Michel Rocard et l’introuvable « deuxième gauche »

Michel Rocard fut le plus emblématique des représentants de la deuxième gauche, mais quelles différences véritables sa politique entretint-elle avec celle de François Hollande aujourd’hui ?

Par Nathalie MP.

Michel Rocard et l'introuvable 2eme gauche
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Michel Rocard est mort samedi 2 juillet 2016 des suites d’un cancer à l’âge de 85 ans. Ancien Premier ministre de François Mitterrand (de 1988 à 1991), qui s’ingénia à contrarier ses ambitions présidentielles, il fut l’inspirateur de nombreux hommes politiques socialistes de la génération actuelle, dont l’actuel Premier ministre Manuel Valls ou le ministre de l’Économie Emmanuel Macron. Son décès a suscité beaucoup d’émotion dans la classe politique qui, de la gauche à la droite, se trouve d’accord pour saluer un grand homme d’État intègre, pragmatique et visionnaire, un réformateur inlassable, soucieux de concilier l’économique et le social, cherchant toujours à associer la société civile au rôle de l’État. 

Michel Rocard et l’échec de la deuxième gauche

Repensant à sa carrière et lisant ces jours-ci les articles qui lui sont consacrés, il me semble que Michel Rocard, homme véritablement épris de justice et de liberté, a cependant échoué dans sa quête en la limitant au périmètre du socialisme, même rebaptisé deuxième gauche. En dépit des réformes plus ou moins heureuses qu’il a menées lorsqu’il agissait en tant que Premier ministre, c’est-à-dire principalement la création du Revenu minimum d’insertion (RMI) en 1988 suivie du rétablissement d’un impôt sur la fortune pour le financer (ISF) en 1989, puis l’instauration de la Contribution sociale généralisée (CSG) en 1991, et une amorce de réflexion sur les retraites avec le premier Livre blanc, il en résulte une action politique pétrie de contradictions qui oscille en permanence entre le réalisme du terrain et l’idéalisme des idées, pour se concrétiser finalement dans le socialisme non marxiste d’aujourd’hui, c’est-à-dire la social-démocratie la plus conventionnelle.

La vidéo ci-dessous, réalisée par l’hebdomadaire Le Point, retrace les grandes étapes de sa biographie de façon purement factuelle (01′ 33″) :

Michel Rocard est né en 1930 à Courbevoie dans une famille attachée à la réussite scolaire, surtout dans les matières scientifiques. Son père, physicien formé à Normale Sup, travaillera notamment sur les programmes de mise au point de la bombe atomique française. Sa mère étant de confession protestante, le jeune Michel fréquente les Éclaireurs unionistes de France. Il y fait la connaissance de Lionel Jospin et reçoit le surnom de « Hamster érudit ».

Déjà très savant et très intéressé par les idées, il est cependant plus littéraire que scientifique et s’orientera après le Bac (1947) vers Sciences Po puis l’ENA (dont il sort Inspecteur des finances en 1958), en opposition au souhait de son père de le voir entreprendre des études d’ingénieur. Sur le plan politique, il reçoit une initiation à l’histoire de la gauche dispensée par son contremaître lors d’un stage de tourneur-fraiseur, ce qui le conduit à adhérer à la SFIO (ancêtre du PS) en 1949.

Mais la décennie 1950 va très vite faire émerger chez nombre de socialistes, et chez Michel Rocard, un besoin de deuxième gauche. Dans le bloc soviétique, la mort de Staline en 1953 sembla ouvrir une période de libéralisation, mais la façon radicale dont fut réprimée l’insurrection de Budapest en 1956, montra assez clairement que le socialisme soviétique était toujours totalitaire. En France, le gouvernement de Guy Mollet (SFIO), dont François Mitterrand est Garde des Sceaux, mène une politique algérienne particulièrement répressive, prononçant de multiples condamnations à mort et donnant aux militaires tous pouvoirs de police sur le sol algérien.

