Le clivage droite/gauche est dépassé, il faudra vous y faire

Aux États-Unis comme en Europe, la frontière entre droite et gauche s’efface pour laisser la place à l’opposition entre partisans et opposants à la société ouverte.

Par Guy Sorman.

Le clivage droite/gauche est dépassé
By: Marc NozellCC BY 2.0

À suivre les élections américaines, il est ardu d’y appliquer la distinction Droite Gauche comme grille de lecture. Le partage à l’européenne entre libéraux et socialistes ne fonctionne pas non plus, puisque le socialisme n’est pas représenté aux États-Unis et que tous les candidats, ou à peu près, sont favorables à un capitalisme plus ou moins réglementé. Probablement devrait-on adopter un nouveau mode d’intelligence de la politique, distinguant les partisans de la société ouverte d’un côté – celui de Hillary Clinton qui se trouve être Démocrate – face aux adeptes de la société fermée, derrière Donald Trump qui se réclame vaguement du Parti Républicain. Ces deux conceptions permettent, je crois, d’introduire un minimum de clarification dans les positions de l’un et de l’autre.

Trump ou la société fermée

Trump, qui ne manque pas de cohérence à défaut de connaissance, est contre l’immigration, contre les religions non américaines (l’Islam), contre les non blancs (les Mexicains), contre les importations (chinoises surtout), contre les engagements de l’armée américaine en dehors des États-Unis. Sa vision de la société est quasi tribale, il est partisan d’un État centralisé, fort, qui prendrait toutes les décisions sans trop de concertation ni avec l’opposition ni avec la société civile.

Sans surprise, Trump manifeste de la sympathie pour les dictateurs qui partagent ses conceptions nationalistes, autarciques, étatistes, à commencer par Vladimir Poutine. À quoi on peut opposer, point par point, le programme de Hillary Clinton, ouverte à la diversité culturelle, ethnique, religieuse, sexuelle de la nation, plutôt favorable aux échanges internationaux et à l’activisme diplomatique et militaire. Elle est également disposée à la négociation avec ses adversaires politiques qu’elle ne dénonce pas comme ennemis ; elle n’est pas pour autant une libérale classique, puisqu’elle penche pour un État interventionniste et régulateur.

Les deux candidats illustrent un reclassement des normes politiques, chacun empruntant un peu à la Gauche, un peu à la Droite, un peu à la tradition Républicaine, un peu à la tradition Démocrate, sans coïncider complètement avec les partis dont l’un et l’autre se réclament. Donald Trump rompt avec la préférence des Républicains traditionnels de Ronald Reagan à Jeb Bush, pour l’immigration, le commerce international et la propagation internationale de la démocratie. Hillary Clinton rompt aussi, mais de manière moins spectaculaire que son adversaire, avec la prudence des Démocrates (Obama en particulier) sur l’usage de l’armée pour résoudre les conflits internationaux.

Ouverture contre fermeture

On m’objectera que ce reclassement entre société ouverte et société fermée est un accident de parcours circonstanciel, spécifique aux États-Unis, une conséquence de la personnalité extravagante de Donald Trump. Cette interprétation est envisageable, mais pas certaine ; on peut aussi deviner dans cette élection une sorte de laboratoire du futur qui vaudrait pour l’Europe. Ainsi, le récent référendum britannique sur la sortie de l’Union européenne n’a pas opposé la Droite conservatrice à la Gauche travailliste, mais les partisans de l’ouverture à ceux de la fermeture. En Espagne, demandons-nous si la fragmentation du Parlement, pour la seconde fois consécutive, n’est pas due à un système de partis à l’ancienne qui ne reflètent plus le nouveau partage, entre ouvert ou fermé.

Pour l’Espagne, Mario Vargas Llosa, entre autres, a suggéré une coalition de gouvernement entre les partisans « ouverts » de l’Europe, contre les tenants « fermés » du tribalisme. Il en va de même en France, où les militants de l’ouverture ou de la fermeture se trouvent dispersés entre des partis archaïques, hérités du passé révolutionnaire, à qui l’on doit les termes de Droite (partisans du Roi en 1792) et de Gauche (partisans de la République), mais qui ne sont plus le reflet des enjeux et des tempéraments contemporains.

En vérité, les candidats aux élections parlementaires ou présidentielles ne se rangent plus sous la bannière des partis anciens que pour des raisons pratiques et d’opportunité : ces partis contrôlent encore l’organisation et les ressources qui permettent d’être candidat. Les électeurs ? Ils ne s’y retrouvent plus et les résultats ne permettent pas de constituer des gouvernements cohérents : on le constate en Grande-Bretagne autant qu’en Espagne et en France.

Comment sortir de cette grisaille et restaurer des options claires en démocratie ? On peut créer de nouveaux partis : Podemos fermé, Ciudadanos ouvert en Espagne. En France, telle est la tentation d’Emmanuel Macron, ni Droite ni Gauche, mais ouvert. Aux États-Unis, le parti Républicain a été tué par Donald Trump et devra renaître nécessairement sous une autre forme, après avoir choisi entre ouverture et fermeture. À peu près partout en Europe, les appellations des partis ne correspondent plus au choix ouvert ou fermé : la distorsion est générale.

On fera une suggestion qui permettrait peut-être, en Europe, de restaurer une continuité entre les partis et l’opinion : profiter des prochaines élections du Parlement européen en 2019, pour que les listes de candidatures se classent sur cette échelle allant de l’ouverture à la fermeture. Cet exemple venu d’en haut pourrait se diffuser parmi les nations membres. À terme, on y arrivera. Si on n’y parvenait pas, la démocratie ne serait plus viable.

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