Le rôle de la chance dans le succès

Selon Robert Frank, pour atteindre les plus hauts échelons de la société, il faut plus que du talent et de l’effort. Il faut aussi une part substantielle de chance.

Par le Minarchiste.

Le rôle de la chance dans le succès
By: David LofinkCC BY 2.0

Qu’est-ce qui explique que certaines personnes aient du succès dans la vie ? Ont-elles travaillé plus fort que les autres ou ont-elles simplement été chanceuses ? Success and Luck : Good Fortune and the Myth of Meritocracy, de Robert Frank, tente de nous convaincre que la chance joue un rôle prépondérant dans le succès d’un individu et, par conséquent, sur son statut socio-économique. Selon Frank, pour atteindre les plus hauts échelons de la société, il faut plus que du talent et de l’effort. Il faut aussi une part substantielle de chance.

On pourrait attribuer le succès à trois facteurs : 1) les capacités et les talents, 2) l’effort et l’acharnement au travail, 3) la chance.

Le premier facteur est évidemment inné, donc entièrement le fruit du hasard. Au niveau du second facteur, Frank prétend que la capacité et l’inclinaison à travailler dur sont des caractéristiques innées. Autrement dit, pour être intelligent et énergique, il est important d’être né de parents qui le sont. Il n’y a donc pas de mérite à cela. Quant au troisième facteur (la chance), il n’est pas non plus attribuable au mérite de l’individu.

Conséquemment, selon Frank, le succès n’est pas mérité, il est plutôt le fruit du hasard, tant au niveau de gènes hérités par les parents que des aléas de la vie. Selon les recherches de l’économiste d’Alan Krueger, la corrélation entre le revenu des parents et celui de leurs enfants aux États-Unis est d’environ 50% (à peu près la même corrélation au niveau des grandeurs des parents et de leurs enfants). Cela concorde avec l’héritabilité du facteur g, dont j’avais fait mention dans mon article sur l’importance du QI dans la réussite.

Le lieu et l’époque

Frank affirme aussi qu’un individu qui a eu du succès est généralement chanceux d’être né à une époque et un endroit donné, où son talent est en demande. Par exemple, un joueur de football est chanceux d’être né au XXe siècle, car au IVe siècle, son talent ne l’aurait pas rendu riche. Même chose pour un programmeur informatique ou un avocat en fusions & acquisitions. Cette forme de chance est redevable au système institutionnel duquel chaque individu bénéficie qui permet à l’économie de s’épanouir dans ces domaines.

Par ailleurs, plus le système économique se globalise, plus il devient un système de type « winner-takes-all », c’est-à-dire que les meilleurs de leur domaine empochent d’immenses revenus, tandis que les revenus de ceux qui sont un tant soit peu moins talentueux ne représentent qu’une fraction minime de ceux des gagnants. J’évoquais ce phénomène dans mon article sur la course contre les machines.

Si le système économique était une méritocratie, les différences entre les salaires devraient être proportionnelles aux différences de capital humain, mais ce n’est pas ce que l’on observe. La hausse des inégalités fait en sorte que les « gagnants » dans leur domaine obtiennent un niveau de richesse disproportionnellement élevé par rapport à leur avantage de capital-humain car la globalisation et la technologie leur permettent de décupler la valeur qu’ils créent et que le nombre de gagnants possibles est de plus en plus limité.

Par exemple, à 22 joueurs réguliers par équipe et avec 30 équipes, il y 660 postes de joueur régulier dans la Ligne Nationale de Hockey. La différence de talent entre le 700e meilleur joueur professionnel au monde et le 600e est infime, cependant les revenus du 600e meilleur seront 5 à 10 fois supérieurs. Le 700e meilleur évolue probablement dans la Ligue Américaine ou encore dans une ligue européenne pour $250 000 par année tandis que le 600e joue sur un troisième ou quatrième trio et gagne $1,5-2,5 millions par année.

Même lorsque la chance compte pour une fraction infime de la performance totale, le gagnant d’un concours impliquant un très grand nombre de participants sera celui qui aura eu le plus de chance, pas nécessairement le plus talentueux. Frank a effectué une simulation informatique d’un concours avec 100 000 participants. Parmi les hypothèses de cette simulation, la chance compte pour seulement 2% du résultat, le reste dépend du talent et de l’effort. Chaque participant se voit donc aléatoirement attribuer une valeur pour le talent, l’effort et la chance, située entre 0 et 100. Les résultats de ces simulations démontrent que les gagnants ont en moyenne un score de chance de 90.2, alors que la moyenne aurait dû être de 50.0 si la chance n’avait pas été déterminante. Dans la plupart des itérations de cette simulation, le gagnant n’était pas celui avec les plus hauts scores de talent et effort combinés, mais il était toujours très chanceux.

