Jacqueline de Romilly : « Ce que je crois » (1974)

Présentation de "Ce que je crois", de la grande hélléniste Jacqueline de Romilly.

Parmi les auteurs qui occupent une place particulière dans mon panthéon des grands penseurs, j’ai eu l’occasion de présenter notamment plusieurs œuvres de Jean-François Revel, puis également d’Ayn Rand, ou encore Jean Fourastié. Après son ouvrage sur les sophistes, présenté ici-même il y a déjà quelques temps, place à présent à un autre esprit brillant et dont il y a encore beaucoup d’enseignements à tirer : Jacqueline de Romilly.

Par Johan Rivalland

Ce petit essai qui remonte à 1974, dans un contexte de « malaise » multiple, comme le rappelle l’auteur, est un texte véritablement vivifiant. Une ode à la lumière, à la vie, à la contemplation, à la gentillesse, au plaisir de l’enseignement, à la curiosité, au savoir et à tout ce qui fait la richesse de l’homme et le conduit, par un ensemble de petites choses, au bonheur.

Et pourtant, souligne Jacqueline de Romilly, la vie n’a pas toujours été simple et sans heurts même pour elle. Deux guerres, qui lui ont enlevé père et oncles, puis fait connaître l’existence d’une petite Juive durant la Seconde Guerre Mondiale, ne l’ont cependant pas empêchée, ou l’ont peut-être amenée, à partager la vision des Grecs anciens, non exempts de leur lot de malheurs et de guerres, et pourtant si conscients de la beauté des choses et positifs dans leur appréhension de la vie, jusque dans la tragédie.

Un livre très positif, au-delà de tous les malheurs et toutes les difficultés ou obstacles qui jalonnent la vie et bienvenu en période de crise pour aider à prendre de la distance et trouver ce qu’il y a de beau à contempler, au lieu de se lamenter sur tout ce qui peut ne pas aller. Un véritable hymne à la vie.

Oui, il y a à apprendre du passé et, oui au-delà des mutations et instabilités du présent il est possible de trouver des éléments de stabilité grâce à l’expérience grecque, sans perdre pour autant de vue ou nier les difficultés du présent. Et ce n’est pas le moindre des paradoxes que de s’en retourner vers la Grèce pour y trouver la source d’inspiration !

La primauté croissante du politique sur l’individu

Or, cet essai, édité seulement en 2012, fait part d’une inquiétude de l’auteur. Inquiétude face à « l’annihilation de l’individu », aux effets néfastes de mai 1968, qui a « maltraité » notamment le « jardin » de Jacqueline de Romilly qu’était l’Université (est-ce pour cette référence dangereuse que l’ouvrage n’aurait pas été publié à l’époque ?). Tout devint alors politique, jusque dans la « parodie ». De telle sorte que, jusque dans nos vies, le politique fasse, « par un désastreux paradoxe » disparaître les « solidarités actives », au point d’entacher nos libertés, menant chacun au repli sur soi.

Face à ce constat, l’auteur exprime ce en quoi elle croit. Deux moyens ultimes, enseignés par les Grecs anciens, se trouvent au sommet de cette conviction et sont les plus à mêmes de promouvoir le civisme et la vie en commun, face à la violence et au laisser-aller de la société. Un peu oubliés ou dévoyés au regard des conceptions anciennes, dont a pourtant tant à apprendre, ils ont pourtant contribué avec force à forger nos sociétés libérales.

La loi et l’éducation

Le premier est la loi, ou légalité, seul à même d’éviter la violence de l’arbitraire et de garantir à la fois la liberté et la démocratie.

Et le second, que Jacqueline de Romilly place au-dessus de tout, et considère comme la « clef de voûte » de l’édifice de ce en quoi elle croit, car la loi ne vaut sans la fondation sur une solide conscience vivante, est l’éducation. Elle explique en quoi elle est à même de rendre la violence superflue et inefficace.

Or, selon elle, les gouvernements successifs de notre pays l’auraient « négligée de façon systématique » depuis quelques années, là où les Grecs croyaient résolument en l’enseignement, l’éducation et la formation des hommes, bien qu’ils n’avaient pas d’école pour tous ni d’enseignement organisé par l’État. Ainsi, nous aurions fait fausse route, l’enseignement devant se confondre avec l’éducation.

« On ne naît pas homme », nous dit Jacqueline de Romilly, « on le devient ». Et ce sont les leçons de toutes les belles disciplines que l’on enseigne qui aident à le devenir. Malheureusement, tous nos points fixes, nos valeurs, ont cédé, l’enseignement devenant anarchique. Ce qui ne signifie pas, selon l’auteur, qu’il faille sombrer dans le désespoir. Rien n’est perdu et on se doit de réagir.

Le trésor des savoirs oubliés, finalement, est seul à même de nous enseigner le sens de la justice et l’injustice et nous éviter de faire sombrer avec nous des valeurs qui risquent bien, sans réaction rapide, de disparaître à tout jamais, ces valeurs transcendantes du « nous » qui nous rassemblent.

L’amour de la littérature

Jacqueline de Romilly évoque ensuite son amour de la littérature, chose en laquelle elle croit « sans réserve », source de joies et de leçons, ainsi que de « l’aide qu’elle peut apporter dans le rapport entre les hommes ». Et elle s’inquiète en constatant que l’audiovisuel semble la remplacer, risquant d’atteindre le langage lui-même, les lycéens ne comprenant plus, pour la plupart, les textes français, lorsqu’il leur arrive encore d’en lire. Un retour à la civilisation orale, en somme, mais sans la mémoire, qui en était au fondement, dans la Grèce classique.

Et là où la chose est dramatique, selon Jacqueline de Romilly, c’est que la perte de la civilisation écrite risque de mener rien moins qu’à la barbarie, ce qu’elle démontre superbement, prouvant à quel point le mot n’est pas exagéré. D’autant que d’aucuns voudraient « abaisser la culture, sous prétexte de la mettre à la portée du plus grand nombre ». Or, les grandes tragédies grecques, qui n’avaient rien de facile, se jouaient justement avec grand succès devant le plus grand nombre, au grand plaisir de tous.

Chercher à « comprendre le passé pour éclairer le présent » et aider à construire l’avenir, telle est finalement la leçon à retenir.

  • Jacqueline de Romilly, Ce que je crois, Éditions de Fallois, mai 2012, 158 pages.