Ce sera donc Macron-Le Pen. Comme prévu. Hélas.

Emmanuel Macron et Federica Mogherini (Crédits : World Economic Forum, licence CC-BY-NC 2.0), via Flickr.

Compte tenu des projections réalisées pour le second tour, la probabilité qu’Emmanuel Macron soit le prochain Président de la République française frôle les 100 %.

Par Nathalie MP.

Ce sera donc un match Macron Le Pen. Terrible claque pour la droite, qui passe ainsi à côté du boulevard qui s’offrait à elle après le calamiteux quinquennat du socialiste François Hollande. Mais claque prévisible, attendue et annoncée depuis des semaines.

Compte tenu des projections réalisées pour le second tour, compte tenu de toutes les consignes de vote qui ont été distribuées en sa faveur hier soir sur les plateaux de télévision, la probabilité qu’Emmanuel Macron soit le prochain Président de la République française frôle les 100 %. 

La France a tremblé

On a eu ce qui était écrit, et pourtant, la France a tremblé. Et si c’était Mélenchon Le Pen ? Scores très rapprochés des candidats, ordres d’arrivée différents selon que l’on considérait les sondages ou les analyses « big data », campagne électorale riche en coups de théâtre, renoncement du Président sortant, émergence d’un nouveau mouvement politique, élimination d’une belle brochette de ténors politiques, ralliements en pagaille, remontée fulgurante des uns, plongée spectaculaire des autres, tout était réuni pour nous garantir un suspense maximal à l’approche des résultats de ce premier tour présidentiel enfin arrivé, enfin joué.

Une élection complètement dingue

Nous étions même tellement pénétrés de l’idée que « cette élection présidentielle est complètement dingue », que c’est presque une surprise de constater finalement qu’il n’y a pas eu de surprise, que ce sont bien Emmanuel Macron et Marine Le Pen qui s’affronteront au second tour, comme tous les sondeurs le prédisaient depuis fin janvier.

Dans le tableau ci-dessous, j’ai récapitulé les résultats (presque définitifs) de ce premier tour 2017, ainsi que les dernières publications de trois sondeurs et de l’analyste « big data » Filteris :

Présidentielle 2017 – 1er Tour      23 avr.  2017  Part. :  78,2 %
Candidats Résultats Rg BVA
21/4
IFOP
 21/4
OpinionW
21/4
Filteris
21/4
Macron  23,9 % 1 23,0 % 24,5% 23 % 19,92%
Le Pen  21,4 % 23,0 % 22,5% 22 % 21,75%
Fillon  19,9 % 3 19,0 % 19,5%  21 % 22,09%
Mélenchon  19,6 % 4 19,5 % 18,5% 18 % 21,11%
Hamon  6,4 % 5 7,0 % 7,0% 8 % 7,04%
D.- Aignan  4,7 % 6 4,0% 4 % 3,68%
Lassalle  1,2 % 7 1,0% 1 % 0,76%
Poutou  1,1% 8 1,5% 2 % 2,03%
Asselineau  0,9% 9 1,0% 1 % 1,00%
Arthaud  0,7% 10 0,5% 0 % 0,57%
Cheminade  0,2% 11 0,0% 0 % 0,05%

Voici les remarques qui me viennent à l’esprit à la lecture de ces résultats et suite aux déclarations politiques d’hier soir :

Enquêtes d’opinion : non, les sondages n’ont pas toujours tort

Depuis le Brexit et la victoire de Trump, il est de bon ton de fustiger les sondages qui « rouleraient » pour … au choix : les élites, la finance mondialisée, le camp du bien, etc… Les sondeurs font de leur mieux, c’est-à-dire un travail statistique qui comporte ses avantages et ses inconvénients, dont des marges d’erreur pouvant atteindre +/-3 %. En l’occurrence de 2017, comme en 2012 d’ailleurs, ils ont plutôt bien bossé : ordre d’arrivée correct, ordres de grandeur corrects également.

Quant aux analystes « big data », ils se sont tous trompés avec une assez belle constance en plaçant toujours Fillon dans le duo gagnant. Il faut bien convenir, je pense, que seul l’esprit énamouré et potentiellement aveugle du militantisme a conduit à leur donner une importance et une crédibilité qu’ils ne méritent peut-être pas encore.

Participation : la Présidentielle est toujours l’élection préférée des Français

Une fois tous les bulletins dépouillés, elle devrait s’établir aux alentours de 78 %. C’est légèrement moins qu’en 2012 (79,48 %) et moins qu’en 2007 (83,77 %). Mais cela reste une participation élevée par rapport à celle des autres types de scrutins et montre que la présidentielle est toujours l’élection préférée des Français.

