Présidentielle : les débats ont-ils changé la donne ?

L’indécision du corps électoral actuel semble exceptionnellement donner un poids aux débats télévisés, alors que jusqu’à présent ils n’étaient de nature qu’à conforter l’idée que l’électeur se faisait de tel ou tel candidat plutôt que de les départager.

Par William Guebhardt.
Un article de Trop Libre

Point d’orgue de la campagne présidentielle, le débat présidentiel d’entre deux tours a été présenté comme étant un événement majeur. Lundi 20 mars 2017, pour la première fois dans l’histoire de la politique française, un débat avant le premier tour a eu lieu, réunissant les cinq candidats en tête des sondages. Initiative répétée le 4 avril, réunissant cette fois-ci les 11 candidats.  Quels sont les enjeux de tels débats et surtout impactent-t-ils réellement les intentions de vote ?

Historiquement, un vote défini avant même la campagne

Les débats télévisés n’ont qu’un impact direct négligeable sur les intentions de vote des électeurs, ils « n’ont jamais modifié l’écart enregistré entre les candidats » selon Christian Delporte, historien spécialiste de la communication politique.

La théorie de la communication à double étage ébauchée dans The People’s choice1 et entérinée dans Personal Influence2 par Paul Lazarsfeld et Elihu Katz, énonce que les individus sont peu perméables aux messages des médias, mais plutôt influencés par leur entourage. Parmi ceux-ci on retrouve certains « leaders d’opinions », individus jouissant pour des raisons diverses d’une plus grande légitimité à s’exprimer sur le sujet. Ce sont eux qui sont aussi les plus exposés aux médias ; de ce fait ils filtrent, interprètent et transmettent les informations à leurs pairs. Ainsi l’individu est prédisposé socialement à voter pour un parti ou un autre, selon la formule de Paul Lazarsfeld « une personne pense politiquement comme il est socialement ».

The American Voter d’Angus Campbell vient compléter cette théorie en apportant un modèle psychosociologique, mettant en avant l’attachement affectif partisan à un candidat ou un parti, agissant comme un écran perceptif, filtrant la vision du monde des électeurs. Plus ils s’identifient à un parti, plus ils sont favorables aux candidats et aux positions qu’il soutient3. 

Ainsi l’électeur a déjà fait son choix avant de regarder les débats télévisés, pendant lesquels les prises de paroles ne dépassent guère deux minutes et rendent donc impossible toute communication sur le fond, et ces derniers n’impactent pas directement la prise de décision des individus. Néanmoins ils galvanisent, fédèrent et donnent des éléments de langages aux convaincus, dont les leaders d’opinions.

En ce sens le débat télévisé apparaît davantage comme un moyen de motiver ses troupes que de convaincre les électeurs. L’élection se jouant alors sur la capacité des militants à convaincre les abstentionnistes de voter.

Le contre-exemple des primaires

Si les débats semblent avoir fait basculer les rapports de force entre les candidats durant les primaires tant de droite que de gauche, c’est que « au moment des primaires, l’électorat se retrouvait dans une même famille politique. Les mouvements pouvaient être fluides entre chaque candidat. Ce qui fut le cas. » selon Jérôme Fourquet. En effet lors d’élections primaires, les différents candidats étant issus du même parti, les électeurs sont beaucoup plus fluctuants, n’étant pas restreints à un attachement partisan.

Les élections présidentielles de 2017, une situation inédite

Opposant habituellement deux blocs monolithiques,  le clivage gauche/droite était lors des dernières élections très marqué, empêchant le débat de faire basculer des électeurs d’un bord vers l’autre. La situation inédite du premier tour, proposant quatre candidats pouvant accéder au second tour, dont deux n’étant pas issus de partis, redistribue les cartes.

En effet le vote partisan habituel expliqué par le modèle psychosociologique est grandement érodé. Entre un électorat de droite découragé par les affaires Fillon et l’effondrement du parti socialiste, se place un candidat se disant « ni de gauche, ni de droite » tentant de ratisser aux deux bords, et offrant ainsi de nouvelles options de votes aux déçus des deux grands partis. Par ailleurs les deux extrêmes, gauche et droite, misent sur une critique du système apte à récupérer un électorat lassé par la vie politique et tenté de s’abstenir.

Ainsi la volatilité et l’indécision du corps électoral actuel semblent exceptionnellement donner un poids aux débats télévisés, alors que jusqu’à présent ils n’étaient de nature qu’à conforter l’idée que l’électeur se faisait de tel ou tel candidat plutôt que de les départager.

Sur le web

  1.  Lazarsfeld, P.F., Berelson, B. & Gaudet, H. (1944). The People’s Choice: How The Voter Makes Up His Mind in a Presidential Campaign. New York: Columbia University Press.
  2.  Katz, Elihu, & Lazarsfeld, Paul (2008). Influence personnelle. Paris: Armand Colin (1955: Personal Influence, New York: The Free Press).
  3. A. Campbell, P. Converse, W. Miller et D. Stokes, The American Voter, New York, Wiley and Sons, 1960.