Renaud Dutreil : « Macron est un transformateur » [Replay]

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Ancien ministre de Jacques Chirac devenu entrepreneur, Renaud Dutreil soutient aujourd’hui Emmanuel Macron dans la course à la présidentielle de 2017. Entretien.

Par Nathalie MP.

Renaud Dutreil : « Macron est un transformateur »
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Entretien avec Renaud Dutreil durant deux heures mercredi 14 septembre dernier. L’entretien s’est déployé autour de quatre grands thèmes caractéristiques de son parcours et de ses passions : pourquoi soutenir Macron, que se passe-t-il avec le RSI, expérience entrepreneuriale, et enfin, patrimoine vivant, quésaco ?

Comme beaucoup des options politiques et sociales de Renaud Dutreil résultent des observations qu’il a faites au cours de ses expériences professionnelles variées et des réflexions consécutives qu’elles lui ont inspirées, il est utile de commencer par une brève présentation biographique.

Quelques précisions biographiques

  • Renaud Dutreil est né à Chambéry en 1960. Son père était chef d’entreprise. Il est normalien, diplômé en lettres et sociologie de l’art, et énarque. En 1989, il sort second de l’ENA, et entre au Conseil d’État, puis se lance dans une carrière d’élu (conseiller général et député principalement, entre 1994 et 2008). Il participe à la fondation de l’UMP (fusion du RPR et de l’UDF), rédige ses premiers statuts et en sera le premier Président. Durant le quinquennat 2002-2007 de Jacques Chirac, il est secrétaire d’État puis ministre des PME, du commerce et de l’artisanat. Entre les deux, il est ministre de la Fonction publique et de la réforme de l’État.
  • Principales réalisations ministérielles : Loi sur la création d’entreprises, réforme de l’ISF, réforme de la loi Galland sur le commerce, pacte Dutreil sur la transmission d’entreprises, création des Fonds d’Investissement de Proximité, introduction du CDI dans la fonction publique, création du label « Entreprise du patrimoine vivant ».
  • En 2008, il est le candidat adoubé par l’UMP pour les élections municipales à Reims, mais le maintien d’une candidature dissidente ne lui permet pas de gagner la mairie qui passe au Parti socialiste. Il part alors aux États-Unis pour présider la filiale américaine de LVMH. En 2014, il devient véritablement entrepreneur en rachetant l’entreprise charentaise Fontaine Jolival (eau de source). Passionné par le « patrimoine vivant » et les métiers d’art, il est en train de constituer à titre privé un fonds destiné à investir dans les entreprises qui s’y consacrent. Il soutient Emmanuel Macron pour l’élection présidentielle de 2017.

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NMP : J’ai appris votre soutien à Emmanuel Macron en lisant la tribune que vous avez publiée dans L’Opinion le jour-même de sa démission du gouvernement. Vous dites de lui que comme « membre d’un gouvernement immobile, il a été le plus réformateur, probablement aussi le plus empêché d’agir ». C’est du reste ce qu’il a déclaré lui-même à demi-mot lors de sa conférence de presse : il aurait été bridé et démissionne pour retrouver sa faculté d’agir sans limitation.

C’est une interprétation curieuse dans la mesure où Emmanuel Macron connaît François Hollande depuis 2006, lui a apporté son soutien dès les primaires socialistes de 2011, a donc suivi toute sa campagne, laquelle s’est faite sur les thèmes favoris du peuple de gauche, « mon ennemi, c’est la finance » et tranche d’imposition à 75% notamment. Il ne pouvait ignorer tout cela en devenant secrétaire général adjoint de l’Élysée en 2012, puis ministre de l’Économie à partir de 2014. Il en ressort une impression d’opportunisme politique, d’autant qu’il a eu aussi la possibilité de rejoindre le cabinet de Fillon lors du quinquennat précédent, ce qu’il a refusé.

RD :  Il faut bien voir qu’en tant que haut fonctionnaire, il ne s’est pas mis au service de Hollande, mais d’abord au service de l’État. Il a agi comme conseiller auprès du chef de l’État et ses conseils en réalisme ont évité la dérive gauchiste de ce quinquennat. On ne peut lui en vouloir si tous ses conseils n’ont pas été suivis. Louis XIV n’a jamais écouté Colbert qui lui déconseillait de faire la guerre aux Pays-Bas et de mettre ainsi en péril les finances du royaume. Macron a été le garde-fou de Hollande dans le champ économique. Il a rassuré les milieux économiques et initié les politiques de baisse des charges des entreprises et de déblocage de l’économie française.

