Tunisie : derrière le drame de Kef, le problème éthique

Drapeau Tunisien à Paris en 2011 lors d'une manifestation (Crédits Gwenael Piaser, licence Creative Commons)

Le drame de la mineure du Kef démontre l'importance du mouvement féministe et de la société civile en Tunisie, capables d'obtenir des actes de la part d'une classe politique souvent inerte en matière des droits de l'Homme.

Heinrich Böll, auteur du célèbre L’Honneur perdu de Katharina Blum, a sous-titré ainsi sa dénonciation des médias de son pays lors des années de plomb, la décennie 1970 : Comment peut naître la violence et où elle peut conduire.

Or, en Tunisie, on a appris qu’un jeune accusé de détournement ou viol d’une mineure de 14 ans l’aurait retenue chez lui de force se considérant légalement son époux, la justice ayant autorisé le mariage selon un article controversé. Assisterait-on au remake tunisien du chef-d’œuvre du prix Nobel allemand ?

Par Farhat Othman.

Drapeau Tunisien à Paris en 2011 lors d’une manifestation (Crédits Gwenael Piaser, licence Creative Commons)

Heinrich Böll en Tunisie

Récemment, la plupart des médias tunisiens se sont emballés pour une cause certes juste, mais leur réaction n’était pas nécessairement adaptée à la subtilité des faits ni à celle des réalités tunisiennes.

De quoi s’agissait-il, au vrai ? D’une relation sexuelle, comme on en voit de plus en plus en Tunisie et ailleurs, entre une mineure et un majeur. Légalement, c’est à n’en pas douter un viol, et pour le moins un détournement de mineure.

C’est sur cette base irréprochable que s’est mobilisée la société civile, féministe pour l’essentiel. Elle a invoqué, à juste titre, la défense des droits de l’enfant.

Le problème est que l’enfant en question n’a, manifestement, pas été consulté pour accepter que l’on parle de son cas ni de se retrouver ainsi au cœur d’une polémique dont il n’aurait pas voulu ! Et ne voilà-t-il pas son comportement intime indirectement, mais directement aussi demain, mis à l’index au filtre de l’acte répréhensible à bon droit reproché à son agresseur.

Or, c’est la mineure, bien plus que celui qui a abusé d’elle, qui est de la sorte stigmatisée, objet tôt ou tard de réprobation sociale, sinon de rejet de sa famille, en tant que mère célibataire.

Nous ne comptons d’ailleurs plus les tristes cas de ce genre de mineures avec bébé, abandonnés par tous et se retrouvant à la rue, car refusant d’intégrer les institutions spécialisées. Du fait justement de la publicité qui leur a été faite, une fois le buzz médiatique retombé, personne ou presque ne se soucie d’elles.  Après tout, l’inconscient collectif les juge fautives d’avoir osé un sexe interdit. Voilà le nœud du problème !

Oser lever le voile sur le sexe interdit    

Le vrai problème que pose le drame de la jeune fille du Kef est moins celui du viol ou détournement de mineur que du droit au sexe en notre société, et ce aussi bien pour les jeunes, y compris les mineurs précocement mûrs, que pour les majeurs.

Ne serait-il pas salutaire et sain de saisir cette occasion pour débattre enfin de cette question sensible, le sexe étant essentiel dans l’équilibre psychologique de la personne et surtout pour l’épanouissement de l’adolescent ?

Jusqu’à quand continuera-t-on de fermer pudiquement les yeux sur une réalité qui veut que l’âge de la majorité, surtout sexuelle, ne soit plus celui de dix-huit ans, la majorité civile, mais l’âge retenu pour un possible mariage, soit 13 ans ?

Au demeurant, c’est le cas dans les sociétés démocratiques évoluées où l’enfant est choyé, disposant de tous ses droits, élevé dans un cocon de confort.

Ce qui veut fatalement dire que l’enfant dans nos pays, élevé à la dure, traité en adulte en tout, sauf en matière intime, ne peut qu’être aussi mûr sinon bien plus tôt qu’à l’âge légal de la majorité légale en vigueur chez nous.

Il y a plus scélérat que l’article 227 bis

Le drame de la mineure du Kef, notre Katharina Blum nationale, démontre l’importance du mouvement féministe et de la société civile en Tunisie, capables de se mobiliser pour une cause juste et d’obtenir des actes de la part d’une classe politique souvent inerte sinon léthargique en matière des droits de l’Homme.

Il est bien dommage que les militants n’usent d’une telle puissance que pour ce qui peut être jugé objectivement accessoire, en l’occurrence l’article 227 bis du Code pénal, oubliant des articles bien plus scélérats de ce même Code ou d’autres textes obsolètes.

En effet, la motivation dudit article n’est, somme toute, pas si mauvaise dans sa visée consistant à mettre fin à un drame dans les moins mauvaises conditions selon la mentalité du pays.

Il est ainsi incontestable que le honteux article 230, base légale de l’homophobie en Tunisie, est bel et bien plus injuste, étant donné qu’il n’emporte aucune motivation pouvant se révéler humaine, mais autorise des pratiques inhumaines moyenâgeuses, telles ces abominations que sont les tests de virginité et anaux.

Abolir la violence absolue de l’inégalité successorale

Outre cet article colonial, on aurait bien aimé voir la société civile, se saisissant de ce cas d’empiètement sur les droits humains, oser ne pas être parcellaire dans sa militance en réclamant, dans le même temps, la levée de l’injustice suprême faite aux femmes qu’est l’inégalité successorale.

Certes, un projet de loi-cadre existe voulant s’attaquer à toutes les formes de violences aux femmes ; or, justement, il ignore la forme absolue qui fonde toutes les autres violences et injustices, à savoir l’inégalité successorale.

Pourquoi donc nos droits-de-l’hommistes, les féministes en premier, ne se mobilisent-ils pas pour que ledit projet de loi, qui détaille les formes de violences mineures, combien même elles restent graves, s’attaque aussi et en premier à la cause et l’effet de toutes les violences : le statut inégalitaire de la femme découlant du refus de son droit imprescriptible à l’égalité successorale ?

C’est là la seule vraie violence, absolue qui plus est, étant à tort fondée sur la religion ; en finir, c’est faire assurément un pas de géant vers la préservation de nos femmes de toutes les autres violences.

Ie gouvernement et surtout les militants associatifs tunisiens seraient bien inspirés s’ils osaient amender le projet soumis au parlement afin de le rendre plus juste et surtout plus éthique en allant au fond des choses.

Un projet (en arabe) l’amendant dans le sens évoqué ici vient d’ailleurs d’être proposé par la société civile ; les autorités et les féministes auraient intérêt à le retenir ou s’en inspirer afin d’être enfin, en cette matière si sensible des droits humains, juste de voix et de voie !