Malheureusement, c’est à peu près tout ce que le livre a à offrir en terme de preuves empiriques…

Des exemples ?

Michael Lewis est devenu un auteur à succès grâce à son livre Liar’s Poker. Un soir, il fut invité à un souper où il fut assis juste à côté de la femme d’un dirigeant de l’une des plus grosses firmes de Wall Street, Salomon Brothers. Elle a tellement apprécié sa compagnie qu’elle a convaincu son mari de lui donner un emploi. Cet emploi allait le mettre aux première loges et lui donner la perspective nécessaire pour écrire le livre qui allait lancer sa carrière d’écrivain en 1989, à 28 ans. Diplômé en histoire de l’art à Princeton puis en économie à la LSE, il allait devenir l’un des écrivains les plus lus au monde. Voici ce qu’il en dit :

« Soudainement, les gens me disaient que j’étais né pour être un écrivain. C’était absurde. J’étais moi-même en mesure de voir que la chance avait joué un rôle dans mon histoire. Quelles étaient les chances d’avoir été assis à côté de la femme d’un dirigeant de Salomon Brothers ? D’atterrir au sein de la meilleure firme de Wall Street pour en tirer une histoire splendide ? »

Frank utilise ensuite l’exemple de Bill Gates, qui a eu la chance d’être parmi les premiers Américains ayant eu accès prolongé à un ordinateur. Cet exemple a aussi été repris par Leonard Mlodinov et Malcom Gladwell pour démontrer le rôle de la chance dans le succès. Cependant, selon James Collins, auteur de Good to Great et Built to Last :

« Gates wasn’t the only American kid who was born to well to do parents in 1950s, nor was is the only kid who had access to computers at prestigious schools or knew how to program in Basic. But how many of them changed their life plans — and cut their sleep to near zero, essentially inhaling food so as not to let eating interfere with work — to throw themselves into writing Basic for the Altair ? How many defied their parents, dropped out of college and moved to Albuquerque to work with the Altair ? How many had Basic for the Altair written, debugged and ready to ship before anyone else ? Thousands of people could have done the same thing that Mr. Gates did, at the same time. But they didn’t.The difference between Mr. Gates and similarly advantaged people is not luck. Mr. Gates went further, taking a confluence of lucky circumstances and creating a huge return on his luck. And this is the important difference. »

Gates reconnaît lui-même que la chance a joué un rôle dans son succès, mais il affirme que la clé du succès est le travail acharné, bien avant le talent. En fait, Gates a été chanceux d’avoir été plus astucieux que Gary Kildall, Jack Sams et Tim Patterson ! Si l’une de ces trois personnes avait été plus talentueuse, Bill Gates serait moins riche aujourd’hui. Ceci dit, ce qui explique l’ampleur astronomique de la richesse de Bill Gates est davantage la protection de sa propriété intellectuelle par le gouvernement, qui lui a permis de soutirer des milliards de dollars de son entreprise plutôt que quelques millions.

L’acteur Brian Cranston, qui devint célèbre grâce à son rôle de Walter dans la série Breaking Bad, a déclaré :

« La chance est une composante que plusieurs artistes négligent de reconnaître : vous pouvez avoir du talent, de la persévérance, de la patience, mais sans chance, vous n’aurez pas une carrière à succès. »

Avant de se voir offrir le rôle par Vince Gilligan, ce dernier l’avait offert à John Cusack et ensuite à Matthew Broderick, qui l’ont tous deux refusé. Gilligan a donc ensuite dû convaincre ses patrons que Cranston serait le bon candidat, même s’il n’avait jamais été la vedette d’une production majeure. La série est devenue l’une des plus populaires de tous les temps et Cranston a remporté 4 Emmy Awards pour sa performance. Frank affirme que si Cusack ou Broderick avait accepté ce rôle, Cranston serait demeuré dans l’ombre pour le reste de sa carrière malgré son immense talent et ses efforts.

Cette affirmation est malheureusement improuvable, mais on peut tout de même concéder à Frank qu’il existe probablement plusieurs autres acteurs aussi talentueux que Cranston et prêts à travailler aussi fort que lui, mais dont on n’entendra jamais parler puisqu’ils n’ont jamais réussi à être au bon endroit, au bon moment, avec le bon réalisateur, les bons producteurs et une histoire géniale. Par contre, est-ce la chance qui a amené Cranston à faire bonne impression auprès de Gilligan ? Est-ce la malchance qui a fait en sorte que Cusack et Broderick ont refusé le rôle (ou leur incapacité à détecter une bonne opportunité) ?

