Il y a 35 ans, les 3 leçons de l’élection de Mitterrand

Publié Par Nathalie MP, le dans Histoire

Par Nathalie MP.

Il y a trente-cinq ans, le 10 mai 1981, la France passait « de l’ombre à la lumière », selon la célèbre formule quasi mystique de Jack Lang. C’est en effet ce jour-là que François Mitterrand, après deux tentatives ratées, accédait à la présidence de la République française en battant son prédécesseur Valéry Giscard d’Estaing avec 51,76% des suffrages exprimés, devenant le premier chef d’État de gauche de la Vème République. C’est ainsi que la France s’est offert une sorte de produit « trois en un » : un changement politique qui a fait l’effet d’un coup de tonnerre, la personne non sans ambiguïté de François Mitterrand et la mise en application vraie de vraie du Programme commun de la gauche. 

Si Jack Lang, idolâtre des débuts, en est resté à sa première impression sur la bienheureuse lumière répandue par la Mitterrandie, au point de publier récemment un Dictionnaire amoureux de François Mitterrand, je vois pour ma part beaucoup d’ombres au tableau, dont certaines se projettent jusqu’à nous et façonnent encore les termes du débat politique qui se lève aujourd’hui, à un an des élections présidentielles de 2017.

Il serait injuste de ma part de ne pas signaler d’entrée de jeu que je crédite François Mitterrand de trois attitudes remarquables dont la France peut être fière :

1. Étant farouchement opposée à l’exécution capitale dans tous les cas de figure, quelles que soient les caractéristiques de l’assassin et quelles que soient les caractéristiques de l’assassiné, je lui rends grâce d’avoir mené à bien avec Robert Badinter l’abolition de la peine de mort dont la loi fut promulguée en octobre 1981.

2. Étant également convaincue de la nécessité de faire vivre le projet européen au sein des grands ensembles qui composent un monde aujourd’hui confronté aux nombreux défis du terrorisme islamiste, de l’évolution démographique, du progrès technologique, je le remercie d’avoir placé la fidélité à l’Europe dans ses priorités.

3. Enfin, bien qu’ayant fait entrer quatre ministres communistes dès 1981 dans les gouvernements Mauroy successifs (pour mieux les impliquer dans le naufrage final ?), François Mitterrand, habile à ménager la chèvre et le chou par ambition personnelle, n’avait aucune sympathie profonde pour le communisme ou l’URSS. En 1983, suite aux révélations d’un agent soviétique connu sous le nom de code « Farewell », il expulse 47 diplomates soviétiques accusés de se livrer à de l’espionnage sur le sol français et remet lui-même à Ronald Reagan lors d’un G7 la liste de tout ce que Farewell a révélé aux autorités françaises, ce dernier geste contribuant à rassurer les Américains sur le gouvernement français.

Le programme commun

Le changement politique amené par l’élection de François Mitterrand n’est pas seulement une victoire de la gauche sur la droite, c’est peut-être aussi surtout une victoire du Parti socialiste dans sa forme rassemblée du Congrès d’Épinay (1971) sur le Parti communiste (PCF). Dans les années 1970, ce dernier avait l’habitude de réunir environ 20% des suffrages à chaque élection nationale ou locale. Il n’y avait pas de raison que ça s’arrête et la négociation du Programme commun entamée en 1972 avec le Parti socialiste et le Mouvement des Radicaux de gauche devait conforter cette position.

Les trois partis présentent un candidat unique lors de l’élection présidentielle de 1974 sans obtenir le pouvoir, mais à partir de cette date, le Parti socialiste domine systématiquement le Parti communiste aux élections car l’évolution économique de la France s’accompagne d’une baisse des effectifs ouvriers au profit des salariés des entreprises de service.

Afin de retrouver son attractivité, le Parti communiste souhaite durcir le Programme commun en augmentant les nationalisations prévues et les pouvoirs syndicaux dans les entreprises nationalisées, mais ses deux partenaires refusent net, précipitant la rupture en 1977 et la constitution de listes séparées pour les élections législatives de mars 1978. Un rabibochage de dernière minute intervient entre les deux tours mais ne permet pas d’obtenir une majorité de gauche à l’Assemblée nationale. Les Français ont fait le « bon choix » demandé par Giscard dans son discours resté fameux de Verdun-sur-le-Doubs.

