Heetch subit la lutte acharnée contre l’innovation

Dans la véritable révolution qui secoue le monde au travers d’internet, des téléphones mobiles et des applications sociales toujours plus innovantes, les autorités françaises ont courageusement pris le parti de la lutte acharnée, se faisant ainsi défenseur de la veuve non connectée et de l’orphelin soumis à la fracture numérique.

Reconnaissons que, jusqu’à présent, ces autorités s’en sont plutôt bien sorties puisqu’elles sont parvenues à durablement ralentir la pénétration des nouvelles technologies en France. On pourra se souvenir des efforts déployés et des rapports rigolos pour contrecarrer internet lorsque le Minitel tenait encore la plus grosse part du marché français. On pourra se souvenir des tentatives répétées de contrer l’une ou l’autre startup américaine déboulant sur le marché français, avec pour résultat de fusiller les startups françaises sur le même créneau (la fin programmée de Dailymotion, jadis concurrent de Youtube, en est un exemple frappant). On pourra se rappeler les pluies de taxes idiotes qui poussèrent les unes à fermer et les autres à fuir le pays.

On pourra enfin se rappeler que ces autorités seront parvenues à faire définitivement interdire UberPOP, application mobile qui permettait à un particulier de monnayer son déplacement jusqu’au point B à un tiers qui désirait s’y rendre à partir du point A, à l’instar d’un taxi mais sans maraude et avec négociation du prix à l’avance. Pour la justice française, cette activité, bien trop rémunératrice, s’apparentait trop, même sans maraude, à celle des taxis officiels et concurrençait trop sauvagement les VTC (sur exactement le même créneau, mais de façon professionnelle et non particulière).

Sentant le bon filon, BlaBlaCar avait à l’époque réglé le problème en limitant son activité, au-delà de la mise en relation des chauffeurs avec les voyageurs, au remboursement des frais du covoiturage ainsi réalisé : puisqu’il n’y a plus de profit dans la boucle (ou quasiment), qu’il devient théoriquement impossible à un chauffeur d’en vivre, alors BlaBlaCar avait droit de cité.

De son côté, Heetch pensait appliquer le même principe que BlaBlaCar, tout en conservant une petite marge de manœuvre financière. Heetch, c’est quelque chose comme BlaBlaCar, mais spécialisé dans le transport de fin de soirée et plutôt orienté petits trajets là où BlaBlaCar est définitivement installé sur les trajets moyenne et longue distance, pendant la journée. BlaBlaCar permet à un conducteur d’amortir les frais de sa voiture en partageant les places disponibles avec d’autres personnes intéressées par le même trajet d’une ville à une autre. Heetch permet à un conducteur d’amortir les frais de sa voiture en partageant les places disponibles avec d’autres personnes intéressées par un trajet retour chez eux, en banlieue, après une soirée entre amis.

Assez naturellement, Heetch s’adresse donc à une clientèle jeune et peu fortunée que le VTC – et le taxi à plus forte raison – n’intéresse pas (le VTC et le taxi ont des tarifs supérieurs, et les taxis sont notoirement difficiles à trouver, surtout en fin de soirée, surtout pour des étudiants, surtout pour des trajets vers des banlieues pas toujours riantes).

Mais voilà, là où BlaBlaCar aura toujours bénéficié d’un a priori très favorable de la part des autorités, Heetch s’est rapidement trouvé en butte à elles, décidées à mettre fin à son service de nuit (20h à 6h) : des profits semblaient s’accumuler du côté de Heetch et, plus grave encore, du côté des conducteurs dont certains auraient eu l’impudence de planifier leurs trajets en fonction de la demande des voyageurs, et non en fonction de leurs besoins propres.

Une clientèle se développe ? Un marché apparaît qui permet de mettre en relation des gens désireux d’effectuer un trajet motorisé avec des personnes capables de leur fournir ce service moyennant amortissement des frais ? C’en est trop. De la même façon qu’UberPOP aurait probablement permis à des centaines voire des milliers de personnes de trouver là une seconde source de revenus et, indirectement, de faire tomber une fois pour toute le monopole des taxis, ce qui a valu à la société une interdiction pure et simple, Heetch menaçant ce même monopole et fournissant un service dans des lieux et des horaires auparavant fort dépourvus, il fallait agir rapidement.

Ce qu’a donc fait la justice en ouvrant un procès contre la société.

CorporatismeSoyons clairs : le fait d’entrer en concurrence partielle avec des sociétés déjà installées est, en soi, une franche erreur en France. Entre le capitalisme de connivence, la force des habitudes et les monopoles de droit, tout concourt à ce qu’un concurrent soit rapidement broyé s’il se fait trop voir trop vite. Si on y ajoute le fait de réaliser des profits en dessous de seuils permettant clairement de se placer dans un cadre professionnel, c’est-à-dire qu’on se place volontairement dans le cadre d’un job d’appoint, alors d’erreur on passe à franche abomination que la Force (qui reste à la Loi) se chargera de mater.

C’est sans doute pourquoi le parquet a requis 300 000 euros d’amende et une interdiction pour les deux fondateurs de diriger toute entreprise pendant deux ans. On regrette au passage que ces deux compères ne se soient pas lancés dans la politique, cela aurait nettement « fluidifié » les relations avec les autorités.

Le jugement définitif sera rendu en mars et il sera probablement défavorable à l’entreprise qui pourra proprement fermer et dire au revoir aux 51 emplois concernés. C’est aussi ça, la dure lutte contre le burn out en France. Après tout, la société française doit faire un choix entre pourvoir des emplois et donner un petit sursis à des professions inéluctablement vouées à disparaître. Et ce choix a été fait depuis bien longtemps, qui est de toujours prendre à partie ceux qui créent de la richesse, cette dernière étant synonyme d’apparition d’inégalités entre ceux qui participent à cette création et ceux qui, occupés (ou pas) ailleurs, n’en profitent pas directement.

Pour l’écrasante majorité des Français, il semble ainsi indispensable que la loi définisse clairement ce qui relève précisément de l’économie collaborative dont se réclame Heetch. Non, la clientèle et ceux qui participent à ce marché ne sont pas aptes à déterminer par eux-mêmes si le service rendu vaut la peine ou pas. Toute concurrence, si elle n’est pas sanctionné du sceau de l’État, est considérée impropre, déloyale au plus haut point.

Peu importe que ce terme ne veuille absolument plus rien dire dans un pays où tout n’est que corporatisme, lobbyisme et petits arrangements entre copains et coquins. Peu importe que Heetch, comme BlaBlaCar, AirBnB, Uber, UberPop, ou n’importe quelle autre entreprise fournisse un service de façon innovante qui remet fondamentalement en question les vieilles habitudes. Peu importe que des gens soient prêts à payer pour ce service. Peu importe que des emplois soient ainsi créés s’ils menacent (oh, horreur) d’autres emplois mieux encadrés et mieux compris par le législateur. Peu importe tout cela.

En France, la lutte contre l’innovation continue, vaillamment.
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