A-t-on le droit de critiquer le marcel de Philippe Poutou ?

Luc Ferry a critiqué Philippe Poutou pour sa tenue vestimentaire lors du débat présidentiel. À tort ou à raison ?

Par Claude Robert.

« Avec Philippe Poutou débraillé en marcel pour représenter les ouvriers, pas étonnant qu’ils aillent massivement chez Le Pen. Dans les grands mouvements ouvriers du XIXème siècle, on valorisait l’Éducation, pas la veulerie et la grossièreté », tel a été le commentaire du philosophe Luc Ferry posté sur twitter après le Grand débat télévisé des candidats à la présidentielle organisé par BFM/Cnews.

Ce commentaire, assez rugueux il est vrai, a très vite suscité de nombreuses réactions parmi lesquelles celle de Raphaël Glucksmann (fils du philosophe André Glucksmann, un confrère de Luc Ferry mais néanmoins rival en librairie), réaction citée par Le Point (06 avril 2017) comme une juste « remise à sa place » de Luc Ferry : « Palme du mépris (partagée avec 25 éditorialistes) ». Ite, missa est.

Sauf erreur, aucun média n’a pris le risque de paraître condescendant avec une catégorie sociale qui suscite au contraire toutes les précautions possibles et inimaginables, et c’est bien là le crime de Luc Ferry. Car on n’enfreint jamais impunément cette loi tacite qui consiste à sur-considérer la classe ouvrière et à ne jamais parler de ses éventuelles lacunes, tandis qu’il est bienvenu de se moquer des patrons et des riches car eux sont bourrés de défauts, c’est connu. On se souvient à ce sujet de la fameuse couverture de Libération, insultant un grand dirigeant français avec un titre aussi fracassant que « casse toi riche con » (sic) (Libération 09/09/12). Difficile de trouver l’inverse, c’est-à-dire un média se moquant des catégories sociales les « moins favorisées », à part sans doute les magazines satiriques, et encore…

Un paysage médiatique manichéen en France

Nous sommes de toute évidence en France, au royaume auto-proclamé de la moraline au sein duquel nous subissons chaque jour qui passe le joug d’une partition sémantique du discours sociologique parfaitement dissymétrique. D’un côté les catégories du Bien, de l’autre celles du Mal, et toute tentative de remettre en cause cette dichotomie en acier trempé, ce Yalta éthique définitif, cette chape de plomb manichéenne suscite la désapprobation quand ce ne sont pas les pires anathèmes.

De telles réactions ne sont absolument pas le fruit du hasard, car le point de vue de Luc Ferry comme celui de ses très nombreux contradicteurs expriment un clivage qui va bien au-delà des apparences vestimentaires. Il s’agit en réalité d’une vision sociétale diamétralement opposée, d’un affrontement fondamental entre deux paradigmes qui ne peuvent se supporter mutuellement : d’un côté le maintien d’une hiérarchie des valeurs et la volonté de croire en un ascenseur social linéaire et ouvert. De l’autre le refus de cette hiérarchie des valeurs, et l’inclination pour un relativisme qui s’accommode d’un vrai déterminisme social.

Comment ne pas supposer derrière tout cela les racines d’un clivage bien plus abrupt encore, celui entre la société dite « bourgeoise » dans laquelle il existe une sorte de règle du jeu à laquelle tout le monde peut se mesurer, et la société qui refuse d’être bourgeoise parce qu’elle est morcelée en microsociétés qui ne peuvent plus rien partager en commun ? L’analyse de ces deux paradigmes est intéressante à plusieurs titres.

La société des « possibles » basée sur la réussite et l’assimilation

Dans la société que défend sans le dire Luc Ferry, il existe une hiérarchie du goût et des valeurs qui va d’ailleurs bien au-delà d’un simple marcel d’un bleu défraîchi particulièrement fadasse. Ne soyons pas naïfs d’ailleurs, Philippe Poutou sait très bien s’habiller lorsqu’il le souhaite et son geste consistant à se présenter en « casual » à un débat télévisé dans le cadre de sa candidature au poste suprême est un acte provocateur justifié par des critères de ciblage marketing très calculés. Il s’agit même d’un coup de maître : le « packaging » est ici d’autant plus important qu’il se trouve en cohérence avec le contenu du produit et en opposition frontale avec les produits concurrents.

Hélas, et c’est là où Luc Ferry a raison, les ouvriers ont déserté depuis longtemps le vote à gauche et pointent massivement (à plus de 50% !) au Front National, parti politique clairement associé aux chemises bleu ciel, aux cravates chic, aux pantalons bleu marine et aux mocassins noirs. Le positionnement vestimentaire de Philippe Poutou constitue donc une preuve supplémentaire de la déconnexion de la classe politique de gauche vis-à-vis de son électorat historique. Tous deux ne se comprennent plus, et ce depuis plusieurs années !

Mais au-delà de ce coup de communication forcément périmé voire désespérément nostalgique, il reste ce pied de nez au système de valeur bourgeois, ce système que certains passages de l’excellent livre de Pierre Bourdieu La distinction laissent supposer qu’il est purement arbitraire, tandis que d’autres, plus rares, avouent qu’il nécessite un « minimum d’apprentissage »… Derrière ces hésitations de l’auteur dont on connaît la sincérité de l’engagement, se tapit toute la contradiction actuelle française à savoir une posture dans laquelle se mélangent une certaine admiration/jalousie, et une détestation sans limite des valeurs bourgeoises. Cette détestation étant d’ailleurs un véritable marqueur d’une certaine idéologie socialiste.

