Les Français malades de la politique

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Le politique ne peut presque rien pour les individus qui ne parviennent pas à s’adapter à une réalité planétaire nouvelle : la constitution d’une intelligence collective mondiale.

Par Patrick Aulnas.

L’élection d’Emmanuel Macron est une victoire de l’avenir contre l’ancrage dans le passé. Mais le quasi-doublement du score du Front National depuis 2002 (34% contre 18%) et la montée en puissance de la France Insoumise (19,6 % au premier tour) représentent deux évolutions politiques très inquiétantes.

Elles signifient en effet que la France refuse de s’adapter au monde d’aujourd’hui, celui de la globalisation. Ce refus peut être exploité électoralement pour drainer les mécontentements, mais il fragilise la gouvernance d’un pays de 67 millions d’habitants immergés dans une planète en comportant 7,5 milliards.

La France du XXIe siècle n’est pas celle du XVIIIe. Nous n’avons pas de philosophes des Lumières. Nous ne pesons rien intellectuellement pour infléchir le destin du monde. Nous devons nous adapter.

Globalement, on peut considérer que parmi les candidats à la présidentielle, seuls François Fillon et Emmanuel Macron acceptent la réalité contemporaine ; tous les autres candidats tiennent un discours de refus du réel.

Pour apprécier les poids respectifs de ces deux attitudes, il faut se référer aux résultats du premier tour. Macron et Fillon représentent à eux deux 44% des suffrages exprimés, les neuf autres 56%.

Abstentions, blancs et nuls représentent environ 25% des inscrits. Les thèmes populistes ou idéalistes (comme le revenu universel, non finançable actuellement) séduisent donc une large majorité de Français, ceux qui ne s’expriment pas représentant davantage le rejet que l’adhésion.

La France du passé, qu’elle soit marxisante ou nationaliste, n’a pas pu conquérir le pouvoir car elle est divisée, mais elle est majoritaire.

L’addiction des Français au politique les aveuglent sur notre époque

Cette majorité n’a pas vraiment compris notre époque. Elle rêve d’un monde révolu. L’apparition de la dimension mondiale dans les domaines scientifique, technique, financier, productif, informationnel ne constitue pas un choix politique mais une évolution historique de l’humanité.

Se posait-on la question du passage du paléolithique au néolithique lorsque les hommes se sont sédentarisés pour cultiver la terre et pratiquer l’élevage ? Bien évidemment, non. La réalité de l’aventure humaine était celle-là et en quelques millénaires, elle s’est imposée à l’ensemble de l’humanité.

Nous sommes aujourd’hui au début d’une évolution au moins aussi fondamentale. Il est absurde de politiser la problématique « pour ou contre la mondialisation ». La mondialisation est, tout simplement.

Les causes les plus évidentes sont la capacité de communiquer universellement et la facilité des déplacements due à la généralisation de l’accès aux transports de passagers ou de marchandises, mais aussi l’apparition pour la première fois de langages universels (mathématiques, physique, chimie, etc.).

Le poids des anciennes idéologies

Bien entendu, depuis le néolithique, le politique a fait son apparition. Et depuis deux ou trois siècles, certains penseurs l’ont promu idéologiquement à un rang qui n’est pas le sien. Les Français, épris de luttes politiques et de révolutions, s’imaginent donc qu’il suffit d’agir sur les superstructures politico-juridiques pour changer le monde.

Le marxisme, auquel la gauche s’est longtemps référée aurait dû leur apprendre que les infrastructures économiques déterminent les superstructures politiques. Et que, par conséquent, lorsque toute l’infrastructure mondiale (technique, financière, économique) est en pleine effervescence, il est tout à fait illusoire de penser que l’on puisse résister à la propension créative de l’humanité par quelques subterfuges politico-juridiques.

Mais le marxisme comporte aussi le volet « lutte des classes » auquel la gauche reste attachée et que le Front National utilise par opportunisme pur (il affirme représenter « le peuple de France »). Les idéologies du passé continuent à nourrir la vie politique actuelle.

La droite conservatrice et la gauche socialiste, a fortiori communiste, s’unissent aujourd’hui pour réclamer un renforcement de l’État. Des intellectuels de renom, comme Régis Debray, marxiste dans sa jeunesse, fustigent l’ordre « libéral-libertaire ». Ils sont relayés par des journalistes ou chroniqueurs qui affichent clairement cet appel à la primauté du politique.