Admirons la façon dont les analystes politiques arrivent à expliquer ce résultat avec les mêmes raisons avancées pour expliquer la désaffection qui se profilait quelques semaines plus tôt dans les sondages. Il y a trois semaines, c’était l’affolement général car seulement 65 % des personnes interrogées se disaient certaines d’aller voter. Nos politologues avaient des raisons toutes prêtes pour expliquer cette situation inhabituelle : élection inédite, perte de repère, montée des extrêmes, période de rupture, incertitude, tournant historique.

Aujourd’hui, la participation s’avère non seulement élevée mais assez conforme aux habitudes. Les bonnes raisons sont à nouveau au rendez-vous :

Toutes les caractéristiques étaient réunies pour mobiliser. Un scrutin très serré, une forte colère captée par les extrêmes et, en parallèle, un vote utile contre les extrêmes. (parole de politologue)


Score du Front national : non, le populisme n’est pas inéluctable

En pourcentage, le Front national a perdu de sa superbe. Celui qui avait atteint 27,7 % des voix au premier tour des Régionales de décembre 2015 et qu’on voyait atteindre facilement les 30 %, à mesure que le gouvernement sortant se montrait plus impuissant face au chômage et à la sécurité, et jamais à cours de bonnes idées pour attiser les clivages de la société française, se retrouve à 21,4 %. Mais compte tenu de la participation élevée, il réalise un record en voix :

Résultats du Front national Participation Score Nb de voix
en % en % Millions
Européennes (juin 2014) 42,4% 24,86% 4,71
Départementales (1er Tour, mars 2015) 50,2% 25,24% 5,14
Régionales (1er tour, décembre 2015) 49,9% 27,73% 6,02
Présidentielle (1er tour, avril 2017) 78,2% 21,43% 7,66

Le cauchemar d’un second tour Mélenchon Le Pen n’ayant pas eu lieu et le Front national étant donné largement battu dans quinze jours, l’une des leçons importantes de cette élection réside dans le fait que la montée des populismes en Europe n’est pas inéluctable, surtout venant après la défaite de Geert Wilders aux Pays-Bas.

Il est certain qu’au second tour le nombre de voix allant vers le Front national sera plus élevé encore. À raison de 44,4 millions d’inscrits, d’une participation de 78 % et d’un score de 38 %, le FN pourrait engranger 13 millions de voix. Peut-on le dire en piste pour 2022 ? Les seconds tours ne comptent que si le premier tour est réussi, lequel dépendra beaucoup, en 2022, de ce qui se sera passé pendant le prochain quinquennat.

Tous contre le FN

Tous les partis – sauf l’extrême-gauche et la frange la plus conservatrice de la droite – se disent opposés au FN et ont appelé à voter pour Emmanuel Macron au second tour, même si les différences politiques restent aigües entre le leader d’En Marche ! et ses opposants de droite et de gauche, comme en ont témoigné les déclarations de Fillon et Filippetti par exemple. Or le PS s’est toujours dit viscéralement opposé au FN, mais il a cependant toujours agi depuis Mitterrand pour le faire monter afin de diviser la droite et se maintenir au pouvoir.

On mesurera vite si le futur Président est digne de la confiance que les Français vont lui accorder prochainement en observant son attitude vis-à-vis du FN. Soit il s’occupe avant tout de redresser la France en libéralisant les forces productives et en se recentrant sérieusement sur le régalien, ce qui ne manquera pas d’améliorer la situation économique et la sécurité des personnes, soit il persiste à agiter l’épouvantail du fascisme et du racisme à l’instar de Manuel Valls, tout en laissant le chômage, la sécurité et les comptes publics se dégrader, avec les répercussions évidentes que cela ne manquera pas d’avoir sur l’attraction des extrêmes.

De même, on verra vite si l’opposition de droite entend se reconstruire en force d’alternance crédible pour 2022 en prenant clairement le tournant du libéralisme timidement instillé par Fillon à l’époque de la primaire de droite ou si elle compte se laisser aller à la facilité de courir après le FN.

Gauche et Macron : environnement hautement sismique

Le candidat officiel du Parti socialiste a réalisé un score d’une médiocrité remarquable. 6,3 %, c’est un peu comme Nicolas Dupont-Aignan, c’est dans la partie basse du tableau, c’est plus près de Jean Lassalle que de Jean-Luc Mélenchon. C’est anecdotique. Le PS de Jean-Christophe Cambadélis n’existe plus.

Laissons tomber Poutou et Arthaud qui représentent moins de 2 % à eux deux. Il nous reste 20 % pour Mélenchon, 6 % pour Hamon et 24 % pour Macron, les trois dirigeants étant tous d’anciens ministres d’un gouvernement socialiste ou d’anciens membres du Parti socialiste. Le total fait 50 %.