Comment changer le système ?

C’est à peine après avoir lu les quelques premiers paragraphes de ce livre que vous aurez compris où l’auteur se dirige : vers une réforme fiscale de manière à réduire les inégalités, et il y consacre une portion prépondérante de l’ouvrage.

Frank commence avec le concept d’utilité marginale, impliquant qu’à partir d’un certain niveau de richesse, les revenus supplémentaires ne rendent pas plus heureux. L’utilité marginale de $1,000 supplémentaires en revenu annuel est beaucoup élevée pour quelqu’un qui a un salaire annuel de $30 000 que pour quelqu’un qui gagne $3 000 000 (pour ce dernier, cette utilité marginale est à peu près nulle).

Selon Frank, lorsque les gens riches deviennent encore plus riches, ils ne deviennent pas plus heureux. Frank adhère évidemment à la théorie voulant que ce n’est pas la richesse absolue qui rend heureux, mais bien la richesse relative aux autres (i.e. le statut socio-économique). Les riches ne font généralement que remonter la barre de prestige en dépensant leur argent dans des produits de luxe (une plus belle voiture, un plus beau bateau, une plus grande maison, un montre plus dispendieuse, un mariage plus somptueux, chirurgie esthétique, etc.), de manière à afficher leur plus grande richesse relative et en tirer le maximum de « bonheur ». Devant cette augmentation de l’opulence de certains riches, les gens moins riches deviennent moins « heureux » et vont chercher à trouver un moyen de se rattraper en travaillant davantage d’heures, en visant une promotion, en prenant davantage de risques financiers ou en s’endettant (d’où l’expression « keeping up with the Joneses »).

Selon Frank, à partir d’une certaine superficie de maison, les plus grandes ne rendent pas les gens plus heureux ou satisfaits. L’excédent ne devient qu’une dépense ostentatoire visant à signaler le statut. Plus les riches ont des revenus élevés, plus ils achètent de grandes maisons pour le démontrer, et cela fait en sorte de déplacer le cadre de référence pour les gens de la classe moyenne. À NYC, les riches acceptent de vivre dans des appartements de 2400 m², mais à Dallas, ils n’achèteraient rien en bas de 6 000 m². Pourquoi est-ce qu’une personne achète une maison de 6 000 m² à Dallas si cette même personne trouverait tout à fait acceptable de n’avoir que 2 400 m² ? Tout simplement parce qu’avec seulement 2 400 m² à Dallas, son statut social ne serait pas correctement affiché au reste de la population.

Aux États-Unis, un mariage coûte en moyenne $30 000 de nos jours, soit 10 fois plus qu’en 1980 (en dollars constants), sans pour autant que les couples mariés ne soient plus heureux, le but étant plutôt d’impressionner les convives et d’afficher son statut. Même chose au niveau des marques de luxe, si on considère certains articles pour lesquels une réduction de prix serait reçue négativement par bien des gens, car cela rendrait le produit plus accessibles aux classes inférieures. Bien des gens cesseraient d’acheter les sacs Louis Vuitton si ceux-ci se vendaient $250 au lieu de $1,000 (pourtant la marge de profit serait encore excellente même à ce prix) !

L’augmentation des dépenses par les personnes les plus riches engendre une pression à dépenser davantage sur les moins riches. Les dépenses ostentatoires visant à signaler le statut deviennent une « course à l’armement ». Ces dépenses ne sont en fait que du gaspillage. Frank (tout comme bien d’autres gauchistes) va même jusqu’à affirmer que ces dépenses sont même un coût imposé par les riches au reste de la population ! Dans un aréna, si tout le monde se lève pour avoir une meilleure vue, personne n’a une meilleure vue, au prix d’un niveau inférieur de confort…

Donc, si ce qui rend l’humain heureux est sa richesse relative plutôt que sa richesse absolue, on ne rendra pas les riches plus malheureux en les taxant davantage. On ne fera que rabaisser la barre du statut social. Un mariage à $25 000 (plutôt que $30 000) serait désormais considéré comme le standard à dépasser pour être qualifié de mariage « haut-de-gamme » et les gens économiseraient donc $5 000 en moyenne. Si tous les riches vivaient dans une maison un peu plus petite, achetaient des voitures un peu moins dispendieuses et tenaient des célébrations un peu plus modestes, le standard de ce qui est considéré comme « spécial » s’ajusterait en conséquence.

