La montre radioactive de mon père

Défendre le droit de détenir et de porter une vieille montre « radioactive » c’est prendre le risque de susciter une réprobation indignée de la part des anti-nucléaires.

Par Michel Gay et Jean-Luc Pasquier.

montre radioactive
Montre avec du radium-Photo Jean-Luc Pasquier

La montre de mon père – une montre suisse des années 40 – peut être consultée de nuit avec presque autant d’aisance que de jour1. Ce « petit bijou » de mécanique retarde d’une minute par jour et ce décalage pourrait sans doute être réduit s’il était loisible de faire nettoyer ses vieux rouages par un restaurateur patenté.

Procédure banale mais désormais impossible, sauf à provoquer des récriminations outragées et même, peut-être, à encourir les foudres de la justice pour « mise en danger de la vie d’autrui »… Car cette montre contient d’infimes quantités de sels de radium à l’origine du phénomène de luminescence : elle est radioactive !

Une montre radioactive potentiellement dangereuse

Dans la période actuelle de chasse à la pensée rationnelle, ce motif est suffisant pour être accusé de porter atteinte à la santé d’un travailleur, fût-il informé, et être traduit devant les tribunaux.

La thèse officielle consiste en effet à postuler que toute trace de radioactivité présente un danger grave et préoccupant pour la santé des populations. De ce fait, en dépit de sa très faible radioactivité2, la montre de mon père entre aujourd’hui dans la catégorie des déchets radioactifs, donc des objets à faire disparaître ! Certains grands serviteurs de l’État ont d’ailleurs construit leur carrière en s’affranchissant délibérément de toute considération relative à la dose, et en jouant de manière opportuniste sur la peur que suscite la radioactivité dans l’opinion publique…

Ce point de vue sans nuances est largement diffusé par de braves gens, pour la plupart de bonne foi, désireux de protéger la santé de leurs enfants. Généralement sous l’influence d’habiles manipulateurs qui assimilent la radioactivité au mal absolu, ils sont terrorisés à l’idée de frôler à leur insu des petits Tchernobyl en puissance.

La radioactivité naturelle existe pourtant partout dans l’univers, et c’est même probablement un des moteurs de l’évolution des espèces3. Manifester contre la radioactivité a, par conséquent, autant de sens que de s’insurger contre la pesanteur au motif qu’elle est à l’origine de nos chutes !

La radioactivité : une simplification bien commode

De peur d’affronter la mise au pilori médiatique réservée aux « criminels de la radioactivité », peu de scientifiques osent affirmer publiquement l’innocuité de très faibles doses de radiations. Ou alors, ils le font si prudemment et de manière tellement alambiquée, qu’ils en deviennent inaudibles pour le public. Dire : « les radiations tuent » est beaucoup plus simple et percutant pour effrayer le public. Démontrer le contraire demande en revanche des centaines de pages que ce même public ne lira jamais.

D’invraisemblables scénarios d’expositions au radium ont été imaginés, comme l’ingestion de montres radioactives par des bébés gloutons !  Ce type de démonstration frappe l’imagination et interdit tout démenti. La catastrophe sera toujours crédible aux yeux des ingénus ! En 1986, en Corse, une rumeur prétendait que des nourrissons avaient été nourris avec un fromage (le brocciu) dopé au césium du nuage radioactif de Tchernobyl… et qu’ils avaient donc été gravement irradiés !

Défendre le droit de détenir et de porter une vieille montre « radioactive » c’est donc prendre le risque de susciter une réprobation indignée de la part des anti-nucléaires. Ces derniers oublient que leur propre corps contient des traces de radium et possède une radioactivité naturelle due au potassium 40 et au carbone 14.

La posture « écolo-intransigeante » ne manque cependant pas d’attraits. Les statuts sociaux de « lanceur d’alerte » et de « dénonciateur de turpitudes étatiques » sont les plus en vue. Rien de tel pour s’accaparer les faveurs des médias ! Ceux qui revendiquent ces nouvelles et enviables « qualifications », cherchent à les valoriser, sans s’embarrasser de subtils raisonnements sur la gradation des risques. Il faut tout dénoncer.