Les idées de gauche existent toujours mais elles se livrent plus que jamais le combat quasi sismique entre les Anciens et les Modernes, entre le copier-coller du programme commun socialo-communiste de Mitterrand en 1981 (Hamon + Mélenchon = 26 %) et la social-démocratie de Rocard dont se réclame François Hollande et dont Emmanuel Macron (24 %) est le parfait représentant.

Macron centriste ?

Les journalistes qualifient Macron de « centriste », probablement de façon purement géométrique dans la mesure où le candidat ne se veut ni de droite ni de gauche. Lui-même dit et répète qu’il veut tourner une page, faire monter de nouveaux visages, apporter un vent de liberté tout en protégeant les plus fragiles.

Son discours – et celui d’hier soir n’a pas fait exception – bondit du mot « espoir » au mot « renaissance », faisant tout paraître merveilleusement beau et solidaire tant qu’on reste dans les grandes idées. C’est là qu’il a gagné sa première place. On sait d’ailleurs qu’il n’a rien négligé sur le plan de la communication et de la couverture presse pour y arriver.

Mais dès qu’on attaque les mesures concrètes, dès qu’il est question d’économiser 60 milliards d’euros « en tendance » puis, mouvement inverse, d’investir 50 milliards d’euros, dès qu’il est question de réunir des états généraux de l’alimentation pour fixer le « juste prix » des produits alimentaires, dès qu’il est question de taxe foncière, ou de sécurité sociale, on comprend qu’il sera très difficile à Emmanuel Macron de s’arracher à la malheureuse tendance socialiste de dépenser en permanence, de résoudre les problèmes sociaux par des enveloppes financières supplémentaires et d’avoir une conception dirigiste de l’économie.

Droite : l’impasse Fillon a accouché de l’échec Fillon

Le candidat de la droite n’a pas réussi son pari d’atteindre le second tour. Il n’a pas réussi à sortir de l’impasse créée par les diverses affaires (emplois présumés fictifs, enveloppes sénateurs, costumes de prix reçus en cadeau) qui lui sont tombées dessus fin janvier.

Je considère aujourd’hui, comme à l’époque où j’écrivais l’article Fillon : l’impasse,  que la droite a très mal joué en gardant un candidat empêtré dans des complications judiciaires qui ne lui permettaient ni de faire pleinement campagne ni d’être crédible dans ses demandes de « sang et de larmes. »

Les cadres des Républicains savaient très bien ce qu’il en était. Face à l’enjeu élevé d’une présidentielle, c’était dès le premier jour des révélations qu’il fallait écarter François Fillon, afin que ses affaires judiciaires soient complètement déconnectées de la campagne électorale et que le programme validé aux primaires puisse être porté par un candidat hors d’atteinte de la vindicte médiatique et populaire.

Règlements de compte à l’ordre du jour à droite

Je considère que ses militants, en le soutenant contre vents et marées, ont montré un acharnement aveugle. On ne nous volera pas notre élection et notre candidat ! disaient-ils. Eh bien, chantez maintenant, vous avez eu votre candidat ; et pleurez maintenant, vous avez aussi l’échec. On sent que le bureau politique prévu aujourd’hui sera houleux et que les règlements de compte seront l’essentiel de son ordre du jour.

Ce sera donc Macron Le Pen. Comme prévu. Hélas.

Hélas, car Macron n’est pas un vrai libéral. Il ne conçoit aucune liberté sans la tutelle de l’État. Et hélas, car les quelques idées libérales qui avaient été émises et reconnues lors de la primaire de droite ont été amalgamées à la médiocre normalité du politicien auto-proclamé irréprochable qui les portait, puis étouffées dans son obstination à se présenter, puis englouties dans son échec.

Le Pen déjà battue

La combinaison idéale du second tour aurait été Macron Fillon (sans ses casseroles). La confrontation avec Marine Le Pen n’est pas très intéressante. Le Front national est un parti extrémiste très étatique et protectionniste, très proche des conceptions marxistes de Jean-Luc Mélenchon. Il n’y aura aucune difficulté ni aucune gloire à le battre. Par contre, on se demande quelle majorité parlementaire pourra se dégager des explosions politiques confirmées hier.

Le vrai débat qui aurait dû prendre place, le seul qui aurait eu un sens dans l’objectif de redresser la France, c’était le match entre la gauche social-démocrate et la droite un tant soit peu libérale. Dans cette configuration, Macron n’était plus véritablement assuré de gagner largement, et lui comme son opposant de droite auraient été obligés de faire la preuve de la réalité de leur engagement libéral, ou au contraire seraient rentrés au bercail du socialisme hollandiste pour l’un et de la droite classiquement conservatrice pour l’autre. Au moins les choses auraient été claires et le débat posé.

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