Le discours d’Emmanuel Faber à HEC : une lecture libérale.

Et si Emmanuel Faber, le directeur général de Danone, tenait en fait dans son discours à HEC un message libéral ?

Par Nethanel Freeman.

Démission du PdG de Danone : une lecture libérale
By: Paxá SupermercadoCC BY 2.0

Lors de la cérémonie de remise des diplômes d’HEC Paris de 2016, le PDG de Danone Emmanuel Faber (Grande École promotion 1986), a tenu un discours qui, selon les médias traditionnels, allait à rebours des enseignements de l’École, ou tout du moins l’idée que le citoyen moyen se fait de ce qu’on peut apprendre à HEC Paris.

Les réactions furent diverses et variées : certains se sont émus du récit relatif à son frère schizophrène, d’autres se sont étonnés voire offusqués d’entendre un discours de gauche, prônant la justice sociale et des valeurs humanistes de la part d’un patron représentant  le capitalisme mondialisé et la recherche du profit permanent, Danone.

Monsieur Faber fustige l’argent, le pouvoir et la gloire. Il critique la main invisible d’Adam Smith, chère aux libéraux. Cependant, ces réactions et analyses souffrent d’une grille de lecture biaisée et d’une méconnaissance profonde du libéralisme et des valeurs que l’on peut y trouver. L’objet de cet article est sinon de le prouver, au moins de questionner le lecteur qui s’y risquera.

Justice sociale

À mi-chemin environ du discours, le couperet tombe : « l’enjeu de la globalisation, c’est la justice sociale ». Ce concept de justice sociale a été discuté notamment par Friedrich Hayek et une des acceptions du concept peut être totalement libérale, si l’on considère qu’il s’agit non pas de la redistribution, qui est communément utilisée, mais plutôt de justice qui s’appliquerait équitablement aux individus, quels qu’ils soient. En effet, il est clair que si l’on souhaite une véritable justice sociale, la redistribution forcée n’a aucun sens, car cela reviendrait à amoindrir la richesse de ceux qui l’ont acquise légitimement sans la prendre à d’autres, une punition injuste en somme.

La seconde critique du libéralisme, encore, que fait Emmanuel Faber, concerne l’érection de murs autours des pays, des Nations. Une oreille attentive aura relevé deux choses : d’abord, il ne cite que des États ou des entités supra-étatiques. Surtout, ses choix se portent sur ceux qui sont parmi les plus protectionnistes du monde, à savoir les État-Unis, l’Arabie Saoudite (qui, rappelons-le, interdisait jusqu’en 2014 l’accès à son territoire aux Juifs) et l’Europe. Le libéralisme abhorre le protectionnisme et si certains libéraux acceptent qu’il y ait des frontières, il s’agirait uniquement de murs de sécurité, de protection des populations, et non pas une volonté de frein économique.

Si l’on poursuit plus loin, on trouve ce passage qui ferait à première vue plaisir à tout étatiste ou planiste qui se respecte :

« On vous a dit qu’il y avait une main invisible, et il n’y en a pas. Ou bien peut-être qu’elle existe, mais elle est plus handicapée que l’était mon frère. Elle est cassée. Il n’y a que vos mains, mes mains, toutes nos mains, pour changer les choses et les rendre meilleures. »

Pour autant, il ne fait aucun doute que l’on est ici en présence d’un passage on ne peut plus libéral. Emmanuel Faber dit qu’il n’y a pas de main invisible, puis se rétracte. Rapidement, il se corrige et nuance son propos, de peur que celui-ci soit mal compris. Et finalement conclut que la main invisible existe mais qu’elle est handicapée, cassée. Il s’agit d’une critique libérale classique de l’intervention de l’État, qui par ses réglementations incessantes, son ingérence constante dans les affaires privées tant sur le plan moral qu’économique, bride l’innovation et l’initiative des individus. Cette bride handicapante empêche cette main de fonctionner correctement, créant des aberrations telles que l’existence d’emprunts à taux négatifs du fait de réglementations bancaires ou assurantielles (Bâle III, Solvabilité II). Le doute n’est plus permis quand il en appelle aux mains de chacun pour changer le monde. Aux mains de chacun des individus présents dans l’auditoire. Un libéralisme décomplexé, en somme.

Contre l’argent

Pour terminer son discours, Emmanuel Faber met en garde contre l’argent, le pouvoir et la gloire. La critique de l’argent et de sa mauvaise compréhension/utilisation est présente dans la tradition libérale. Sans entrer dans le détail des deux derniers (la critique du pouvoir, politique notamment, est intimement liée à la tradition libérale), le sujet du rapport à l’argent et de sa mauvaise compréhension/utilisation est présent dans la tradition libérale.

On peut noter le pamphlet de Frédéric Bastiat, Maudit Argent qui, explique la différence fondamentale entre richesse et argent, entre moyen et fin, expliquant que ce qui compte véritablement, ce sont le travail et l’échange. Ainsi, amasser de l’argent et le laisser dormir sous le matelas n’a aucun sens dans la tradition libérale. Seule son utilisation, dont l’épargne bien gérée fait partie, lui donne un sens.

Finalement, que retenir de ce discours ? Une leçon de libéralisme que beaucoup n’ont pas comprise. Une étude lexicologique de ce dernier pourrait le confirmer aisément. Cela provient, sans doute, d’une trop pauvre culture libérale et d’une méconnaissance de ce que le libéralisme peut impliquer. Une mise en évidence que nombre de médias font l’impasse de l’analyse profonde afin de satisfaire un besoin d’immédiateté sans le moindre début de réflexion, de tentative de prise de hauteur sur un sujet étonnant, en apparence tout du moins.

Laissons à Emmanuel Faber le dernier mot pour conclure cet article :
« Ne soyez pas esclaves de l’Argent, soyez LIBRES ! »