NMP : Dans des tribunes récentes dans Les Échos et Challenges, vous écriviez que « les Français sont naturellement doués pour entreprendre, mais ils sont contraints par le contexte », et vous précisiez ce qui fait selon vous un pays dynamique et équilibré : « Un pays moderne a deux moteurs. L’un, qui carbure à la liberté et à l’innovation et crée la richesse nationale. L’autre, qui est un régulateur inspiré par la justice et l’égalité, met une partie de cette richesse nationale au service du bien public. » C’est aussi la conception d’Emmanuel Macron ?

RDIl pense en effet comme moi que les entrepreneurs sont les explorateurs du monde d’aujourd’hui et les découvreurs des richesses de demain. Le nouveau monde, c’est l’économie en transformation. Il importe d’encourager et de reconnaître les talents de ceux qui entreprennent sous les couleurs de la France. Il n’est bien sûr plus question de rapporter des épices ou des tissus précieux depuis le bout du monde, mais de créer de la valeur avec de la matière grise. Mais c’est la même idée, celle qui fait que l’être humain est animé d’un instinct créatif qui le pousse à aller toujours de l’avant.

« Nous avons besoin d’apporter un total soutien aux entrepreneurs sous pavillon français. »

J’aime utiliser une métaphore, celle du pavillon, de l’armateur, du capitaine et de l’équipage. Tout comme, au début du XVIe siècle, l’armateur de Dieppe Jehan Ango finança le navigateur Jacques Cartier pour ses voyages vers le Canada sous le pavillon protecteur du Roi François Ier, l’État français devrait être aujourd’hui le pavillon qui protège nos capitaines d’entreprise. Les armateurs sont ceux qui prennent le risque de les financer et les salariés constituent l’équipage. Nous avons besoin d’apporter un total soutien aux entrepreneurs sous pavillon français. Il serait d’ailleurs beaucoup plus judicieux de parler aussi de pavillon européen. Dans un monde complexe en perpétuelle évolution, le seul pavillon français ne suffit plus.

Je pense que vous serez d’accord avec moi : il est essentiel de restaurer le moteur économique de la France, qui tousse et cale. Or l’État français tend plutôt à empêcher les capitaines de se lancer à l’aventure, en les chargeant de freins et d’impôts.

Mais ceci n’est qu’un aspect de la question. Un pays moderne a un second moteur, le moteur social. On ne peut abandonner les personnes qui pour une raison ou une autre souffrent d’un handicap. On doit leur offrir l’égalité des chances et l’occasion d’exprimer leur talent. Pour moi, l’État a trois missions que j’appelle les « trois S » pour Savoir, Sécurité, Santé.

La première est indiscutablement l’instruction publique. Autant les lois de la Troisième République ont donné naissance à un système d’instruction publique bien plus performant et égalitaire que tout ce qui existait de façon privée auparavant (vous voyez qu’il y a du public qui marche !), autant aujourd’hui, la situation de nos écoles est déplorable. 15% des enfants sont illettrés à la fin du primaire, 15% ne maîtrisent pas les savoirs fondamentaux à la fin du collège, et 25% des jeunes sont au chômage. Il est urgent de restaurer l’égalité d’accès au savoir. C’est la première des égalités. 

NMP : Et donc pour vous, s’il est un homme politique capable de faire émerger cette France dont les deux moteurs, l’économique et le social, tournent vite et bien, c’est Emmanuel Macron ? On n’a pourtant guère d’idée de ses performances puisque comme il le dit lui-même il a été « empêché d’agir »…

RDJe fais le constat que la classe politique française ne sait rien faire d’autre que de la politique professionnelle. Ces professionnels à vie se sont organisés entre eux pour créer un monopole corporatiste. Ils ne sont pas les mieux placés, au vu de leur bilan, pour gouverner le pays, encore moins pour le faire changer. Ils sont coupés du monde de l’entreprise, coupés des autres nations européennes, coupés du cercle de la mondialisation, coupés de la vie des gens.

À l’inverse, Emmanuel Macron a connu une expérience privée, courte je vous l’accorde, mais de très haut niveau, à la banque Rothschild (2008-2012). À cette occasion, ses talents ont été reconnus par les nombreux entrepreneurs privés qu’il a conseillés. Il a très vite été considéré comme un des meilleurs.