Réforme fiscale

L’une des implications politiques du fait que les gens ne reconnaissent pas suffisamment le rôle de la chance dans le succès est qu’ils sont réticents à payer les taxes/impôts permettant de financer les investissements nécessaires à maintenir un environnement favorable à l’éclosion du talent. Pourquoi devraient-ils donner cet argent au gouvernement puisqu’ils l’ont mérité par leurs efforts ? Des études de psychologie cognitive démontrent d’ailleurs que lorsqu’un individu pense qu’il a gagné à un jeu anodin à cause de son talent, il a tendance à être moins coopératif et généreux avec les autres que si on lui fait croire qu’il a juste été chanceux.

Pourtant, selon Frank, les personnes qui ont eu du succès dans la vie ont généralement bénéficié d’investissements publics importants que ce soit en infrastructures, en éducation, en santé, et autres. En somme, elles n’auraient pas pu devenir riches sans l’aide du gouvernement… (le fameux « you didn’t build that »).

Selon Frank, nous devrions abandonner le système d’impôt sur le revenu progressif en faveur d’une taxe à la consommation encore plus progressive. Comme les riches seraient davantage taxés sur leur consommation, ils dépenseraient moins et épargneraient davantage. Les plus pauvres ne seraient pas affectés, tout comme la classe moyenne. Frank pense que le résultat net serait une augmentation des revenus de l’État ; cela dépendrait évidemment des taux de taxation de chaque fourchette de revenu, et de la réaction de ces personnes à la taxation accrue des biens et services.

Le raisonnement de Frank est que même si on taxe davantage les riches, ceux-ci vont tout de même faire les mêmes efforts pour maintenir ou augmenter leur niveau de richesse relative. Cette taxe ne découragerait pas directement le travail ou la recherche du profit (comme peut le faire l’impôt sur le revenu), mais on peut tout de même penser qu’elle aurait un certain impact indirect…

Frank va même jusqu’à affirmer que si certains États adoptent cette réforme, les riches qui habitent dans les États voisins vont déménager dans ces États qui l’ont adoptée puisqu’il leur y sera moins coûteux d’afficher un statut élevé ! Je doute fortement que ce soit le cas, puisque le « jet-setisme » aussi s’est globalisé. Un riche new-yorkais ne déménagera pas vers le Massachusetts simplement parce que cet État a adopté la réforme fiscale lui permettant de réduire ses dépenses ostentatoires. Qu’aurait-il l’air en face de ses amis suisses ou londoniens ?

Apparemment, même Milton Friedman aurait été en faveur d’une telle taxe dans l’éventualité où le gouvernement avait eu à augmenter ses revenus (comme lors d’une guerre). C’est aussi ce que pensent deux chercheurs de l’American Enterprise Institute, un think-tank conservateur de Washington, soit Alan Viard et Robert Carroll.

Discussion

J’ai entamé ce livre avec une certaine ouverture d’esprit quant à l’argumentation de l’auteur et en espérant que ce dernier fournisse des preuves empiriques et des exemples probants qui feraient en sorte de me faire voir les choses différemment. Ce ne fut pas le cas. À la place, j’ai dû ingurgiter de nombreuses pages au sujet d’une réforme fiscale qui ne sera jamais adoptée.

Ceci étant dit, je concède à l’auteur que la chance joue certainement un rôle important dans le succès. J’ai moi-même très bien réussi dans la vie et je considère avoir été chanceux à plusieurs reprises quant à certains événements positifs qui me sont arrivés, ou pas, et certaines erreurs dont les conséquences auraient pu être catastrophiques.

Je suis conscient d’avoir hérité de ma mère mon ardeur au travail et ma discipline, et de mon père mon ambition et mon aisance avec les chiffres. Mes parents eux-mêmes n’étaient pas riches et bien connectés comme certains de mes pairs à l’université, ce qu’un peu de chance et beaucoup d’efforts m’ont permis de surmonter. Plusieurs virages positifs de ma carrière ont résulté d’une combinaison de talent, effort et chance.

Mais j’ai remarqué également que plus on fait des efforts et qu’on travaille dur, plus la chance semble nous sourire, comme si elle nous poursuivait. Michael Lewis a eu beau être intelligent et avoir été à la bonne place au bon moment (comme beaucoup d’autres sur Wall Street), la rédaction de son livre lui a tout de même demandé des centaines d’heures de travail pénible, sans la certitude qu’il en tirerait un seul dollar de profit. Ses livres sont généralement soutenus par une quantité incroyable de recherches exhaustives et d’entrevues qui les rendent intéressants. Il a d’ailleurs probablement travaillé de longues heures chez Salomon Brothers, dans un domaine qui était nouveau pour lui, tandis que certains écrivains professionnels en quête de succès traînent dans des cafés avec un Macbook en espérant qu’une bonne histoire apparaisse dans la mousse de leur latté.

