L’effet toxique de l’enseignement public[Replay]

Présenté souvent comme facteur d’éclaircissement et d’émancipation, se peut-il que l'enseignement public exerce actuellement un contrôle toxique sur nos sociétés ?

Un billet d’humeur de Gabriel Lacoste.

Enseignement public
Ecole – Credits Calliege (CC BY-NC 2.0)

Ayant longuement étudié dans des disciplines de culture générale, j’ai croisé de nombreux enseignants dans ma vie. Certains sont de vieux amis encore présents sur mon fil de nouvelles Facebook. Récemment, un d’eux partageait un texte faisant l’éloge des profs, maîtres à nous faire lire entre les lignes. Celui-ci concluait ainsi :

« Pourtant, priver les élèves d’une formation générale et fondamentale de qualité, c’est justement leur enlever ce terreau fertile sur lequel peuvent prendre racine, après un très long processus d’apprentissage, ces fameuses compétences, mais c’est aussi les condamner à être des êtres plats tout juste programmés pour répondre aux attentes et aux commandes stéréotypées de la société de consommation, du marché du travail et de la propagande politique. »

J’ai ressenti le besoin d’y répondre, tellement ce genre de propos me semblent exagérés.

Les enseignants se décrivent habituellement comme ouverts à la diversité d’opinions, rationnels, neutres, experts et nuancés. Ils déplorent l’individualisation des consciences, prétendant apporter à leurs élèves une représentation objective de la réalité. Ils valorisent la vie citoyenne, engagée politiquement, critique et soucieuse de projets de société. Ils s’opposent à l’omniprésence de l’argent, y opposant la sagesse.

Ils se racontent l’histoire de leur propre profession de façon héroïque. Au détour de la modernité, des foules enthousiastes ont revendiqué la création de leurs écoles, puis, fortes de leurs lumières, elles se sont émancipées d’idées rétrogrades. Les chances de succès de tous furent égalisées.

Qu’en est-il vraiment ? Prétention ou réalité ?

Les enseignants se définissent souvent par des prétentions plutôt que par des réalités. L’ouverture d’esprit, la rationalité, la neutralité, l’altruisme, la capacité de faire des nuances, la profondeur d’analyse, l’étendue de leur culture (générale plutôt que spécifique), la crédibilité de leurs sources sont des idéaux qu’ils veulent atteindre. Est-ce qu’ils réussissent ? Pas forcément. En fait, la structure de l’enseignement public dans nos sociétés favorise les prétentions erronées.

La signification d’un message se trouve dans la réaction de celui qui le reçoit et non dans l’intention de celui qui le formule. Si la majorité des adultes instruits pensent avoir réussi leurs cours de philosophie simplement parce qu’ils répétaient ce que leurs professeurs voulaient entendre, voilà ce en quoi consiste RÉELLEMENT le sens de cet enseignement. De la même manière, si presque personne ne se souvient, ni n’utilise, une règle d’algèbre complexe, cela définit la réalité d’un cours de mathématiques. Si les enseignants proclament ensuite haut et fort sur toutes les tribunes qu’ils multiplient nos pouvoirs intellectuels, ils ont tort. Pourquoi ? Parce que c’est le récepteur et non l’émetteur qui a autorité en la matière.

Les limites de l’enseignement actuel

Fort de ce principe, il est plus facile de montrer ce qu’il y a de toxique dans l’enseignement actuel. Au-delà des spéculations, les écoles sont avant tout des postes de contrôle visant à filtrer l’entrée des jeunes sur le marché du travail. Ce rôle donne aux enseignants un pouvoir énorme, leur permettant de taire les messages contradictoires venant de leurs élèves ou de leurs parents. Voilà un piège les rendant plus vulnérables aux fausses prétentions que n’importe quel autre groupe de la société.

Cela n’est pas forcément un problème, si le reste de la société a la capacité d’y répondre. Là où ça en devient un, c’est lorsqu’ils forment ensemble un syndicat puissant capable de contrôler ce qui se fait dans ce secteur, sous la menace de paralyser le reste de la société avec des grèves. Ils jouissent alors du privilège de financer leurs activités de prélèvements forcés, puis d’obstruer de leurs idées le parcours des jeunes vers le marché du travail.

À ce moment-là, ils se coupent du reste de la société, formant une entité autonome capable de se raconter toutes sortes de fables sur eux-mêmes sans avoir à en rendre compte. Bref, tous les ingrédients à la formation d’une culture prétentieuse et erronée sont réunis.

Culture commune ou sous-culture ?

