Benoît Hamon et l’école : comment ne pas se renier ?

Benoit Hamon by Parti socialiste(CC BY-NC-ND 2.0)

Que réserve Benoît Hamon aux élèves ? Réponse dans son programme.

Par Philippe Watrelot.

Le programme de Benoît Hamon a été présenté à la presse jeudi 16 mars.  Il comporte un volet « éducation » qui se situe dans la continuité de la politique menée depuis 2012 et auquel il a lui même contribué comme (éphémère) ministre. On y retrouve des promesses sur les postes, la revalorisation des enseignants, la priorité au primaire, la mixité sociale… Il faut noter aussi quelques nouvelles propositions comme le « service public du soutien scolaire ». Les principales réformes ne sont pas abandonnées même si on sent poindre aussi une certaine prudence. Il est vrai que l’enjeu est complexe : comment ne pas renier cet héritage tout en ramenant dans le giron du PS des enseignants qui semblent s’en éloigner… ?

Un héritage à assumer

À la lecture des discours et des interviews, on a le sentiment que pour Benoît Hamon, l’éducation est le domaine où le quinquennat a le mieux réussi et où les engagements ont été généralement tenus. Il y voit une vraie politique éducative de gauche. Si l’objectif de Benoît Hamon est de se démarquer, sur ce sujet, c’est plutôt de ses concurrents que de la politique éducative menée pendant cinq ans.

Hamon se situe donc dans la continuité du quinquennat Hollande et les principales mesures le montrent. Il veut continuer à  revaloriser les enseignants, créer de nouveaux postes (40 000) et donner la priorité au primaire, créer et diminuer les effectifs des élèves ; le candidat socialiste annonce 9 milliards d’investissements dans l’éducation sur le quinquennat.

Il y a quelques mesures nouvelles mais qui, elles aussi, se situent dans la logique du quinquennat précédent. On le voit avec la volonté de créer un système d’aide pour les écoliers et collégiens. Et c’est aussi le cas avec le droit à la scolarisation dès 2 ans dans les REP et l’abaissement de la scolarité obligatoire à 3 ans (seuls 5% des enfants de cet âge ne sont pas scolarisés).

L’embarras se lit en revanche pour la réforme du collège. Le candidat est convaincu que si l’on veut que la réforme s’applique, l’adhésion des enseignants est nécessaire. Il envisage donc de « prendre le temps d’écouter les enseignants». C’est la même position pour une éventuelle réforme au lycée : prendre le temps du diagnostic et du dialogue avant une éventuelle réforme.

Toutefois, il y a une volonté de préserver l’essentiel de la réforme. Il est intéressant de lire le communiqué où Benoît Hamon répond à Emmanuel Macron qui propose le rétablissement des classes bilangues. Selon les rédacteurs de ce communiqué cela revient  à

réinstaller un système qui réserve l’apprentissage de la 2ème langue vivante à quelques enfants et favorise l’entre-soi social et culturel. Il [E.Macron] réserve l’excellence éducative à quelques élèves quand nous en avons fait un vecteur de la réussite de tous. Benoit Hamon considère au contraire qu’il est plus ambitieux de maintenir l’apprentissage de la deuxième langue vivante pour tous les élèves dès la 5ème et de programmer, avant la fin du quinquennat son début dès la classe de 6ème.

Même si on peut penser que le vote pour un candidat ne se fera pas forcément en fonction de son programme éducation mais sur un bilan plus global, il faut comprendre que les motifs de contentieux avec une partie des enseignants se situent sur ce domaine. Plus que de l’embarras, on peut voir aussi une forme de courage à ne pas reculer sur des points (collège, rythmes,…) qui ont pourtant cristallisé des mécontentements.

Fidèle aux postes

Malgré les 54 000 postes créés sous Hollande (dans l’enseignement scolaire), on n’a toujours pas retrouvé le nombre d’enseignants du début du quinquennat Sarkozy. Le projet de B. Hamon prévoit donc le recrutement de 40 000 enseignants supplémentaires dont 20 000 dans le primaire « pour qu’il n’y ait pas plus de 25 élèves par classe en CP, CE1, CE2 et pas plus de 20 élèves dans les REP, et REP +, les outre-mers et les territoires ruraux».

Cette mesure précise entre en compétition avec celle d’Emmanuel Macron. Le candidat de « En marche ! » promet de mettre 12 élèves par classe dans les CP et CE1 des écoles de l’éducation prioritaire. Ce que propose Benoît Hamon est moins percutant mais peut-être plus réaliste.

Même si je sais que ce qui va suivre va faire hurler, il faut rappeler que le lien entre taille de classe et performance des élèves n’est pas clairement établi par la recherche. Il s’agit donc plus d’une mesure qui agit sur les conditions de travail des enseignants, ce qui est déjà beaucoup.

Par ailleurs, 15 000 postes seront créés pour la formation continue et 2 000 postes pour garantir le remplacement des enseignants absents. À ces 37 000 postes créés, s’ajouteront 3 000 postes volants pour garantir un droit à la scolarisation dès 2 ans dans les REP.