Alors que François Mitterrand, qui se voit futur Président du Conseil, continue d’appuyer et de mettre en oeuvre cette politique, ses collègues Mendès-France et Savary démissionnent. Ce sont eux, rejoints par d’autres membres de la SFIO, qui donnent naissance en 1958 au Parti socialiste autonome (PSA) contre le totalitarisme communiste et contre la politique coloniale de la France. Il évoluera en Parti socialiste unifié (PSU) en 1960 en intégrant aussi des communistes dissidents tels que François Furet et des chrétiens de gauche.

L’engagement de jeunesse de Michel Rocard

Michel Rocard, encore obscur à l’époque, adhère au PSA dès sa création et manifeste ainsi, sans en prendre toute la mesure à ce moment-là, sa complète divergence de valeurs avec François Mitterrand, celui dont il sera plus tard, malgré et à cause de la foncière mésentente entre eux, Premier ministre et rival toujours malheureux.

J’ai qualifié plus haut Michel Rocard d’homme épris de justice et de liberté ; son adhésion au PSA puis au PSU contre la politique menée par la SFIO était mon premier argument en ce sens.

Je tire mon second argument du pseudonyme qu’il se choisit dès 1953 et qui sera son seul nom connu au PSU jusqu’en 1967, année où il en devient Secrétaire général. Il se fait connaître comme Georges Servet, par référence au théologien catholique (et médecin espagnol) Michel Servet (1511-1553).

En pleine Réforme protestante, Michel Servet développe une théorie qui nie le dogme de la Trinité. De quoi déplaire à la Sainte Inquisition catholique, mais aussi à tous les Chrétiens de l’époque. Fuyant l’Inquisition, il fait étape à Genève où Jean Calvin, Protestant rigoureux, impose une théocratie impitoyable aux hérétiques. Il est arrêté, emprisonné et jugé dans un procès où ses juges ont du mal à comprendre sa position, si ce n’est qu’ils y voient une menace pour la religion. La sentence tombe : il est condamné à être brûlé vif. Calvin, dans sa grande bonté, avait préconisé la décapitation.*

On me pardonnera cette apparente petite digression, mais je pense qu’on ne choisit pas le pseudo de Servet par hasard. On le choisit parce qu’on hait l’oppression et parce qu’on aime la liberté.

Mais à s’être cantonné à la sphère socialiste pour explorer la liberté, Michel Rocard a versé plus sûrement dans la social-démocratie que dans le libéralisme, ou le néo-libéralisme comme l’en a accusé un peu trop facilement Jean-Pierre Chevènement par exemple.

Réalisme et pragmatisme

Lorsqu’il devient Premier ministre en 1988, la deuxième gauche se veut réaliste et pragmatique. Elle rejette les nationalisations du Programme commun, jugées excessives, et plaide pour plus de décentralisation. Il n’est pas exclu de reconnaître que la production et l’emploi sont le fait des chefs d’entreprise. Mais dans la réalité, Michel Rocard va profiter de l’élan impulsé pendant la cohabitation de Jacques Chirac avec François Mitterrand de 1986 à 1988.

À ce moment-là, la croissance est de 3,8 % et les recettes fiscales sont au plus haut, mais le précédent septennat a vu le chômage augmenter fortement. C’est pour apporter une solution de revenu aux personnes en fin de droits que Michel Rocard lance le RMI dès 1988. Si le I signifie bien insertion, si le RMI est censé être un revenu temporaire, il va devenir finalement un revenu récurrent de long terme, car s’il est facile de décider de distribuer de l’argent prélevé par impôt, et si l’on peut toujours compter sur le déficit budgétaire pour jouer au socialiste de la première ou de la deuxième gauche, il est beaucoup plus difficile, voire impossible, de faire baisser le chômage par les mêmes moyens. En 1995, date à laquelle Mitterrand quitte le pouvoir après deux mandats, les chômeurs sont au nombre de 2,5 millions, soit 1 million de plus qu’en 1981.

