Le nombre Pi a la réponse à toutes vos questions

Tout est écrit. C’est juste que personne ne sait comment le lire.

Par Baptiste Créteur.

Dans A Hitchhiker’s Guide to the Galaxy, de Douglas Adams, la réponse à la « question ultime sur la vie, l’univers, et absolument tout » est le nombre 42. Il faut plusieurs millions d’années à un super-ordinateur conçu spécialement pour la question pour donner cette réponse qui peut paraître vide de sens. C’est normal : encore faudrait-il pouvoir réellement comprendre la question que l’on pose. Bien poser la question, c’est souvent une grande partie de la réponse.

L’ordinateur aurait pu donner une autre réponse – un nombre qui recèle toutes les clés de l’univers, qui a forcément la réponse à tous les secrets de la vie, de l’univers, et absolument tout : le nombre Pi1.

Les décimales de Pi (3,14159265359…) sont une suite infinie et aléatoire de chiffres pairs et impairs. Si on code les chiffres pairs par un 0 et les chiffres impairs par un 1, on obtient une suite infinie, non répétitive de 0 et de 1. Dans cette suite, dans Pi, sont encodées toutes les images, émotions, pensées de votre vie ; tous les livres jamais écrits et à venir, dans toutes les langues possibles ; le début et la fin de l’univers. Entre autres.

By: Jorel PiCC BY 2.0

Mais on peut avoir la réponse sous les yeux, et ne pas la comprendre. Dans les décimales de Pi, où est le début de la séquence qui répond à ma question, où est sa fin, comment la décoder ? La réponse est forcément là, quelque part dans l’infini ; mais si on ne sait pas comment la reconnaître et la comprendre, inutile de chercher.

Mieux vaut donc chercher ailleurs. Dans une image, peut-être ? Sur une image de 512 sur 512 pixels, il y a 512 x 512 soit 262 144 pixels. Chacun d’entre eux peut être quelque part entre complètement noir (0) et complètement blanc (255), soit 256 états possibles. Il y a donc 256 ^ 262 144 combinaisons possible. C’est beaucoup, et la plupart seraient du « bruit » ; mais si vous les placez toutes sur un mur géant, il y aura quelque part sur ce mur la photo de vous à la naissance et depuis ; vous pourriez reconstituer votre vie. Ou celle de vos parents. Ou une photo de chaque plaque d’immatriculation. Absolument tout, même l’histoire de l’univers.

Mais une fois de plus, observer ces images une par une en cherchant des réponses n’amènerait pas grand chose. Comment pourrait-on reconnaître celle que l’on cherche ? Parmi toutes les dates futures, il y a celle de votre mort, mais lire toutes les dates une à une ne vous apprendrait rien. Vivre, c’est accepter de vivre dans l’incertitude.

Et pour bien naviguer dans l’incertitude, poser les bonnes questions permet de choisir en connaissance de cause.

Les questions existentielles

Que veut-on vraiment : vivre sa passion pleinement, ou faire quelques sacrifices pour ceux qu’on aime ? Le personnage de Tonio Kröger, dans le roman éponyme de Thomas Mann, quitte sa ville natale et rejoint des artistes bohème à Munich pour vivre sa passion d’artiste. Il laisse derrière lui une partie de lui-même. Une famille aimante – un père responsable, homme d’affaires accompli et notable engagé dans la vie locale, et une mère dont il tire son côté artiste. Une vie et des gens qu’au fond, il aime, même s’il peut les décrire froidement avec des mots tranchants. À Munich, il ne se sent finalement pas à sa place entouré d’artistes qui méprisent la vie.

By: Andy ArthurCC BY 2.0

Il finit par les quitter, laissant une lettre : J’admire ceux qui, pleins de fierté et de froideur, s’aventurent sur le chemin de la beauté grandiose et démoniaque, et qui méprisent « l’humanité ». Mais je ne les envie pas. Car ce qui peut faire d’un homme de lettres un poète, c’est cet amour que je ressens pour l’humain, le vivant, l’ordinaire. De cet amour découlent toute la chaleur, toute la bonté, tout l’humour. C’est un fait ; il me semble même c’est de cet amour qu’il est écrit : « on peut parler les langues des hommes et des anges » mais, si on n’a pas l’amour, « être comme airain qui résonne, une cymbale qui retentit. »

Et les questions plus matérielles

Puis-je me permettre d’emprunter pour acheter une maison ? Avec mes revenus actuels peut-être, mais ne vaut-il pas mieux attendre une augmentation et acheter plus grand en anticipant des enfants ? Ou être prudent – aujourd’hui, un emploi et des revenus ne sont jamais vraiment garantis, et les enfants pèsent sur un budget. Si les taux d’intérêt remontent, le prix de l’immobilier devrait baisser, mais j’emprunterai plus cher : économiquement, ai-je intérêt à me dépêcher ou à attendre ?

Consacrer plus de temps à la question permet d’en consacrer moins à la réponse. Et parce que les questions sont si importantes, les super-ordinateurs ne nous remplaceront pas avant un moment, quelle que soit la puissance de calcul qu’ils peuvent déployer pour décoder les décimales de Pi.

  1. qui n’est d’ailleurs pas le seul