Emmanuel Macron s’est-il trompé sur la colonisation française ?

La colonisation est-elle devenue ces derniers jours le « bloc » de la droite, est-elle devenue un tout insécable et à l’abri de toute critique, dans lequel on ne considère plus que les bonnes choses et on fait silence sur les mauvaises ?

Par Nathalie MP.

Emmanuel Macron s'est-il trompé sur la colonisation française ?

Les riches heures d’Emmanuel Macron semblent s’évanouir doucement. Son étoile sondagière brille moins. Après avoir atteint une seconde place manifeste dans la course présidentielle, il doit maintenant la partager avec François Fillon, non par hausse de ce dernier, mais par baisse des intentions de vote en sa faveur. 

La politique mystique aurait-elle trop duré ? C’est ce que pense Ségolène Royal. « Il faut un programme au bout d’un moment ! » aurait-elle confié en privé. Se serait-il montré trop compréhensif à l’égard des manifestants de la Manif Pour Tous, fâchant toute la gauche jusque dans les rangs qui se sont ralliés à lui après la victoire de Hamon ? Ou bien aurait-il déshonoré la France lors d’un déplacement en Algérie le 14 février dernier en parlant de « crime contre l’humanité » à propos de la colonisation ?

Tollé à droite et à l’extrême droite

C’est ce dernier point que je voudrais examiner aujourd’hui. Le tollé que sa déclaration a soulevé à droite et à l’extrême-droite fut immense et continue de retentir. Il est vrai que si Emmanuel Macron s’était borné à dire « la colonisation est un crime contre l’humanité », on aurait toutes les raisons de l’accuser de vouloir faire du racolage électoral auprès des populations françaises d’origine algérienne.

Mais cette phrase intervient dans un contexte beaucoup plus vaste. Avant d’aller plus loin, deux choses. Tout d’abord, j’aimerais bien préciser que je ne soutiens nullement Emmanuel Macron, comme en attestent les nombreux articles que je lui ai consacrés et comme devrait achever de vous en convaincre le dernier en date Avec Macron, le changement, c’est mollement ! Comme blogueuse indépendante, je ne m’interdis pas de me trouver parfois en accord avec des adversaires politiques. Et ensuite, j’aimerais vous demander, chers lecteurs, de bien vouloir regarder la vidéo ci-dessous en entier (03′ 22″) :

Je pense comme de nombreuses personnes que le terme « crime contre l’humanité » est particulièrement mal choisi. Élaboré pendant le procès de Nuremberg, le concept juridique qu’il recouvre fait bien évidemment penser à l’extermination des Juifs menée systématiquement par le régime nazi. Il est aisé de constater toute la différence entre les réalisations françaises en Algérie, incluant la construction de routes, hôpitaux, écoles etc., et l’unique issue accordée aux Juifs, c’est-à-dire l’esclavage et la mort dans des camps de concentration. De retour en France, Emmanuel Macron a admis s’être trompé sur ce point, précisant qu’il aurait plutôt fallu parler de « crime contre l’humain. » Dont acte.

On lui a aussi fait grief d’avoir préalablement tenu des propos beaucoup plus positifs sur la colonisation, comme s’il cherchait maintenant à se livrer, toujours à des fins électorales, à une concurrence victimaire en faveur des Algériens. En novembre dernier, il déclarait au Point :

« Oui, en Algérie, il y a eu la torture, mais aussi l’émergence d’un État, de richesses, de classes moyennes, c’est la réalité de la colonisation. Il y a eu des éléments de civilisation et des éléments de barbarie. »

Cet argument anti-Macron ne tient que si l’on n’a pas fait l’effort de prendre connaissance de l’ensemble de sa déclaration. Dans les deux instances, il dit la même chose : parallèlement à la barbarie, il met en avant une autre histoire au sein de la colonisation, celle de ces hommes et ces femmes qui ont œuvré sincèrement en Algérie pour apporter notamment éducation et encadrement sanitaire :

« Il y a des hommes et des femmes qui ont voulu faire une autre histoire, il y a eu des passeurs qui portaient mieux qu’eux (l’État français et certains représentants) la colonisation. »

Enfin, chaque fois qu’il est question de colonisation, il est de bon ton de fustiger la « repentance » éternelle à laquelle on veut nous astreindre, alors que nous autres Français de 2017 n’y sommes pour rien. Mais Macron n’a pas dit cela. Analyser son Histoire sans se voiler la face, considérer les pages sombres avec autant d’attention que les pages glorieuses pour en tirer peut-être une leçon pour le futur, tout ceci est l’indice d’un pays fort et n’a rien à voir avec une culpabilité perpétuellement ressassée qui serait au contraire le symptôme d’un pays immobile.

