Élections ce dimanche en Autriche : la défaite de la liberté ?

Ce dimanche en Autriche, le libéralisme européen pourrait bien subir une défaite dont les conséquences pourraient s’étendre à toute l’Europe.

Par Cyrille Bret1

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Nobert Hofer-WikipediaLicence Creative Commons

Après la Hongrie, la Slovaquie, la Pologne, et, plus récemment la Bulgarie, l’Autriche donnera-t-elle ce dimanche un nouveau succès électoral à la « démocratie illibérale » ? Nobert Hofer peut devenir le premier Président issu du FPÖ. Opposé à l’indépendant Alexander Van der Bellen, le candidat populiste peut transformer son succès idéologique en victoire électorale ce 4 décembre.

Un enjeu : la diffusion des idées liberticides

L’enjeu de ce scrutin est continental : une fois franchie la frontière historique entre les anciennes démocraties populaires et les vieilles démocraties parlementaires, l’illibéralisme s’exportera-t-il en Italie, en France, aux Pays-Bas puis en Allemagne ?

Respectueuse des formes dans les compétitions électorales, la « démocratie illibérale » révolutionne les États de droit à l’est de l’Europe : elle érode les garanties données aux contre-pouvoirs et aux minorités pour promouvoir des gouvernements géopolitiquement eurosceptiques et socialement réactionnaires. Elle vise une révolution politique sur l’État de droit et sur la construction européenne.

La campagne présidentielle tumultueuse de 2016 a déjà consacré l’hégémonie idéologique de l’illibéralisme en Autriche. Durant la Guerre Froide, ce bastion avancé de l’Ouest a élaboré une démocratie semi-présidentielle où les chrétiens-démocrates de l’ÖVP et les sociaux-démocrates du SPÖ ont alterné au pouvoir. Dans le sillage de la dénazification et face au bloc soviétique, ils étaient cimentés par la promotion de l’État de droit et de l’économie de marché.

Le FPÖ nouveau leader des discussions

En 2016, le FPÖ de Hofer et Strache a réalisé ce que Jörg Haider n’avait pas réussi durant les années 1990 par son alliance avec ÖVP et sa nostalgie nationale-socialiste. En se plaçant en tête du premier tour, le 27 avril dernier, avec 35% des voix, il a relégué ÖVP et SPÖ à des scores historiquement bas (11%). En obligeant tous les autres partis à discuter son propre programme, le FPÖ a d’ores et déjà gagné une victoire idéologique. Alexander Van der Bellen a réussi à arracher une courte victoire au second tour en mai grâce aux votes des expatriés. Mais la dynamique est favorable au FPÖ : les résultats de mai ont été invalidés, le front anti-FPÖ est hétérogène, la personnalité de Van der Bellen est trop viennoise pour rallier des électorats provinciaux.

Une victoire du FPÖ couronnerait une lame de fond à l’œuvre en Europe centrale. Hofer a inscrit sa campagne dans le cadre d’une alliance des « petits » pays de la région face à Bruxelles. Utilisant ses fonctions de vice-président du Parlement et de membre du triumvirat exerçant la présidence par intérim, il a réalisé une tournée dans les pays limitrophes pour dégager des convergences : refus de la politique allemande d’accueil des réfugiés, défense de l’identité chrétienne de l’Europe, proximité affichée avec Poutine, etc. En somme, il endosse l’agenda du groupe de Visegrad ou V4 (Hongrie, Pologne, Slovaquie, Tchéquie).

Vers la réduction des libertés publiques ?

Le V4 peut devenir un V5. Les politiques menées par ces pays ne pourront plus être considérées comme des ingratitudes d’anciens bons élèves de l’Europe, bénéficiaires des fonds structurels. La réduction de la liberté des médias, l’affaiblissement des contre-pouvoirs institutionnels (Cour constitutionnelle, Banque centrale) ou encore l’indifférence à l’égard de la protection des minorités, toutes ces politiques pourraient être « notabilisées » par l’Autriche. Une « renazification » est assurément illusoire : le FPÖ s’est institutionnalisé et a remplacé l’antisémitisme cryptique par un anti-islam affiché.

Le danger est une réduction des libertés publiques en Europe par effet de contagion. Les conditions des succès du FPÖ sont assurément locales : importance du catholicisme, opposition Vienne/provinces, expérience de la gestion dans plusieurs provinces. Mais d’autres conditions sont transposables à l’Ouest : ruine du système bipartisan, hégémonie des questions identitaires, apologie du référendum.

Ce dimanche en Autriche, le libéralisme européen pourrait bien subir une défaite dont les conséquences excéderaient largement les limites de la Mitteleuropa. Une révolution illibérale est à l’œuvre en Europe.

  1. Enseigne à Sciences Po Paris et dirige le site de géopolitique Eurasia Prospective (eurasiaprospective.net)