Car, malgré le fait que casser le système de valeur bourgeois soit encouragé par la bien-pensance actuelle (de gauche), ce-dit système n’en reste pas moins une référence. Pourquoi ? Parce que sa « domination » n’est ni arbitraire, ni même stupide. N’est-il pas en effet plus jouissif de savoir prendre plaisir dans les raffinements qu’offrent les arts, la culture et le luxe bourgeois ? N’est-il pas plus agréable pour des hôtes, des invités ou des spectateurs d’une émission que de s’y présenter avec une tenue qui les honore ? Pourquoi d’ailleurs ces questions semblent aussi irrévérencieuses et sont de nature à faire bouillir la cléricature gauchiste ? Existerait-il des individus sains (ou sans arrière-pensée) qui ne visent pas à s’élever dans la société et à goûter aux meilleurs plaisirs de l’existence humaine ? Alors, pourquoi faire croire le contraire ?

La société des « statuts » basée sur le maintien des inégalités

Il est admirable de critiquer tout ce qui pourrait éventuellement rabaisser la classe ouvrière et rappeler qu’elle n’est pas aussi élégante ou raffinée ou cultivée que l’aristocratie. Vouloir faire accroire que le système de valeurs ouvrier n’est en aucun cas « inférieur » au système de valeurs bourgeois est même magnifique. Cela prouve une énorme compassion. Cela prouve également une puissante capacité à préférer la fuite dans les discours moralisateurs à la prise en considération pure et dure des faits sociologiques.

Car toute tentative à vouloir faire admettre que le système de valeur ouvrier est tout aussi valable, élaboré et efficace (c’est-à-dire de nature à susciter le bonheur chez soi et autour de soi) que le système bourgeois est un leurre. Pour caricaturer, on ne pourra jamais démontrer que l’inculture est aussi édifiante que la culture, que la vulgarité est aussi valable que le raffinement, que savoir dévisser des boulons est aussi subtil que décider de la stratégie d’une multinationale, que l’impolitesse est aussi efficace que la politesse. Sur ce dernier point justement, il est scientifiquement avancé que la politesse est une pratique rationnelle visant à faciliter les relations en les codifiant de façon à diminuer le stress et l’agressivité (travaux de Herbert Paul Grice notamment). Ces règles du savoir-vivre bourgeois tant décriées par certains ne sont pourtant que l’aboutissement de siècles d’apprentissage des relations humaines !

Ce déni de toute hiérarchisation trouve d’ailleurs dans l’œuvre de Fernand Léger une illustration parfaitement symbolique de son inanité : à vouloir représenter le monde ouvrier avec des codes qu’il a estimé dignes de celui-ci (« l’art ouvrier » dit-on à son sujet), le peintre s’est enlisé dans des cernes noirs et lourds, une stylisation systématique et sans finesse qui rappellent l’art communiste et son immobilisme ! Entre nous soit dit, représenter les cols bleus dans leurs ateliers avec l’esthétique d’un Greuze ou d’un Tiepolo n’aurait-il pas été plus ennoblissant ? De même que lorsque Georges Sand décrit avec élégance le travail des compagnons du tour de France en train de construire un escalier à vis dans un château, sous les yeux de la fille de son aristocrate de propriétaire, n’est-ce pas considérablement plus valorisant pour ces ouvriers-là ?

En réalité, il est difficile de ne pas voir dans l’obsession de toujours défendre la classe ouvrière ce que les psychologues appellent une « formation réactionnelle », c’est-à-dire un mécanisme de défense (au sens freudien) consistant à arborer un comportement symétriquement opposé à ce que l’on ne veut pas montrer. Dans la mesure où fuir dans le déni consomme beaucoup d’énergie cérébrale, la survalorisation de la classe ouvrière ne peut se justifier que par une puissante motivation. Pitié, rejet, mépris ? Difficile de savoir, et peu importe à la limite. Ce qui est certain, c’est que les sentiments que l’on cache ne sont jamais les plus jolis.

Car forcément, derrière ce souci compulsif de refuser tout défaut à la classe ouvrière et de l’assimiler à ses pratiques les plus caricaturales, sous couvert de défendre celles-ci, se cache en filigrane une distance sociale qui peut confiner au déterminisme le plus cruel : les ouvriers sont les ouvriers, ils sont comme ils sont, et en les valorisant, cela permet de les laisser comme ils sont là où ils sont. Encore une fois, le déni des différences n’est jamais bon signe. Il est clair que les individus qui puisent leurs relations amicales dans les milieux les plus variés ne sont pas des adeptes du déni. Ce sont des gens qui vivent au contraire avec ces différences, et qui savent les gérer au lieu de refuser de les voir et de les exprimer. Il y a probablement derrière cette survalorisation, ce déni des différences, la croyance que les classes sont figées, et que la seule possibilité de gérer ces différences consiste à les nier, ni plus ni moins.

Il ne fait aucun doute que le clivage gauche/droite reste passablement pertinent en matière de déni/acceptation des différences des systèmes de valeurs ouvrier/bourgeois. Le comble n’est-il pas de constater que les plus virulents dans la défense de la « cause ouvrière » et de l’indéfectible spécificité de son système de valeurs sont ceux dont l’idéologie et les partis ne font plus recette auprès ce ces ouvriers : les communistes et les socialistes ?

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Pire encore, selon plusieurs études scientifiques (Anne Muxel in « Toi, moi et la politique, amour et conviction », Arthur Brooks in « Who really cares ») il apparaît que les personnes partageant cette idéologie de gauche font preuve d’une moindre tolérance que les autres. Difficile dans ce cas de ne pas conclure, ainsi que le suggère tout mécanisme de déni du réel :  plus on est intolérant à la différence, plus on aura tendance à nier celle-ci et à la conserver éloignée de soi…


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