La barbarie de la colonisation

Selon moi, le fond de la déclaration d’Emmanuel Macron lors de cette interview revient à dire que oui, la colonisation a été une barbarie, mais que parmi tous les Français envoyés en Algérie, beaucoup ont fait de leur mieux et ont mis le meilleur d’eux-mêmes au service de la colonie et des indigènes. Aujourd’hui, s’il est préférable de regarder notre Histoire en face, il n’est pas constructif de tomber dans la repentance forcenée, il faut au contraire regarder vers l’avenir pour construire une relation saine et favorable à nos deux pays :

« Il y a eu de la barbarie parce que la colonisation est un acte de domination et de non-reconnaissance de l’autonomie d’un peuple, mais en même temps je ne veux pas qu’on tombe, tout en reconnaissant ce crime, dans la culture de la culpabilisation sur laquelle on ne construit rien. Voyez, c’est ce chemin de crête que je veux que nous prenions ensemble. »

« Il y a eu des crimes commis et il faut réparer ça, c’est ce travail que je ferai. (…) En même temps, je veux construire un avenir, mais un avenir volontaire et volontariste. »

Bien sûr, Emmanuel Macron semble avoir une vision très étatiste de l’avenir entre la France et l’Algérie. En futur Président stratège, il se déclare prêt à diriger des partenariats dans tous les domaines possibles, « sur le plan académique, sur le plan économique, sur le plan énergétique, sur le plan sécuritaire ». C’est un point sur lequel je ne peux le rejoindre.

Querelle électorale

Toujours est-il que ses propos, trop légèrement écoutés, ont immédiatement été perçus comme une formidable opportunité de querelle électorale. On pourrait croire naïvement que le débat ouvert avec la campagne pour l’élection présidentielle est une occasion d’éclaircir les grandes questions qui taraudent la France aussi bien sur son passé que sur son avenir. Il n’en est rien. Les homme politiques qui se plaignent régulièrement que leurs propos sont détournés, caricaturés ou décontextualisés n’ont rien de plus pressé que de faire aux autres ce qu’ils n’aiment pas qu’on leur fasse.

C’est ainsi que Monsieur Fillon, victime lui-même d’un acharnement médiatique outrancier concernant la « brutalité » et le « catholicisme » de son programme, points sur lesquels j’ai cherché à remettre les pendules à l’heure, non content de nous avoir donné un aperçu de son niveau moral élevé sur le mode « tout le monde le fait » à propos des emplois présumés fictifs de sa femme, n’a eu aucun scrupule à entonner la chanson de toute la droite et l’extrême-droite sur le mode : c’est indigne, Emmanuel Macron attaque la France, attaque son drapeau, attaque ses militaires, attaque ses fonctionnaires et les milliers de colons qui se sont dévoués corps et âme pour l’Algérie.

Tout comme Florian Philippot et moult bonnes âmes qui se sont immédiatement senti le devoir de donner des leçons d’Histoire à l’ex-ministre de l’Économie, il ne veut retenir que la partie qui flatte notre identité nationale. Dans la foulée des propos d’Emmanuel Macron la colonisation a soudain pris une allure riante et pleine d’amour dans laquelle surnagent un compte-rendu statistique inattaquable de kilomètres de routes, d’écoles et d’hôpitaux :

« C’est un crime contre l’humanité les routes qu’on y a laissé, les écoles qu’on y a mis, les hôpitaux qu’on a construit, la langue française laissée en héritage, la culture française ? » (Philippot)

Pour Philippot, Macron manque de « colonne vertébrale ». François Fillon a repris exactement la même expression dans son interview « J’irai jusqu’à la victoire » donnée deux jours plus tard au Figaro. On se demande qui fait du racolage électoral.