Justement, question financement, les idées de Rocard relèvent du socialisme le plus classique : Chirac ayant supprimé l’IGF ou Impôt sur les grandes fortunes instauré par Pierre Mauroy, il le rétablit sous le nom moins marxisant, plus social-démocrate, plus politiquement correct  d’ISF ou Impôt de solidarité sur la fortune. Aujourd’hui, le RMI est devenu le RSA , le chômage est au plus haut et l’ISF est toujours en vigueur faisant fuir les capitaux qui pourraient utilement s’investir en France.

L’impôt (ou la cotisation sociale, il y a débat doctrinal sur la nature exacte, alors disons le prélèvement obligatoire) connu sous le nom de CSG (Contribution sociale généralisée) devait permettre d’assurer le financement de la Sécurité sociale. Fatale erreur. S’il est possible de trouver un financement dans la poche des contribuables, pourquoi dépenser moins ? On croit faussement qu’une nouvelle taxe va régler définitivement un problème de déficit. C’est tout le contraire qui se passe. Le déficit persiste d’exercice en exercice et la taxe augmente et se démultiplie constamment, comme on peut le constate 25 ans plus tard. Le taux de la CSG est passé de 1,1 % de tous les revenus lors de sa création à 7,5 % sous le gouvernement de Lionel Jospin. En 1996, Alain Juppé a ajouté la CRDS (Contribution pour le remboursement de la dette sociale) au taux de 0,5 % de tous les revenus (modulo des abattements, on est en France, l’usine à gaz est un minimum). Prévue pour durer 5 ans, la CRDS est toujours solidement en place.

S’il a contribué à faire connaître les traductions de Friedrich Hayek en France, Michel Rocard a aussi écrit un ouvrage sur la crise avec Pierre Larrouturou, chantre du partage du travail. S’il fustige les courants les plus à gauche du Parti socialiste, notamment celui d’Arnaud Montebourg et s’il taxe ATTAC de « monument de bêtise économique et politique », il fonce tête baissée dans la taxe carbone et il n’a eu aucune peine à endosser l’habit passablement ridicule d’ambassadeur chargé de la négociation internationale pour les pôles arctique et antarctique que lui a taillé Nicolas Sarkozy en 2009.

L’expérience autogestionnaire

S’il a rejeté le centralisme de l’économie planifié en lui préférant le modèle économique plus autonome du PSU, à savoir l’autogestion, il fut d’une part ministre du Plan dans les gouvernements Mauroy à partir de 1981 et il attribua d’autre part des vertus étonnantes au gouvernement du maréchal Tito. Ce dernier inscrivit en effet l’auto-gestion dans la constitution de la Yougoslavie, mais il n’en résulta certes pas un régime politique démocratique. Expérimenté en France dans l’entreprise horlogère LIP entre 1974 et 1976 sous le regard attentif de Michel Rocard et du PSU, ce système de gestion ne parvint pas à sauver l’entreprise de la faillite. Loin de stimuler les initiatives personnelles comme le fait la propriété privée, l’auto-gestion décourage les plus entreprenants et entretient les moins actifs dans un système de nivellement par le bas.

Face à ce bilan, on est fondé à se demander si le concept de deuxième gauche a un sens, si ce n’est pas un rêve, une chimère, une utopie sympathique, totalement impratiquée et finalement impraticable. Michel Rocard fut le plus emblématique de ses représentants, mais quelles différences véritables sa politique entretint-elle avec celle de François Hollande aujourd’hui ?

On dit qu’à la fin de sa vie, il critiqua beaucoup le gouvernement actuel, jugé par lui mauvais négociateur, notamment sur la loi Travail. C’est certainement vrai sur la forme. Il est également exact de dire que Michel Rocard, très grand utilisateur de 49.3 pour faire voter ses projets, se différencie de Manuel Valls sur ce point car il ne disposait pas de majorité à l’Assemblée tandis que notre Premier ministre a éclaté sa majorité. Mais sur le fond, la conduite politique est la même, faite d’impôts et de dépenses publiques, vecteurs imparables du contrôle des administrés.

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