Macron, objet politique non identifiable

Emmanuel Macron entraîne son public – j’allais écrire ses ouailles – dans un monde qui n’est plus politique mais quasiment christique avec un processus qui n’est pas sans rappeler celui de Ségolène Royal.

Par Philippe Bilger.

Macron, objet politique non identifiable
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Depuis des mois j’attends avec une impatience de plus en vive qu’Emmanuel Macron veuille bien m’accorder cet entretien dont à intervalles réguliers, avec amabilité, il me laisse espérer la venue. Sans être naïf, je le crois.

Alors que l’élection présidentielle offrira l’opportunité de favoriser un changement politique, pour Emmanuel Macron elle procurera l’occasion du dévoilement d’un mystère.

Quelque chose surgira au mois de mai qui donnera une réponse aux doutes, aux interrogations, aux suspicions, ou confirmera, avec le premier tour et peut-être la victoire, le caractère irrésistible d’un élan qui n’est pas né depuis peu.

Emmanuel Macron fait partie de ces rares personnalités qui peuvent donner l’impression à ceux qu’il intéresse ou plus, fascine, qu’ils ont à la fois le droit de concéder à la politique classique et de se pencher sur le destin, déjà exceptionnel par sa fulgurance, de cet objet politique non identifiable (OPNI). Comme si les deux démarches relevaient de registres différents et que le citoyen et l’observateur, duo dont je raffole, trouvaient leur compte avec l’ordinaire de la politique et avec l’extraordinaire Macron.

Une manière inédite de faire de la politique

J’ai d’abord par paresse appliqué une grille banale à l’analyse des avancées d’Emmanuel Macron parce qu’elles paraissaient s’inscrire dans une politique vieille comme le monde : celle qui prétend ne pas en faire et bouscule le jeu en façade, mais pour mieux récolter les fruits traditionnels du pouvoir et assouvir une ambition somme toute guère originale.

Mais, très vite, cette perception, cette réduction d’une forme d’inconnu à un connu rassurant et maîtrisable ont montré leurs limites. Depuis plusieurs mois, l’histoire qui se fait jour entre En Marche et son chef d’un côté, et de l’autre, la multitude qui vient l’applaudir révèle une relation qui a dépassé la tonalité collective du meeting pour aborder des rivages peu usités en démocratie.

Emmanuel Macron n’est pas un tribun politique et il s’en moque. Quand il s’époumone et crie à la fin d’un discours, ce n’est pas pour singer une puissance de parole qu’il n’a pas. Il sait qu’il ne dispose pas de cette aptitude et un Mélenchon, qui est un véritable orateur, ne terminerait jamais son intervention sur un mode aussi paroxystique, précisément parce qu’il n’en a pas besoin, exerçant tout au long l’art du verbe dans sa plénitude.

Le phénomène Macron

Il n’empêche qu’Emmanuel Macron – rassemblant autour de lui grâce à une empathie, une aura infiniment plus convaincantes qu’une expression orale qui manquerait de force, diffusant séduction, compassion et communion, se prêtant, avec une incarnation ostensible, de sa gestuelle à son air inspiré, au besoin qu’éprouve chacun de s’identifier à lui – ouvre ainsi des chemins adaptés à son tempérament et se garde bien de battre en brèche le consensuel généreux et évident qu’on attend de lui.

Car il a compris les faiblesses du politique et, de fait, pour l’instant, dans le clair-obscur, il privilégie l’obscur. Attendons de voir si, comme il s’y engage, au mois de février le clair d’un projet sera soumis à ses concitoyens.

Sans abuser des mots, Emmanuel Macron, en totale lucidité et avec une habileté sans pareille, entraîne son public – j’allais écrire ses ouailles – dans un monde qui n’est plus politique mais quasiment christique avec un processus qui n’est pas sans rappeler celui de Ségolène Royal. Avec toutefois une double différence capitale.

Macron est infiniment plus doué, plus structuré et plus subtil qu’elle et, surtout, il n’est pas combattu par des forces centrifuges qui viseraient à le marginaliser. Il est au contraire poussé par des vents favorables qui rapprochent de plus en plus de lui.

Cette volonté de négliger l’univoque sommaire du partisan au profit d’une équivoque imprégnée d’un halo étrange – comme si un gourou avait pris la place du Emmanuel Macron d’avant qui avait déjà des forces certes mais des faiblesses aussi qui ne le distinguaient pas forcément – a tout changé. Maintenant on suit une lumière, on fond pour une personnalité et les idées qui clivent, on les laisse à la porte ! On ne regarde plus le chemin mais celui qui marche.

Beaucoup qui étaient dégoûtés par la politique ou qu’elle laissait indifférents sont revenus dans ce giron atypique. À cause de cette singularité si remarquablement travaillée, Emmanuel Macron plonge la classe politique dans une angoissante perplexité. Comment saisir ce qui se trouve vraiment ailleurs, comment opposer au sacré républicain d’un mysticisme novateur le profane d’argumentations trop réelles et si peu élevées ?

Pour l’instant Emmanuel Macron entraîne à sa suite, avec une flûte brillamment magique, une cohorte dont une part se persuade qu’elle a avec lui le Messie dont la France a besoin et une autre, sans illusion, emplie de socialistes, qui le choisit parce qu’elle n’a plus rien à perdre. Sauf le socialisme démonétisé et déjà ridiculisé par le quinquennat de François Hollande.

Plus que quelques mois.

Emmanuel Macron demeurera-t-il un OPNI ou le fera-t-on retomber sur terre avec la vulgarité quotidienne de débats médiocres, avec l’obligation de quitter l’ange pour la bête ? Le futur, le nôtre et le sien, sera passionnant.

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