pour Contrepoints.