La dévaluation compétitive pour les nuls

Pourquoi n’utilise-t-on pas plus souvent la dévaluation compétitive pour doper l’économie ? Pour de très bonnes raisons expliquées ici.

Par Guillaume Nicoulaud.

La dévaluation compétitive pour les nuls
By: Umberto SalvagninCC BY 2.0

Prenez le cas d’une entreprise française qui exporte, par exemple, du vin aux États-Unis à 10 euros la bouteille et supposez que l’euro (ci-après EUR) vaut exactement un dollar US (ci-après USD). Dans ces conditions, chaque bouteille coûte 10 USD aux acheteurs américains.

Supposez maintenant que l’euro soit dévalué de 20% face au dollar. C’est-à-dire que maintenant, l’euro ne vaut plus 1 USD mais 0,8 USD. Du point de vue de notre entreprise française, rien n’a changé puisqu’elle continue à vendre ses bouteilles pour 10 EUR mais, pour ces acheteurs américains, ça signifie qu’ils n’ont plus que 8 USD à débourser pour acquérir une bouteille.

C’est l’idée des dévaluations compétitives : dans notre exemple, la bouteille de vin française devient plus compétitive du simple fait de la dévaluation de l’euro et donc, espèrent ceux qui prônent ce type de politiques, on en vendra plus.

Mais pourquoi diable ne fait-on pas ça ?

La première raison, c’est que ce type de stratégie ne fonctionne évidemment que si vos partenaires commerciaux ne répliquent pas. Dans notre exemple, les États-Unis pourraient aussi bien répondre en dévaluant à leur tour le dollar — ce qui annulerait l’effet de notre propre dévaluation et risquerait de déclencher une guerre monétaire entre l’Union Européenne et les États-Unis1.

La seconde raison, c’est que ce gain de compétitivité à l’export ne tient que si les coûts de production de notre entreprise française ne sont pas ou peu affectés par la dévaluation. En dévaluant l’euro, vous avez fait en sorte que vos produits sont désormais moins chers à l’exportation mais les produits que vous importez, symétriquement, deviennent plus chers. Ça peut toucher les produits intermédiaires utilisés par notre entreprise française. Mais une chose que ça impactera de façon certaine, c’est le portefeuille de ses salariés.

Clairement, notre dévaluation va nécessairement générer de l’inflation : si vous faites baisser la valeur de l’euro, vous faites mécaniquement monter les prix des biens et services en euros. Pour les salariés de notre entreprise française, ça se traduit par une perte de pouvoir d’achat : ils touchent toujours autant d’euros à la fin du mois mais, comme les prix augmentent, ces euros leur permettent d’acheter moins de choses et c’est d’autant plus vrai si cette dévaluation s’accompagne de mesures protectionnistes.

C’est-à-dire qu’une dévaluation compétitive, conceptuellement, c’est une politique qui vise à subventionner les exportations des entreprises en faisant porter le coût économique de la subvention à celles et ceux d’entre nous qui touchent des revenus fixes — principalement les salariés et les retraités. C’est équivalent à une baisse générale des salaires à ceci près que c’est beaucoup plus discret : la seule chose que verront les millions de salariés impactés par cette politique, ce sont des prix qui montent.

Voilà pourquoi on ne le fait pas et voilà pourquoi ce prétendu « levier de notre compétitivité » était si impopulaire quand il était utilisé par nos gouvernements : à moins de geler les salaires et donc d’appauvrir la plupart des gens, ça ne fonctionne tout simplement pas. En France, on en sait quelque chose : sauf durant la décennie gaullienne et depuis la création de l’euro, on a essayé cette mauvaise recette des dizaines de fois — en cas de doute, voir ici et ici.

Sur le web

  1. En théorie des jeux, ça s’explique très bien avec un dilemme du prisonnier : si personne ne dévalue c’est un optimum de Pareto mais si l’un des joueurs tente une dévaluation compétitive, la meilleure stratégie consiste à faire de même (Tit-For-Tat).