La mort de Fidel Castro, vue de l’intérieur

Comment ont réagi les Cubains à la mort de Castro ? Petit témoignage de quelqu’un qui a vécu ce moment sur place…

Par Rodolphe Airelle, depuis Cuba.

La mort de Fidel Castro, vue de l'intérieur
By: Ana María GuardiaCC BY 2.0

C’est au petit déjeuner que notre hôte nous explique dans un mélange d’anglais et d’espagnol la nouvelle de la nuit : « cette nuit, à 3 heures du matin, Fidel Castro ha muerto. Couic », en servant le café d’une main et en se passant le doigt sur la gorge de l’autre. Il ne semble pas souhaiter que nous sachions ce qu’il en pense et montre de la retenue dans ses émotions. « comment dit-on en anglais? He die? He died ? ».

Neuf jours de deuil sont décrétés, avec interdiction de vendre ou consommer de l’alcool, nous dit une serveuse, « en l’honneur de notre commandant ». L’interdiction concerne a priori tout le pays, mais se ressent en particulier à Trinidad, réputée pour sa vie de fête. Les touristes habitués aux mojitos, canchancharas et autres cuba libres, ne savent soudain plus quoi boire.

Ambiance étrange

D’autant plus qu’en se rabattant sur les versions sans alcool, le prix des consommations ne varie guère. Il n’y a pas de petit profit. L’ambiance est alors quelque peu étrange, languissante, presque pesante, car la musique et les orchestres dans les lieux publics sont également proscrits.

Cependant, derrière les portes closes des casas particulares, ces petites maisons d’hôtes privées hébergeant les touristes de passage, les choses sont un peu différentes. Les gérants, pour la plupart de petits entrepreneurs qui profitent des timides réformes du gouvernement, servent bières et cocktails aux clients, tout en leur demandant de rester discrets.

La réaction des autorités ne se fait guère attendre et, dès le lendemain, menace les contrevenants, non seulement d’un retrait de licences d’hébergement d’étrangers, mais également d’une saisie pure et simple de leurs maisons. Celles où ils dorment avec leurs familles au rez-de-chaussée et où ils logent des touristes à l’étage. Leur foyer et leur outil de travail. Des contrôles par la police dans les casas seraient organisés pour vérifier que les consommations sont sans alcool.

Alors, ce deuil sans alcool ?

En nous promenant, une jeune femme nous aborde, un appareil photo à la main, un smartphone dans l’autre. Elle nous explique être une journaliste chilienne, et nous demande notre avis sur ce deuil sans alcool. Nous lui répondons que l’ambiance sans musique est quelque peu curieuse. Elle tente de recentrer la discussion sur l’alcool, et notamment si on en a servi dans notre casa, non sans nous expliquer que Fidel Castro est très important pour elle car elle est journaliste. Nous écourtons poliment la conversation pour poursuivre notre visite.

Un peu plus tard, nous découvrons qu’il est encore possible de prendre un mojito ou une bière dans quelques endroits. Notamment dans certains bars, restaurants et hôtels d’État. Ceux-ci appartiennent aux proches du pouvoir en général, et à l’armée en particulier, et se permettent donc des largesses sur les interdictions imposées au reste de la population. Le choix pour le touriste se limiterait donc à l’abstémie d’un côté, et au financement de la kleptocratie de l’autre.

Plus généralement, les réactions cubaines semblent mixtes. À Cienfuegos, cité industrielle du sud de l’île ayant bénéficié du soutien du régime, ce dernier a organisé au palais du gouvernement local la signature d’un registre de condoléances pour quelques milliers d’habitants. Parmi eux, des centaines d’écoliers à qui l’on a peu laissé le choix, des Cubains souhaitant bien se faire voir, mais aussi des Cubains émus, des fleurs à la main.

Tous ont défilé en une longue file indienne place José Marti, père de l’indépendance cubaine. La place, incontournable pour qui visite la ville, était fermée à la circulation, tandis qu’une portion seulement était accessible aux piétons. Difficile donc de ne pas constater officiellement le deuil du peuple cubain après pareille mise en scène.