Il a beau nous expliquer que l’histoire n’est pas binaire, qu’il faut la regarder avec lucidité, qu’il faut la prendre dans son intégralité, pages sombres avec pages lumineuses, ce qui est du reste exactement la position de Macron, il pense cependant qu’on ne construit pas une Nation « si on ne commence pas par présenter aux enfants, à l’école, une vision globale et positive de leur pays et de son histoire ».

Je dirais que le niveau de complexité et de détails apporté à l’enseignement de l’Histoire doit dépendre de l’âge des enfants, mais dans l’ensemble, je considère que son idée ne forge pas une Nation forte qui a réussi à surmonter ses moments douloureux pour regarder vers l’avenir avec une expérience complète, elle forge du rêve, elle forge du nationalisme.

En assistant à cette séquence passablement hystérique, j’ai eu l’impression que la droite, par pur opportunisme électoral, s’appropriait soudain le thème de la colonisation et voulait l’imposer selon les mêmes codes que ceux que la gauche cherche à imposer à propos de la Révolution française. François Mitterrand disait : « Faut-il dire, comme Clemenceau, « la Révolution est un bloc » ? J’y inclinerai, pour ma part », signifiant ainsi qu’il n’y a pas à faire le tri entre les acquis positifs (fin de l’absolutisme royal et DDHC, par exemple) et la Terreur, cette dernière étant d’après la gauche le prix à payer pour préserver les acquis positifs.

La colonisation est-elle devenue ces derniers jours le « bloc » de la droite, est-elle devenue un tout insécable et à l’abri de toute critique, dans lequel on ne considère plus que les bonnes choses et on fait silence sur les mauvaises ? La droite a toujours résisté, à juste titre, à la conception socialiste de la Révolution française, elle ne s’est jamais privée d’en condamner haut et fort la dérive sécuritaire et totalitaire. Ce faisant, elle n’a jamais eu l’impression, bien au contraire, de manquer de patriotisme parce qu’elle faisait acte de justice. Pourquoi en irait-il différemment de l’épisode douloureux de la colonisation ?

Le prétexte de la colonisation

Rappelons que le corps expéditionnaire qui débarqua à Alger le 14 juin 1830 y avait été envoyé sur un prétexte futile pour redonner du prestige au règne chahuté de Charles X. C’est du reste une motivation classique : quand ça va mal à l’intérieur, essayons de faire diversion en envoyant nos militaires faire quelques conquêtes hors des frontières. La guerre se termine en 1848 par l’annexion de l’Algérie à la France. On estime les morts à 500 000 personnes de chaque côté.

Rappelons qu’à côté des écoles etc., les indigènes d’Algérie, bien que Français, n’ont jamais eu le même statut que les citoyens Français à part entière. Ils n’avaient pas le droit de vote et devaient se plier au Statut de l’indigénat prévoyant à leur encontre 27 infractions spécifiques telles que interdiction de réunion ou interdiction de quitter sa commune sans permis de voyage. La naturalisation était théoriquement possible, mais complètement découragée :

« Un indigène vient trouver un administrateur, un maire de village et lui dit : “Je veux me faire naturaliser ”. L’administrateur ou le maire lui répond : “Qu’avez-vous besoin de vous faire naturaliser ? Vous aurez des difficultés dans votre famille, votre femme n’y tient pas sans doute, votre gendre vous cherchera des querelles. »

Rappelons que dans un grand discours sur la politique coloniale à la chambre des députés en 1885, Jules Ferry, très bien imité ultérieurement par Jaurès ou Zola, tenait les propos suivants :

« Il faut dire ouvertement que les races supérieures ont un droit vis-à-vis des races inférieures. Je répète qu’il y a pour les races supérieures un droit parce qu’il y a un devoir pour elles. Elles ont le devoir de civiliser les races inférieures. »

Rappelons que de nombreuses manifestations des indigènes ont été écrasées dans des proportions sans commune mesure avec les faits initiaux comme à Sétif le 8 mai 1945 lors d’une célébration de la victoire des alliés sur l’Allemagne nazie. L’enquête diligentée depuis la métropole n’a jamais pu être vraiment menée et les autorités ont fait semblant de voir dans les manifestants « des éléments troubles, d’inspiration hitlérienne ». Le nombre de morts a été évalué par la suite à 102 du côté des colons et à une fourchette de 20 à 30 000 du côté indigène.

