Civic Tech : nouvelles chimères de la démocratie directe

Publié Par Auteur invité, le dans Technologies

Par Evanne Créteur.

Nouveau terme fourre-tout, le mot « civic tech » (ou civitech) sert à désigner des technologies dites citoyennes. En bref, des outils numériques (apps, sites web) sensés recréer du lien avec les instances dirigeantes, et donner à tous le pouvoir d’influer sur la vie politique.

Annoncée comme une révolution, la tendance « civic tech » a l’effet inverse de celui escompté. Peu encadrée, elle vient ramollir et parasiter le débat, en légitimant les politiques dans leurs démarches démagogiques et en laissant la place à des plaintes peu à propos.

Un gadget au service du pouvoir

Sur le papier, l’idée est séduisante : parler avec les élus, participer à l’élaboration des lois, soutenir des candidats minoritaires. Dans les faits, ces outils servent seulement de catalyseur pour quelques excités de la Toile. Sensés créer une remédiation entre les citoyens et les politiques, ils créent l’effet inverse. En permettant à n’importe qui de crier au scandale au moindre amendement, ou de lancer une pétition n’importe quand (et sur des sujets parfois délirants), ces outils génèrent un écran de fumée qui fait le jeu du gouvernement.

Croire que Voxe, Questionnezvoselus ou Fluicity et autres ont une réelle influence est une chimère. Le pouvoir en place, légitimé dans sa (fausse) capacité d’écoute, peut profiter des bruits parasites pour continuer sur sa lancée. Peu importe qu’il soit de droite ou de gauche, l’effet fumigène est le même.

Forme de défouloir public, les applications et sites estampillés civic tech permettent surtout à certains de déverser leur bile – voire d’insulter les politiciens qu’ils exècrent. L’agenda politique n’est en aucun cas affecté.

Problème : ceux qui les utilisent y croient. Notamment parce que leurs succès à échelle locale sont mis en avant par la classe politique et les médias. Championne toute catégorie : Anne Hidalgo et son fameux budget participatif. Mis en avant sur les réseaux sociaux et à la télé, le dispositif permet aux Parisiens de proposer des projets pour leur ville, et de voter pour leurs préférés. 5% du budget annuel est dédié à des investissements devant « favoriser l’émergence de projets dans les quartiers populaires et accroître la participation des jeunes ». Un projet un brin démagogique, qui sert seulement à canaliser la grogne des riverains et assouvir les envies d’actions socio-culturelles de quelques bobos.

De nouvelles sources de démobilisation

Si elles peuvent être plus ou moins efficaces à échelle locale (pour peu qu’elles bénéficient d’une couverture médiatique suffisante) sur les grands enjeux, les tendances civitech restent impuissantes. Pire, elles peuvent nuire au processus démocratique. Un nouveau biais possible : puisque je peux m’exprimer en ligne, pourquoi me déplacer en mairie et aller m’inscrire sur les listes électorales ?

Croire qu’un clic peut compenser un vote est en train de devenir un lieu commun. Le développement des nouvelles technologies en politique pousse finalement à l’abstentionnisme, à la passivité et à l’inaction. Le tractage sur le terrain a laissé place au scroll sur canapé.

Toutes les initiatives ne sont pas bonnes à mettre à la poubelle, mais force est de constater qu’une pétition en ligne ne traduit pas le même engagement qu’un bulletin de vote : parmi les signataires, bien peu feront l’effort de se déplacer jusqu’aux urnes… Un petit buzz sur Facebook – 3000 000 signatures pour le bio à la cantine, partagez ! – et hop, l’affaire est oubliée. De quoi faire le jeu des décideurs, qui peuvent continuer à prétendre écouter – tout en faisant la sourde oreille.

Quelle légitimité donner à cette mobilisation au rabais, cette conscience citoyenne bon marché ? La réponse pour les politiques est simple : aucune. Et ils ont bien raison. Car si pour l’instant ces civic tech sont un flop, c’est peut-être un mal pour un bien.

Quand l’arène publique devient la cour des miracles

Donner la parole à n’importe qui engendre bien des dérives. Retour au budget participatif parisien : certains projets proposés laissent perplexes. Créer, dans les parcs municipaux, des tranches horaires réservées aux chiens. Ouvrir un casino intra-muros, pour jouer au poker et au blackjack. De vraies priorités, non ? Il y a sûrement mieux à faire avec un demi-milliard d’euros !

À côté des idées farfelues, on trouve aussi beaucoup de projets hyper-localisés : végétaliser un mur de fond de cour, installer deux bancs à l’intersection de la rue X et de la rue Y… Pire : lorsque l’on s’attarde au détail de certains projets, on découvre en fait des plaintes en bonne et due forme. Extrait d’un projet demandant plus de propreté dans la rue Jules Joffrin : « nous voyons plus nos agents au téléphone ou à fumer et boire un café plutôt que de manier le balai. C’est bien dommage !!!! ».

Où est l’intérêt général ? L’engagement pour le bien commun ? Ces outils sont bien le reflet de l’engagement citoyen sur Internet : mou et pleurnichard.

 

  1. De fait, quand les citoyens sont écoutés, c’est dans les réunions publiques et les groupes de travail.
    C’est là que peuvent se former des groupes de pression non politisés pour l’intérêt commun.

  2. Sans contrôle des élus il n’y a pas de démocratie qui vaille

  3. On trouve de tout dans les civictechs, comme dans le reste d’Internet d’ailleurs. Pourquoi s’en plaindre? Des tas de gens expérimentent des tas de choses. Le temps permettra de faire le tri.

  4. Je trouve cet article assez mou et pleurnichard pour en reprendre la conclusion.

    Il est évident que l’avenir de la démocratie passera par la démocratie directe. Maintenant, le problème, à mon sens, est qu’on présente (du moins, certains la présente) la démocratie directe comme un rivage à atteindre plutôt que comme le contre pouvoir qu’elle est. Contre pouvoir qui ne peut fonctionner que dans le cadre d’une constitution en béton armé qui protège les libertés et la propriété des citoyens (et autorise tout un chacun à protéger celles-ci par la force létale s’il le faut).

    Il faut avoir autant peur de la démocratie directe pour la liberté et la propriété (surtout dans un pays comme la France) que de la « démocratie » indirecte. Les dérives totalitaires de l’une comme de l’autre sont très clairement visibles.

    Bref, le problème est qu’on présente un moyen comme une fin. Or, la fin reste la liberté et la propriété privée. La démocratie (directe ou non) n’en est que le moyen. Moyen qui ne peut fonctionner que dans un cadre bien précis et être désastreux dans les autres.

    1. @Agua Tout à fait d’accord avec vous. Il ne faut pas jeter le bébé avec l’eau du bain. Les civictechs en sont aux balbutiements. Mais, contrairement à ce qu’affirme un peu rapidement l’auteur, elles ont un avenir prometteur.
      Oh ! Bien sûr, on peut railler certaines projets « poudre aux yeux » ou sans grand intérêt.
      Mais fleurissent également des initiatives (Voxe.org, Parlement et Citoyens, LaPrimaire.org,…) qui réenchantent notre démocratie dite représentative un peu à bout de souffle. Au lieu de les regarder avec condescendance, l’auteur serait bien inspiré d’y porter un regard plus bienveillant.
      Car c’est d’elles que viendra le renouveau de notre vie en commun.

  5. BOF, le jour où les politiciens seront des citoyens comme tout le monde ils n’auront pas besoin de consulter pour agir selon les désirs du peuple.la démocratie 2.0 n’est qu’un leurre, un truc pour les gogos.

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