NMP : Son expérience chez Rothschild relève certes du secteur privé, mais elle n’a rien de comparable avec ce que vous-même, par exemple, pouvez connaître au quotidien à la tête de la PME des eaux Jolival. De plus, le reste de son parcours en fait quand même essentiellement un pur produit de la haute administration et des ministères.

RD : À partir du moment où il croit au rôle de l’entreprise, ce n’est pas un handicap, mais une seconde corde à son arc. On a connu des ministres extrêmement compétents à la tête d’une entreprise privée qui n’ont abouti à rien, car faute de connaître l’univers de l’État, ils se sont laissés piéger par tous les immobilismes dont l’administration est capable.

À ses expériences de l’État et du privé, j’ajoute qu’Emmanuel Macron est un pragmatique. Comme moi, il veut résoudre des problèmes concrets. Il cherche ce qui marche, peu importe que ce soit de droite ou de gauche, peu importe que ce soit libéral ou socialiste, peu importe que ce soit le fait de l’État ou du secteur privé. Dans le monde complexe qui est devenu le nôtre, ces critères idéologiques n’ont de sens que théorique, ils sont donc forcément réducteurs, alors que la matière première de l’homme d’État, c’est l’être humain.

« Le maître-mot, c’est l’efficacité, et l’objectif, c’est de combiner un État bien dirigé avec un secteur privé dynamique. »

Vous savez, moi aussi je suis un libéral. Vous connaissez Jacques Rueff ? Vous êtes d’accord qu’il était libéral ? Eh bien, c’est lui qui a aidé le Général de Gaulle à mettre en place les cadres des grands projets industriels de la France dans les années 1960, notre nucléaire par exemple, ou la politique aéronautique et spatiale. Le maître-mot, c’est l’efficacité, et l’objectif, c’est de combiner un État bien dirigé avec un secteur privé dynamique.

Quatrième et dernière caractéristique, Macron est un humaniste doué d’empathie pour ses semblables. Il ne laissera personne sur le bord du chemin. C’est en cela qu’il se dit « de gauche ». Donc oui, dans le paysage politique français actuel, je ne vois que lui qui soit à la fois assez expérimenté et assez différent pour transformer la France.

NMP : Vous parliez à l’instant des « trois S » au cœur des missions de l’État. L’un d’eux représente la Santé. Que pouvez-vous nous dire du régime social des indépendants (RSI) que vous avez mis en place lorsque vous étiez ministre ? Il suscite aujourd’hui la colère des assurés qui n’ont même pas la possibilité d’en sortir pour chercher ailleurs des couvertures santé plus attentives à leurs besoins.

RD : Je dirais que c’est l’exemple typique d’une bonne idée qui a été sabotée par ceux qui étaient chargés de la mettre en œuvre. Quand je me suis penché sur la question de la couverture sociale des indépendants, ceux-ci ne voulaient pas entrer dans le régime général des salariés. Ils souhaitaient bénéficier d’un système qui soit géré par eux et qui prenne en compte leurs spécificités, en particulier l’irrégularité de leur activité et leurs problèmes fréquents de trésorerie. Malheureusement, la mise en œuvre effectuée par l’administration a complètement trahi l’esprit initial du RSI et l’a condamné à une effrayante dérive bureaucratique, à l’opposé de mon idée de protection adaptée au quotidien des entrepreneurs indépendants.

NMP : Vous êtes devenu vous-même un entrepreneur, d’abord en devenant le patron de LVMH à New York en 2008, mais surtout en rachetant la PME Jolival en 2014. Que pouvez-vous nous dire de votre entreprise ?

RD : Jolival est une entreprise d’Angoulême fondée en 1893 qui met en bouteille une eau de source puisée à 162 m de profondeur. Je suis très sensible aux qualités propres des différentes eaux et avec Jolival, je suis tombé sur une eau extraordinaire : elle est particulièrement douce (sans nitrate) et particulièrement pure, car filtrée pendant plus de 20 000 ans dans la roche charentaise. À l’origine de cette eau, il y a une pluie qui tombait sur la tête de nos ancêtres Cro-Magnon au paléolithique supérieur.