La reconquête de l’économie par le politique ou le protectionnisme

Récemment, dans Le Figaro, Natacha Polony écrivait :

Les Français, pourtant, aspirent à la grandeur, à l’espérance, mais également à la reconquête de l’économie par le politique, c’est-à-dire au retour de la démocratie comme expression de la souveraineté du peuple.

Cette étonnante approche du monde actuel convient aussi bien à la droite souverainiste qu’à la gauche étatiste. Mais que doit-on entendre par « reconquête de l’économie par le politique ». Lorsque les dépenses publiques représentent  57% du PIB, les décisions politiques concernent plus de la moitié de la production du pays.

Qu’il s’agisse des dépenses de l’État, des collectivités locales, des organismes obligatoires de protection sociale, tout cela est politique. La culture elle-même est dominée par l’argent que l’État met à sa disposition par de multiples canaux.

Où devrait être la fameuse reconquête ? Une seule réponse semble envisageable : le protectionnisme, le retour des frontières économiques d’antan pour se couper du reste du monde et ainsi bénéficier d’un déclin plein de charme et de douceur dans le pays de Molière.

À nouveau les subterfuges du passé ?

Et que signifie « retour à la démocratie » ? À peu près la même chose. Par exemple, restaurer une monnaie nationale et une Banque de France sous domination politique.

Nous pourrions ainsi revenir à nos vieux démons : émettre de la monnaie pour faire fondre la dette publique par l’inflation, dévaluer notre devise nationale (le franc) pour prendre acte d’une compétitivité insuffisante.

Le retour à la démocratie n’est rien d’autre que la capacité politique de tromper les citoyens sur la réalité de leur situation par rapport au reste du monde. Mitterrand fut le dernier Président à avoir abondamment utilisé ces vieux instruments (3 dévaluations entre 1981 et 1983) permettant à tout politicien de faire illusion en manipulant des symboles.

Le Front National et la droite la plus conservatrice rêvent de revenir à ce monde-là. La gauche de Mélenchon aussi.

Le réalisme s’impose en économie

En économie, l’idéalisme se paye cher et longtemps. Le rêve d’un instant se transforme en cauchemar à durée indéterminée. Les Argentins, les Vénézuéliens et les Grecs sont là pour en témoigner. Ce n’est pas « l’ordre libéral » et « les pouvoirs de la finance » qui ont conduit ces pays au désastre mais leurs politiciens en prenant des décisions absurdes et en trompant leur population.

Un minimum de réalisme est exigé pour analyser correctement une situation économique. Le niveau de vie des Français n’a jamais été aussi élevé qu’aujourd’hui.

En remontant seulement aux années 1960, la véritable pauvreté existait bel et bien dans notre pays : bidonvilles encore nombreux, SMIG (salaire minimum interprofessionnel garanti, ancêtre du SMIC) très faible et SMAG (salaire minimum agricole garanti) encore plus faible. Mais la croissance économique, même modeste, s’est poursuivie depuis cette époque, améliorant considérablement la situation matérielle de la population.

À un niveau supra-civilisationnel, le politique n’a rien à proposer

Ce qui est nouveau, c’est le fossé entre les aspirations et le vécu. Le regard pessimiste porté sur l’avenir génère frustration et colère. La vie n’est pas ce qu’elle devrait être. Elle n’est pas conforme à l’imaginaire pour une partie significative de la population. Alors qu’il y a un demi-siècle l’avenir était regardé comme un espoir de vie meilleure, il est aujourd’hui source d’incertitude et de hantise.

L’exploitation politique de cette frustration peut évidemment être fructueuse électoralement. Mais le politique ne peut presque rien pour les individus qui ne parviennent pas à s’adapter à une réalité planétaire nouvelle : la constitution d’une intelligence collective mondiale.

Les technologies de l’information permettent aujourd’hui une créativité de tous les instants conduisant à des évolutions ultra-rapides. Cette trajectoire n’est pas décidable politiquement, comme toutes les évolutions fondamentales de l’humanité.

Elle peut rencontrer des facteurs politiques inertiels ou réactionnaires mais elle ne sera pas stoppée car elle construit l’avenir de l’espèce humaine sur la recherche, la connaissance, l’intelligence, c’est-à-dire sur ce qui singularise Homo sapiens.

Le politique ne peut rien proposer à ce niveau supra-civilisationnel, les religions non plus puisqu’elles ne sont qu’une création humaine ancestrale. L’islamisme radical représente la contestation la plus violente et le plus archaïsante de cette nouvelle étape de notre histoire. Les populismes occidentaux sont les signaux faibles de cette même contestation. Ils représentent le monde d’hier, celui qui disparaît sous nos yeux.