C’est la dose qui fait le poison

Ces fossoyeurs du progrès, adeptes opportunistes de l’impossible « risque zéro » ne servent en réalité que leur propre cause. Le radium est certes une substance radiotoxique. Il peut provoquer des lésions graves à forte dose et des cancers en cas d’exposition chronique… Pour autant, cela rend-elle la montre de mon père dangereuse au point de la transformer « ad aeternam » en un dangereux déchet radioactif ?

« Sola dosis fecit venenum » (Seule la dose fait le poison).

Cet aphorisme attribué à Paracelse (1493-1541), médecin précurseur de la toxicologie prend ici tout son sens. L’exposition aux rayonnements émis par cette montre peut-elle porter un quelconque préjudice sanitaire à celui qui la porte et à ses proches ? Il s’agit d’un problème d’expertise doublé d’une interrogation politique. Le droit nucléaire considère aujourd’hui qu’il est injustifié de fabriquer des produits de consommation, des jouets, des cosmétiques en y introduisant délibérément la moindre substance radioactive ! Mais cette législation n’est pas opposable à la montre de mon père, fabriquée antérieurement à son adoption… Seule devrait donc se poser la question de sa dangerosité éventuelle.

La dose au contact du verre de la montre de mon père n’a jamais mis évidence de valeurs supérieures à deux fois le bruit de fond du rayonnement naturel en région parisienne. Le poignet d’un porteur permanent serait donc exposé à hauteur des doses naturelles du Finistère ou des Alpes, alors que le reste de son corps, pratiquement hors de la zone d’influence du rayonnement de la montre, se situerait plutôt en région parisienne.

À ces niveaux de très faible dose à très faible débit, aucun effet direct délétère n’est à redouter. La probabilité du risque cancérogène radio-induit par des expositions chroniques pendant plus de quarante ans d’exposition ininterrompue au rayonnement de cette montre, (calculée à partir d’hypothèses conservatives sur les effets de faibles doses) n’excède jamais 0,1% sur la vie entière. Pour toutes les autres causes, ce même risque est actuellement évalué à 25%…

Autrement dit, la montre est (et était) sans danger pour son propriétaire, a fortiori pour ceux qui l’entourent. Si un dément ouvrait cette montre et parvenait à lécher le cadran jusqu’à ingérer toute la quantité de radium qui s’y trouve, la dose qu’il accumulerait pour sa vie entière serait de l’ordre de trois fois l’exposition naturelle annuelle.

Radioactivité : le mot magique

La frénésie officielle et irrationnelle qui consiste à vouloir faire disparaitre tous ces objets du passé parfaitement inoffensifs, dès lors que le mot « radioactivité » est prononcé, repose sur un raisonnement simpliste qui refuse d’aborder la complexité du sujet. C’est à la fois une faute pédagogique et contre la Raison.

En réalité, ces généralisations hasardeuses permettent à des idéologues et à quelques administratifs craintifs d’adopter des postures d’incorruptibles défenseurs de la santé. Pourtant, le mieux est souvent l’ennemi du bien !

Le vieux chêne de notre société qui paraît s’étioler ne doit pas masquer les jeunes pousses hardies qui bourgeonnent à son pied et qui représentent l’avenir. Je garderai donc la montre radioactive au radium de mon père. Miracle, elle rayonne encore alors que le siècle des Lumières semble s’éteindre.

  1. Cet article est une synthèse modifiée du texte de Jean-Luc Pasquier La montre au radium de mon père ! J’y tiens… écrit en 2013 et consultable sur son site.
  2. Les déchets de très faible activité sont définis par l’Agence nationale de gestion des déchets radioactifs (ANDRA).
  3. Selon Darwin et les scientifiques actuels, les deux principaux moteurs de l’évolution des espèces vivantes sont le hasard et la sélection (que Monod appelait la nécessité). L’environnement (dont la radioactivité) intervient pour forcer le hasard (cassure des brins d’ADN par exemple) et aussi pour opérer la sélection (adaptation).