Les questions posées par ces annonces de créations de postes sont assez simples à formuler.

On peut d’abord s’interroger sur le vivier de recrutement. En l’état actuel de l’organisation de la formation et du niveau de recrutement (fin de l’année de M1) la question de savoir si le nombre est suffisant est légitime. Il semblerait que l’équipe du candidat évoque d’ailleurs un pré-recrutement en L3 suivi de deux années de formation payées. On sortirait enfin du compromis boiteux qui a présidé à la création des ESPÉ. Et si on en profitait aussi pour revoir la formation ?

Ensuite, une fois ces postes créés et budgétés, encore faut-il qu’ils soient pourvus. Ce qui pose la question des concours et du niveau, mais surtout celle de l’attractivité du métier.

L’autre question dépasse le seul cadre de l’Éducation nationale et est au cœur du débat sur les contraintes budgétaires. Peut-on à la fois créer des postes et en même temps revaloriser les salaires ? On ne va pas ici entamer un débat de politique économique mais la question ne manquera pas de venir sur le tapis.

Enseignants : revalorisation et formation continue…

Hamon annonce le doublement de l’ISOE (indemnité destinée au secondaire) et de l’ISAE (pour le primaire), soit environ 800 millions versés aux enseignants.

On peut se réjouir de ces mesures tant la question de la rémunération des enseignants est un élément fort du sentiment de déclassement présent chez de nombreux collègues. Mais on se garde bien ici d’aborder la question d’une (re)négociation du statut et des missions des professeurs. Il y a eu une négociation en 2014 mais très (trop) timide au regard des enjeux. On ne peut s’empêcher d’avoir en tête l’exemple de  la « revalorisation » de 1989 où la lutte syndicale a fait un préalable de l’augmentation de salaires sans qu’il y ait au final de réelles contreparties et évolutions.

Une nouvelle revalorisation sans contrepartie ? Comment louper l’instauration du travail en équipes, l’obligation de formation continue ou un système de remplacement local cohérent négocié ?

Sur le plan de la formation, il annonce :

Je mettrai en œuvre un grand plan de formation continue des enseignants pour valoriser leur travail et leur carrière. En fonction de son ancienneté et des besoins qu’il exprimera, chaque enseignant bénéficiera tous les ans de 3 jours, 5 jours ou 10 jours de formation.

Une bonification du nombre de jours de congés de formation serait attribuée aux enseignants en fonction du temps passé en REP.

Là aussi, on peut voir cela positivement, car la formation continue est vraiment sinistrée, mais aussi trouver cette mesure un peu timide. On aurait pu aller vers une obligation de formation avec un plan de développement professionnel négocié au niveau de chaque établissement et de chaque enseignant. Cette annonce d’une obligation de formation avait pourtant été formulée en 2012 avant d’être abandonnée faute de volonté politique face à la pesanteur technocratique.

Mixité sociale à l’école

Un autre domaine où le programme du candidat du PS se situe dans le prolongement de l’action menée actuellement est celui de la mixité sociale.

Le programme propose une politique de redécoupage de la carte scolaire axée sur la sectorisation, l’affectation et une contractualisation avec l’enseignement privé pour qu’il participe à l’effort de mixité sociale. La redéfinition aussi des zones d’éducation prioritaire se ferait avec la mise en place d’un indice social transparent qui « évalue objectivement les établissements qui font face aux difficultés sociales les plus importantes afin d’y allouer plus de moyens.»

La mixité à l’école serait aussi renforcée avec la généralisation des expérimentations actuelles (comme par exemple les secteurs multi-collèges) lancées par l’actuelle ministre Najat Vallaud-Belkacem.

Comment compte-t-il faire en pratique ? Avant lui, aucun responsable politique n’a vraiment réussi à avancer sur cette question complexe qui concerne plusieurs acteurs. Le gouvernement ne peut pas agir sans l’appui des collectivités locales qui sont normalement compétentes pour la sectorisation. Passera-t-il par la loi pour obliger les chefs d’établissement du privé à jouer le jeu ? Va t-on rallumer une guerre public-privé ? Autant de questions pour un sujet explosif et pourtant essentiel.

Service public du soutien scolaire

Il faut inclure dans le temps scolaire des élèves le travail personnel et les devoirs qui, aujourd’hui, sont à faire à la maison. L’école et le collège doivent organiser en leur sein l’accompagnement des élèves pour que l’aide aux devoirs soit directement liée au travail fait en classe.

L’argumentaire rappelle qu’un élève sur 10 en 6ème et un élève sur 5 en 3ème  fait appel à des petits cours. C’est un marché officiel de plus de 2 milliards. Et c’est surtout une source d’inégalités importante entre les familles.

Ce service serait assuré par les enseignants en heures supplémentaires ou par des mouvements d’éducation populaire. La revalorisation passe donc aussi par l’augmentation des primes comme le dit très clairement Benoit Hamon dans Le Parisien.