Certaines personnes sont aussi très talentueuses et ont bénéficié d’importants coups de pouce de la chance, mais n’ont pas réussi à avoir du succès parce qu’elles n’ont pas fait les efforts et les sacrifices nécessaires. J’en ai connu une en particulier, qui avait tout pour réussir, même l’ardeur au travail, mais qui a échoué car elle voulait prendre des raccourcis, et tourner les coins ronds.

Peut-être avais-je une prédisposition génétique à travailler ardemment, mais ceci dit, je ne me trouvais pas chanceux au début de la vingtaine, pendant que mes amis qui avaient terminé l’école travaillaient le jour et faisaient la fête le soir, se payaient des voyages dans les Caraïbes, de beaux vêtements et des voitures neuves, alors que je passais mes journées à étudier et mes soirées à faire un petit boulot peu rémunérateur pour payer mes études, tout en vivant de façon très modeste (disons que c’est un euphémisme). Alors que j’étudiais des matières arides, comme la comptabilité par exemple, je voyais certains de mes amis étudier des sujets plus stimulants, mais ne menant pas à un bon emploi, comme l’histoire par exemple. Étais-je vraiment chanceux ? Non, j’ai plutôt choisi de faire des sacrifices pour en récolter les bienfaits plus tard.

Je ne partage donc pas l’argument de base de l’auteur voulant que la chance expliquant le succès, notre société n’est pas méritocratique ; et avec son corollaire, que les riches ne méritant pas leur succès, il n’est pas immoral de les taxer davantage.

Bien que l’humain soit naturellement enclin à faire des efforts pour améliorer son statut relatif, il faut tout de même être conscient que l’appât du gain sert d’incitatif à travailler dur et à prendre des risques. Frank pense que les riches épargneraient davantage sous sa réforme fiscale, ce qui augmenterait leurs revenus de placement ; mais comme les biens et services qu’ils pourraient acheter avec ces revenus seraient taxés davantage, il y aurait un dés-incitatif à travailler et prendre des risques. Même si sa réforme ne taxerait pas directement les revenus, elle serait tout de même une taxe indirecte sur les revenus à travers la consommation. C’est du pareil au même.

Si la réforme avait un impact neutre sur les revenus de taxation de l’État, serait-elle avantageuse ? Pas si les riches décident de travailler et investir moins, car dans ce cas les classes inférieures verront leurs opportunités d’emploi s’amenuiser. Ces individus des classes plus pauvres, voire même de la classe moyenne, paieraient certes moins de taxes, mais obtiendraient moins de revenus. Ce serait un gros risque à prendre.

Si la réforme avait un impact positif sur les revenus de taxation, on pourrait penser que le gouvernement utiliserait cet argent pour améliorer les services publics, comme l’éducation et la santé… à moins que ces nouveaux revenus soient engloutis par la bureaucratie, comme c’est toujours le cas…

Par contre, il existe des moyens de réduire les inégalités sans grossir le gouvernement, sans intervenir dans l’économie, et tout en respectant les droits de propriété. Le principal à mon avis serait d’abolir la banque centrale et de libéraliser la monnaie. La politique monétaire inflationniste bénéficie aux banquiers et aux mieux nantis de la population qui peuvent investir à la bourse pour bénéficier de la manne. Les gouvernements pourraient aussi cesser de subventionner les entreprises et abolir toute forme de protectionnisme. Réduire la règlementation serait aussi bénéfique, puisque celle-ci fait davantage de mal aux PME qu’aux grandes entreprises et engendre d’énormes coûts transférés aux consommateurs. Une réduction générale de la bureaucratie gouvernementale et de la taille de la fonction publique pourrait servir à diminuer les taxes à la consommation, qui sont régressives. Finalement, les gouvernements pourraient abolir les brevets, qui sont une fiction étatique et qui engendrent l’effet « winner-takes-all » dans l’économie, faisant augmenter les inégalités.

Aux États-Unis en particulier, le gouvernement devrait cesser de subventionner les universités les plus sélectives et élitistes. Les universités les plus sélectives et les plus dispendieuses sont celles qui reçoivent le plus de subventions gouvernementales, mais sont aussi celles qui acceptent le moins d’étudiants provenant de familles à faibles revenus. Les étudiants provenant de ces universités auront les meilleurs revenus par la suite, perpétuant les écarts de richesse entre les générations. Ainsi, l’intervention du gouvernement américain dans l’éducation fait augmenter les frais de scolarité et favorise une forme d’élitisme qui nuit à la mobilité sociale et accentue les inégalités.

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