Rappelons enfin que l’État français, sous la houlette de François Mitterrand, ministre de l’Intérieur, a institutionnalisé la torture pendant la guerre d’Algérie, provoquant du reste la démission de Pierre Mendès-France du gouvernement Mollet, car il était complètement opposé à cette politique.

Tous partisans de la colonisation

Tous les courants politiques sont mouillés dans cette affaire, de la droite sous Charles X à la gauche sous les IIIème et Vème Républiques. Pour leur part, les libéraux sont hostiles à la colonisation (à l’exception notable d’Alexis de Tocqueville), exactement pour les mêmes raisons morales que celles avancées par Macron : c’est un acte de domination et de non-reconnaissance de l’autonomie d’un peuple.

Les libéraux mettent aussi en avant l’aberration économique que cela représente. Frédéric Bastiat en a fait la démonstration limpide dans le chapitre X intitulé L’Algérie de son ouvrage Ce qu’on voit et ce qu’on ne voit pas (1850). Ce qu’on voit, c’est la maison construite, c’est le port creusé en Algérie avec les cinquante millions de francs obtenus par l’impôt et dépensés par le gouvernement. Mais ce qu’on ne voit pas, c’est que cet argent n’est plus utilisable en France, ni par l’État, ni par le contribuable, aurait-il eu la possibilité de le garder pour faire travailler lui-même boulangers, agriculteurs etc. pour la satisfaction de ses besoins.

L’économiste Jean-Baptiste Say (1767-1832) a évolué sur la question au cours de sa vie, mais il est arrivé à la conclusion qu’aucune opération de colonisation ne saurait se comparer au libre commerce entre des nations libres :

« Les vraies colonies d’un peuple commerçant, ce sont les peuples indépendants de toutes les parties du monde. (…) Ces peuples alors deviennent pour vous des amis utiles, et qui ne vous obligent pas de leur accorder des monopoles onéreux, ni d’entretenir à grands frais des administrations, une marine et des établissements militaires aux bornes du monde. Un temps viendra où l’on sera honteux de tant de sottises, et où les colonies n’auront plus d’autres défenseurs que ceux à qui elles offrent des places lucratives à donner et à recevoir, le tout au dépens des peuples. » 

En 1952, alors que les soubresauts de la décolonisation meurtrissent la France, François Mauriac (1885-1970) se lance dans le journalisme à travers un genre littéraire nouveau, le Bloc-Notes qu’il tiendra jusqu’à sa mort dans différents journaux, dont Le Figaro et L’Express.

Comme Bernanos a dénoncé dans Les grands cimetières sous la lune (1938) le soutien de l’Église catholique espagnole aux exactions du camp nationaliste du général Franco pendant la guerre d’Espagne – et il ne s’est pas fait des amis, l’écrivain bourgeois catholique qu’est Mauriac se dégage de tout esprit de clan pour exprimer ce que sa foi dans le Christ et son esprit de justice universelle lui commandent. Il condamne la colonisation, il condamne l’iniquité de la justice française à l’égard des indigènes, il dénonce la torture. Et il reçoit en retour des menaces de mort et une impressionnante collection de lettres d’injures anonymes .

Pour lui, même les pires horreurs du FLN ne sauraient justifier les abaissements moraux de l’État français. Il en va de l’honneur du pays. Voici ce qu’il disait, et ce sera ma conclusion en guise de justification pour cet article dont je prie qu’on excuse la longueur inhabituelle :

« Certains nous reprochent de ne mettre l’accent que sur ce qui s’accomplit d’horrible, au nom de la France, en Afrique du Nord, et de taire tout ce que nous subissons nous-mêmes de la part d’adversaires sans pitié. Qu’ils le comprennent enfin : la crise de la justice déborde largement l’Afrique du Nord. […] les tortures, la séquestration arbitraire, la loi violée par les magistrats, cette décadence effroyable de la justice chez nous concerne les Français, en dehors et au-dessus de toutes les conjonctures particulières. »

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