Le coût de cette mesure est estimé à 400 millions. Le service d’aide serait étendu à tout le collège en l’incluant dans l’horaire actuel de la 5ème à la 3ème.

Cette mesure ravive un vieux débat porté depuis longtemps par les parents d’élèves et plusieurs mouvements pédagogiques sur l’intérêt pédagogique des devoirs eux-mêmes. Rappelons d’abord que les devoirs à la maison sont en principe interdits à l’école depuis 1956. Mais la pratique perdure et la distinction est souvent difficile à faire entre le nécessaire moment d’apprentissage des leçons et l’externalisation du travail scolaire.

L’école doit être son propre recours mais en même temps il faut aussi re-questionner le moyen de renforcer le lien entre l’école et les familles qui était souvent exprimé par ces « devoirs ». Reste à voir aussi comment les enseignants, qui ont quelquefois été réticents à l’arrivée des animateurs des activités périscolaires dans les écoles, accueilleront cette intervention des mouvements d’éducation populaire.

Gouvernance de l’Éducation nationale

J’ai souvent écrit que la question de la gouvernance était un angle mort des politiques éducatives. Notre système reste  très centralisé et marqué par une forte hiérarchie. Cette bureaucratie contribue ainsi à la déresponsabilisation des acteurs et est donc peu propice à l’innovation et aux expérimentations. Mais c’est un débat très vite piégé. On fait souvent appel, comme une incantation, aux principes républicains pour réaffirmer le principe d’ »égalité Républicaine » qui serait menacé par l’autonomie des établissements, vue comme une dérive managériale et libérale.

Le programme de Benoit Hamon évoque pourtant un peu cette question :

J’associerai les enseignants à la prise de décision par un management plus horizontal, par la création de collectifs de travail, et par la prise en compte de leurs responsabilités au sein des écoles, collèges et lycées.

C’est ce qu’on peut lire dans le programme sans plus de précision.

On retrouve cependant des éléments dans le communiqué de presse où Benoit Hamon réagit au programme d’Emmanuel Macron sur l’éducation :

Si nous partageons la volonté de confier davantage d’autonomie aux équipes pédagogiques, nous sommes opposés à la libéralisation du recrutement des enseignants. Cette mesure aurait pour effet de mettre les établissements en compétition. Les établissements situés en milieu rural ou dans les quartiers défavorisés, moins attractifs, en seraient les premières victimes.

Rappelons cependant que pour le candidat d’En Marche, dans le primaire, « l’autonomie de recrutement » serait déployée seulement à titre expérimental dans les seuls établissements de l’éducation prioritaire (REP+), afin d’attirer des enseignants, sur des postes dits « à profil », dans les écoles qui ont du mal à recruter. Ce qui correspond déjà plus ou moins à ce qui pouvait se faire (mais n’a pas vraiment été appliqué)

Quoi qu’il en soit, l’adaptation de la gouvernance de l’Éducation nationale (et pas seulement des établissements ) est, à mon sens, un des chantiers majeurs dont on ne pourra pas faire l’économie. Un chantier difficile car il faut naviguer entre deux écueils, celui du conservatisme sclérosant et celui d’un libéralisme destructeur.

Rythmes scolaires

J’augmenterai de 25% sur le quinquennat le budget de l’État consacré à l’accompagnement des communes dans la mise en oeuvre de la réforme des rythmes scolaires et du développement des activités périscolaires.

Sur les rythmes scolaires, Benoît Hamon tente donc de se démarquer d’ Emmanuel Macron et de François Fillon qui veulent laisser la liberté aux communes de revenir sur la réforme, ou encore de Marine Le Pen qui veut revenir sur la réforme.

L’ex-ministre de l’Éducation entend, au contraire, accroître de 25% (sur cinq ans) le fonds d’aide aux communes, d’un montant actuel de 400 millions d’euros.

Il est quand même intéressant et piquant de rappeler que c’est durant son court passage au Ministère que le décret Hamon a assoupli et détricoté une partie de la réforme des rythmes scolaires. Mais, là aussi on voit qu’on se situe plutôt dans une logique d’héritage de la politique menée jusque là.

On retrouve cet héritage assumé dans l’ensemble de ce volet éducation d’un programme qui, par ailleurs, se démarque sur bien d’autres points de la politique menée durant le quinquennat.

Il y a une approche systémique de l’École et une certaine cohérence avec un fil rouge qui est la lutte contre les inégalités. On est très loin des visions nostalgiques d’une école mythifiée et qui aboutissent au final à la destruction de l’école publique, proposées par les candidats de droite. Et même s’il demeure des questions en suspens notamment sur le financement, on semble éviter aussi les mesures électoralistes et peu cohérentes.

Face à certains enseignants cela peut-il suffire ? On sait qu’une frange, difficile à évaluer, du monde enseignant a développé un ressentiment à l’égard de la politique éducative menée depuis cinq ans. Mais on peut aussi se dire que les enseignants comme les autres électeurs ne se déterminent pas que sur un seul aspect de la politique mais prennent en compte toutes les dimensions d’un programme. Et si, au final, le vote enseignant n’existait pas ?

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