En vue de l’élection présidentielle de 1981, le Programme commun est adapté par le Parti socialiste sous la forme des 110 propositions pour la France du candidat Mitterrand. Au premier tour, Georges Marchais se présente en propre pour le Parti communiste. Il ne recueille que 15% des voix (contre encore 20% aux législatives de 1978). Il appelle à voter pour Mitterrand au second tour, mais il semblerait qu’en sous-main le PC se soit activé à faire élire Giscard. À titre personnel, je me souviens fort bien que Brejnev avait fait savoir tout le bien qu’il pensait du Président sortant.

Finalement, François Mitterrand est élu avec 51,76% des suffrages exprimés et une participation de 86%, soit une avance de plus de 1 million de voix. Il a réussi à rassembler la gauche tout en avalant le PC qui ne regagnera jamais son influence électorale antérieure. C’est un coup de tonnerre dans la France de droite qui avait encore gardé une large majorité à l’Assemblée nationale en 1978 (notamment grâce à des manœuvres en ce sens du Parti communiste, d’après Jean Lacouture dans sa biographie de Mitterrand).

Une sorte de panique saisit certains milieux français qui envisagent de quitter la France devant la perspective de la politique socialo-communiste annoncée par le Programme commun. Voici l’annonce officielle des résultats au « 20 heures » d’Antenne 2 (01′ 15″) :

 

L’ambiguïté de François Mitterrand

Il n’en reste pas moins que François Mitterrand est arrivé sur la scène de l’Histoire de France dans un halo permanent de contradictions et de duplicité. « Multiplicité », dit Jean Lacouture, mi-indulgent, mi-lucide :

« De Vichy à la Résistance, de la droite à la gauche, des Croix-de-Feu au socialisme : toujours multiple et dissonant, François Mitterrand a été en guerre avec lui-même. »

Je suis plus sévère. Plus qu’en guerre avec lui-même, je vois surtout un François Mitterrand à l’aise dans toutes les tactiques favorables à ses ambitions. Jean Lacouture admet d’ailleurs que son portrait manque sans doute de quelques « coups de canif. » Pour ma part, j’aimerais rappeler trois événements marquants (il y en a beaucoup d’autres) qui selon moi éclairent sa personnalité perpétuellement opportuniste.

Sous son ministère de Garde des Sceaux dans le gouvernement présidé par Guy Mollet à partir de février 1956, au plus fort de la guerre d’Algérie, 45 condamnations à mort sont prononcées. En complet désaccord avec cette politique coloniale, ses collègues Mendès-France, Defferre et Savary démissionnent, mais pas lui. Au contraire, il fait adopter une loi qui donne tous pouvoirs aux militaires en matière de justice sur le sol algérien, ce qui revient à autoriser la torture. Selon ses biographes, l’explication tient au fait qu’il souhaite absolument rester au gouvernement pour accéder à la Présidence du Conseil auquel sa prochaine nomination lui semble imminente.

En 1959, dans le contexte d’autodétermination de l’Algérie que le général de Gaulle vient d’annoncer contre les tenants de l’Algérie française, François Mitterrand est simple sénateur de la Nièvre et sa cote de popularité a besoin d’un petit coup de main. Dans la nuit du 15 au 16 octobre à Paris, rentrant chez lui en voiture, il se sent suivi, abandonne sa voiture avenue de l’Observatoire (près des jardins du même nom) escalade une haie et se cache derrière. Sa voiture est criblée de sept balles.

Le lendemain, il incrimine l’extrême-droite Algérie française et prétend qu’il ne doit son salut qu’à sa rapidité de réaction (voir un joli moment d’hypocrisie dans la vidéo INA en lien ici). Le voilà redevenu le héraut de la lutte contre l’extrême-droite et pour l’Algérie indépendante. C’est risible vu ce que j’ai relaté au paragraphe précédent, et vu ce que je vais dire dans le point suivant.

Toujours est-il que quelques jours plus tard, un certain Pesquet, ancien gaulliste qui a rejoint l’extrême-droite, explique que lui et le sénateur se sont rencontrés pour mettre cette petite affaire au point. Par la suite, il explique aussi avoir participé à la machination pour discréditer Mitterrand alors que ce dernier n’avait pas d’autre objectif que de requinquer sa popularité.