Quand j’ai racheté Jolival, des repreneurs s’étaient essayés pendant un an à remettre la société sur pied après sa liquidation judiciaire. Ils avaient tablé sur des prix bas et du volume. Je pense pour ma part que l’eau française de grande qualité va devenir un produit rare, recherché dans le monde. Mon projet est donc de « premiumiser » Jolival, d’en faire une eau d’exception, et de compléter l’offre par d’autres eaux de source rares de ce type.

C’est là qu’intervient le rôle de « transformateur » du chef d’entreprise. Quand vous arrivez dans une société qui a toujours vendu des bouteilles de 1,5 L en plastique et que vous voulez diversifier les packagings, passer à une bouteille en verre et modifier le design pour le rendre plus conforme à l’idée de produit d’exception, vous êtes forcément confronté à des réticences qu’il va falloir éteindre peu à peu. Sans empathie avec les gens qui vous entourent, vous avez peu de chance de réussir.

NMP : Où puis-je trouver de la Jolival ? Dans mon Carrefour City préféré ?

RD : Autant cette eau est en vente partout dans sa région d’origine parce qu’elle y est considérée comme un produit local courant, autant sa distribution est beaucoup plus sélective ailleurs. Vous en trouverez au Bon Marché et chez Colette. Je vous préviens qu’elle est très chère ! Elle a été sélectionnée par le PSG comme boisson officielle des joueurs, et elle est également très appréciée des grandes maisons de cognac qui l’utilisent dans leurs séances de dégustation pour allonger le cognac et en libérer les arômes.

Aujourd’hui, la société réalise un chiffre d’affaires de 3 millions d’euros et connaît une croissance de 15% dans toutes les nouvelles variétés de packaging. J’ai embauché 3 personnes, notamment une directrice marketing, ce qui porte les effectifs actuels à 19, sans me compter.

NMP : Comme ministre des PME, vous avez créé le label « Entreprise du patrimoine vivant ». On voit que ce sujet vous passionne, vous êtes en train de lever des fonds pour investir dans ce type d’entreprise. De quoi s’agit-il exactement ?

RD : En 2002, en charge des PME, je rencontre le patron des pianos Pleyel. « On part en redressement judiciaire » me dit-il. À l’époque, Pleyel est pris en tenaille entre deux segments concurrentiels qui raflent tout, celui des pianos haut de gamme Steinway et celui des pianos d’étude fabriqués en Asie à bas prix.

Pourquoi une telle entreprise devrait-elle disparaître ? Elle fait partie de notre patrimoine culturel et représente un nom, un savoir-faire unique, liés à l’histoire de la musique, à Chopin, à Debussy, depuis des années.

C’est ainsi que l’idée du label est né. Aujourd’hui, 1300 entreprises sont labellisées. On y trouve les grandes marques du luxe (qui n’ont pas boudé la démarche, en dépit de leur notoriété) et une multitude d’entreprises très petites. 3000 autres seraient en capacité de les rejoindre car elles remplissent les 4 conditions demandées : savoir-faire d’exception, lien fort et ancien avec un territoire, dimension culturelle, potentiel à l’international.

NMP : Ces entreprises auraient pu organiser ce label elles-mêmes…

Vous sous-estimez la puissance protectrice du « pavillon » français dont on parlait tout à l’heure. Mais il faut travailler à lui conserver sa puissance symbolique. Ça me navre de voir qu’aujourd’hui on brade des bâtiments extraordinaires, ambassades, consulats, dans le monde entier. C’est pourtant bien à l’État de faire prospérer ce patrimoine qui participe au rayonnement de la France.

C’est pourquoi il me paraît normal qu’en ce domaine le « monarque » laisse sa marque. On n’aurait jamais eu le musée d’Orsay sans Giscard, la restauration du Louvre sans Mitterrand et le musée des arts premiers sans Jacques Chirac.

NMP : Votre mot de la fin ?

RD : Je vais vous raconter une anecdote. Quand j’étais ministre de la Fonction publique, je vais voir Raffarin et je lui dis : « Nous avons 900 corps d’État différents. C’est inutilement complexe et ça freine la mobilité dans la fonction publique. Je vous propose de supprimer tout ça et de garder seulement cinq grandes familles. » Réponse : « C’est de la folie ! »

Je crois au talent, je crois au courage, je crois au pragmatisme et je crois à l’empathie. C’est l’association de ces qualités qui permettra enfin qu’on avance. Notre pays a besoin de « transformateurs », qu’ils soient dirigeants d’entreprise ou hommes politiques. Pour moi, Emmanuel Macron est de ceux-là.

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