Cette idée est invraisemblable, car le milieu de l’enseignement n’est pas remis en cause via les processus démocratiques. Il n’existe pas de comités de parents qui se mobilisent contre lui. De plus, les journalistes ne rapportent pas de mouvements de contestation exigeant la libéralisation de ce système. Lorsqu’il y a action collective, c’est pour mieux le financer en faisant payer davantage les riches. Le tout semble donc volontaire.

Pourtant, il y a deux visions conflictuelles de l’enseignement qui sont ici confondues. D’une part, il y a celle des parents et des jeunes eux-mêmes. Ceux-ci désirent s’intégrer ou intégrer leurs enfants à la société par l’apprentissage des habilités de socialisation et en se spécialisant sur le marché du travail. D’autre part, il y a la vision des professeurs (celle du texte citée plus haut). Ceux-ci rêvent de changer la société, d’en faire un lieu plus altruiste, plus réfléchi, plus général, plus noble, plus profond, plus démocratique ; bref, plus idéal. Les uns ont des objectifs pragmatiques à taille individuelle, alors que les autres en ont des rêveurs qui s’étendent à la nation toute entière, puis qui visent la ré-ingénierie de la société par l’État.

Les parents n’ont plus leur mot à dire dans l’éducation de leurs enfants

Si les parents ou les jeunes étaient véritablement en position de choisir une école pour eux ou leurs enfants, puis que les enseignants entraient en concurrence pour les satisfaire, ce serait la première vision de l’éducation qui l’emporterait sur la seconde.

La situation des familles actuellement s’apparente plus à une impuissance apprise. N’étant jamais en position de choisir ce qui se passe dans les écoles et n’ayant aucun véritable moyen d’y changer quoi que ce soit, les parents finissent par en concevoir le système comme une sorte de fatalité du destin, qui doit bien avoir sa raison d’être. Ils cessent donc d’y penser. Ce ne sont que les groupes politiquement organisés ayant une chance réelle d’en influencer les résultats qui se mobilisent devant les caméras et font beaucoup de bruits.

De ce point de vue, non, le système scolaire actuel n’est pas volontaire, mais forcé. Les idées qui y sont transmises ne représentent pas celles de la société, mais celle d’une sous-culture : la culture des étudiants et des enseignants œuvrant dans certaines facultés universitaires. C’est la grille de ces gens-là que les élèves apprennent à « lire entre les lignes ».

À qui appartient l’esprit des jeunes ?

Ce qui me choque le plus dans cette histoire, c’est d’entendre autant de gens badiner sur ce que les jeunes doivent absolument mettre dans leur tête avant d’être technicien ou professionnel. Si j’ai grandi au Québec, je dois connaître la crise d’Octobre ou les différents traités constitutionnels de la conquête anglaise à nos jours. Il faut inévitablement que je distingue des sortes de sophismes ou que je puisse raconter une histoire qui suit un schéma actantiel. Je dois pouvoir situer les pays sur une carte ou interpréter un atlas. Il est impératif que j’apprenne l’algèbre à 14 ans. Le manifeste du Parti communiste de Karl Marx ne peut pas simplement sombrer dans l’oubli (la Bible, par contre, oui), puis les rêveries de J-J. Rousseau sur le bon sauvage sont incontournables.

Et pourquoi donc ?

Il y a un tas de choses vitales que nous n’apprenons pas à l’école : séduire une femme, initier une conversation, écouter activement, résoudre un conflit, réparer une voiture, rénover sa maison, flairer des opportunités d’affaire, voyager, épargner, défendre ses droits sur le marché du travail, négocier son salaire, fouiller sur internet, diffuser un blogue sur Youtube, défendre sa propriété contre un socialiste en public, comprendre comment la taxation est du vol.

De quel droit est-ce qu’un étranger qui ne connaît rien aux exigences de MA vie viendrait me dire, à moi ou à mes parents que situer Christophe Colomb sur une ligne du temps ou faire une opération logarithmique est plus important que tout cela ? Sous prétexte de traiter l’enseignement comme un bien public ou une culture générale, ce citoyen engagé agit comme si l’esprit des jeunes lui appartenait, puis qu’il pouvait en faire usage à son gré. Lorsqu’il devient professeur, il agit comme si sa classe était son fief, puis ses élèves ses serfs, avec le contribuable comme esclave à la solde de ses fantaisies idéologiques.

Et de grâce, lecteurs, évitez de tomber dans le cliché visant à faire de moi un « individualiste » refusant le « vivre ensemble ». Dans la circonstance, l’égoïste qui n’écoute pas les gens autour de lui, c’est le prof qui défend son système de contrôle sur les esprits.

C’est pourquoi, lorsque je vois passer un texte d’un prof de philo faisant l’éloge de l’enseignement général sur mon fil de nouvelle Facebook, même s’il émane d’un vieil ami, je perds patience et deviens un troll.