Pénurie alimentaire et travail forcé : le Venezuela au régime socialiste [Replay]

Au Venezuela, le socialisme du 21ème siècle ne marche toujours pas : l’esclavage a remplacé l’exploitation, et les zoos ont remplacé les supermarchés.

Certaines préoccupations peuvent raisonnablement être considérées comme des « problèmes de riche ». La mobilisation contre l’obésité ou pour les droits des animaux en font partie ; s’ils deviennent des sujets de société dans un pays donné, c’est que la plupart de ses habitants ne s’y inquiètent pas d’avoir un toit et de quoi manger (ou qu’ils ont un drôle de sens des priorités).

Les Vénézuéliens n’étaient peut-être pas si loin d’avoir ces problèmes. Mais aujourd’hui, l’obésité et les droits des animaux provoqueraient chez eux un rire nerveux : pour survivre, ils sont réduits à chasser les chiens, chats et pigeons dans la rue, et jusqu’aux animaux rares des zoos. Si ce ne sont pas des gens affamés qui les tuent, ces animaux succomberont eux-mêmes à la faim.

Partout, les gens font la queue devant des supermarchés désespérément vides : plus de papier toilette, plus de bière, plus de lait, et maintenant plus rien à manger. Les médecins pleurent le manque de médicaments et de matériel médical ; la visite d’un hôpital local est une plongée dans le 19ème siècle. Les pénuries s’étendent à l’électricité et au carburant, dans le pays qui dispose des plus grandes réserves mondiales de pétrole.

Comment en est-on arrivé là ?

Vous n’avez pas raté la nouvelle d’un tsunami, d’un ouragan ou d’un tremblement de terre. Le cataclysme qui s’est abattu sur le Venezuela n’a rien de naturel : c’est un cataclysme humain. Sur tous les plans.

Face aux pénuries, le gouvernement a récemment poussé un peu plus loin l’abolition de la liberté en décrétant le travail forcé aux champs, pour des périodes allant de 6 mois à un an, dans une tentative désespérée de sauver la situation et sa peau.

Le Venezuela d’aujourd’hui a de quoi rappeler les pires heures de l’URSS. Il vit la version moderne des lendemains qui chantent : le socialisme du 21ème siècle. Et comme au 20ème siècle, beaucoup ont initialement applaudi son avènement et salué les responsables.

En France aussi, le socialisme du 21ème siècle avait ses admirateurs béats. Profondément émus à la mort de leur idole Chavez, indignes quelques jours plus tard à la mort de Thatcher.

Que pensent Jean-Luc Mélenchon, et les autres partisans de Chavez puis Maduro, de la misère qui se généralise au Venezuela ? Des pénuries ? De la réintroduction de l’esclavage dans ce qu’ils espéraient voir devenir un paradis socialiste ?

On pouvait encore comprendre hier l’aveuglement qui les aurait poussés à trouver des excuses au régime. Qui a besoin de plus de temps. Qui a trop d’ennemis, à l’étranger, dans le pays et jusqu’à l’appareil du pouvoir. Qui est confronté à des profiteurs qui détournent ses efforts et alimentent le marché noir.

Mais rien dans le « rêve socialiste » [sic] ne peut justifier de réduire la population au travail forcé. L’esclavage réel vaut-il mieux qu’une subjective exploitation ?

Quand trouver des excuses au régime ne sera plus possible, on le reniera. Il faut sauver l’essentiel : il faut sauver l’idéologie. Le Venezuela ne sera plus le fer de lance du socialisme du 21ème siècle, mais une expérience inspirée par le socialisme, imparfaite et mal mise en oeuvre comme toutes les précédentes.

Il n’y a pas de socialisme. Il n’y a que des expériences socialistes, qui échouent les unes après les autres de façon très prévisible. Sans que ça ne serve de leçon.

Les économistes qui avaient anticipé et expliqué l’échec de l’expérience socialiste en URSS ont eu le tort de penser qu’une fois cet échec manifeste, le socialisme serait compris, vu pour ce qu’il est et abandonné. Cette « présomption fatale » coûte cher aux Vénézuéliens, qui pour beaucoup ont sans doute cru au « socialisme du 21ème siècle » et pour certains y croient peut-être encore.

L’idéologie socialiste est robuste. Elle résiste au temps, inchangée. Pour lutter contre la misère et rendre les hommes égaux, elle prétend avoir une recette miracle. Les hommes ne sont pas égaux parce qu’ils n’ont pas tous les mêmes chances, pas tous les mêmes cartes en main : les dés sont pipés, au profit du capital et au détriment du travail. Le capitalisme, auquel les socialistes ont donné son nom, serait une idéologie au service du capital, réductible à la propriété privée des moyens de production. Mais c’est bien plus que ça : le « capitalisme », c’est la propriété de soi.

Le capital n’est pas qu’économique ; il est aussi intellectuel, artistique, scientifique, humain. Quand le socialisme lutte contre le capital, il ne se contente pas de confisquer le capital économique ; il entend contrôler toute forme de capital.

Il n’est de richesse que d’hommes.

Bien sûr, il est important que les gens aient les clés de leur destin. Mais c’est impossible si chacun n’a pas les clés de son propre destin, si les individus ne sont que des moyens au service d’une fin, fût-elle la volonté du peuple ou son émanation.

Bien sûr, il est souhaitable, important, que chacun puisse accéder à l’éducation et à la santé. Mais ce ne sont pas des concepts qu’on peut décréter ; avec toute la bonne volonté du monde, on ne transplante pas un organe à mains nues sur une table de cuisine, et on n’apprend pas aussi bien sous la pluie et sans rien.

Il faut des mathématiques pour faire de la physique et de la biologie, il faut des ingénieurs pour faire de l’architecture. Il y a des lois indépassables, comme les lois de la physique, dont on ne peut pas dévier, mais qu’on peut comprendre et appliquer. Il en va de même des lois de l’action humaine. On ne peut pas les faire plier, mais on peut essayer de faire plier les hommes pour qu’ils n’agissent plus dans leur intérêt.

Certains pensent que cet intérêt est égoïste, que les hommes ne peuvent agir dans leur intérêt qu’au détriment des autres, et qu’il faudrait plutôt qu’ils agissent dans l’intérêt du plus grand nombre ou une forme d’intérêt collectif. Et qu’en employant toutes les ressources de façon cohérente, les résultats seront meilleurs qu’en se faisant concurrence. Heureusement, ça ne marche pas comme ça.

Heureusement, parce que penser ainsi, c’est nier l’individualité, nier la diversité ; c’est considérer que Bill Gates et Steve Jobs n’étaient mus que par le profit et ont choisi l’informatique par hasard comme ils auraient pu se lancer dans la production de saucisses. Heureusement, parce que sinon le capitalisme et l’entrepreneuriat ne pourraient jamais sortir des milliards de gens de la pauvreté. Heureusement, parce qu’il faudrait sinon se résigner à choisir entre agir au détriment des autres ou au détriment de soi-même.

Heureusement, parce que la réalité, c’est qu’on peut s’enrichir en enrichissant les autres, agir par intérêt et qu’ils en bénéficient, être responsable sans se sacrifier. Espérons que les Vénézuéliens ne seront pas plus longtemps sacrifiés par des irresponsables prisonniers de leur idéologie.