En 1965, François Mitterrand se présente une première fois aux élections présidentielles comme candidat unique de la gauche. Il arrive en seconde position avec presque 32% des voix, mettant le général de Gaulle en ballottage. Pour le second tour, il reçoit sans surprise l’appui de toute la gauche et, avec un peu plus de surprise, celui du candidat centriste malheureux Jean Lecanuet (un Bayrou avant l’heure ?) Mais le pompon revient incontestablement à l’extrême-droite de Tixier-Vignancourt et à l’OAS qui appellent aussi à voter pour lui. Ça ne suffira pas loin s’en faut, mais c’est un exemple de plus des qualités morales à géométrie ultra-variable de l’homme qui devint Président le 10 mai 1981.

Les mesures symboliques du mitterrandisme

Il y a des traditions qu’il faut respecter. Lorsque la gauche arrive au pouvoir, elle se doit d’inaugurer son mandat par des mesures symboliques. Se rêvant en successeur de Léon Blum, François Mitterrand ne pouvait faire moins que le Front Populaire. Il est donc prévu que les mesures emblématiques votées en 1936, la semaine de 40 heures et les deux semaines de congés payés, seront prolongées par la semaine de 35 heures et la cinquième semaine de congés payés. Si cette dernière est votée facilement, les 35 heures reçoivent une forte résistance et seront pour l’instant limitées à 39. Martine Aubry se chargera de finaliser l’esprit du Programme commun lors de son passage au ministère du Travail en 1998 et 2000 sous l’ère Jospin.

Pierre Mauroy, nommé Premier ministre dès le passage à la lumière jusqu’à la catastrophe économique qui arrive assez vite derrière, est chargé de mettre en oeuvre les 110 propositions pour la France. Elles valent le coup d’être relues aujourd’hui car on s’aperçoit que les revendications des syndicats et des partis de notre gauche frondeuse et extrême en sont largement inspirées.

Salaire minimum revalorisé de 10%, impôt sur les grandes fortunes, grands travaux, embauches de 150 000 personnes dans des emplois publics, retraite à 60 ans, régularisation des étrangers en situation irrégulière s’ils peuvent justifier d’un emploi, blocage des prix et des loyers, programme de nationalisations, lois Auroux sur le droit du travail avec instauration du comité d’hygiène et sécurité dans les entreprises, relance de la politique agricole commune (PAC) avec prix garantis et marchés organisés, recul de la part du nucléaire, doublement du budget de la Culture et Fête de la Musique, Opéra Bastille, Grande Bibliothèque etc., etc.

Bien évidemment, tout cela coûte de l’argent. Bien évidemment, la confiance des investisseurs est au plus bas et de nombreux capitaux partent à l’étranger. Bien évidemment, tout cela n’a aucun effet sur le chômage et n’apporte aucune amélioration sociale. C’est même tout le contraire. Mitterrand a été notamment élu sur sa capacité supposée à juguler le chômage.

Peu important en 1974 (environ 600 000 personnes), il augmente beaucoup pendant le septennat de Giscard qui subit directement les effets du choc pétrolier de 1973, ce qui lui coûte en partie sa réélection. En 1981, le chômage atteint 1,5 million de personnes. Mais en 1995 il atteint 2,5 millions. Le RMI, ancêtre du RSA, est créé en 1988 pour fournir un revenu aux personnes qui sortent des catégories du chômage, dans le contexte d’une situation sociale française très dégradée par les bons soins des politiques socialistes menées jusque là.

Et bien évidemment, tout cela ne fait aucun bien aux comptes publics. En 1981, la dette publique était de 110 milliards d’euros. Fin 1983, elle passe à 170 milliards et en 1995, date de fin des deux mandats mitterrandiens, elle est de 663 milliards, soit une multiplication par six.

Le Franc sera dévalué trois fois (1981,1982,1983) et il faudra abandonner d’urgence la mise en application du Programme commun pour adopter en mars 1983 le « tournant de la rigueur » avec Laurent Fabius comme nouveau Premier ministre, seule alternative à une sortie du Système monétaire européen (SME) et une possible mise sous tutelle du FMI.

S’enclenche alors une période faussement réaliste qui voit la gauche au pouvoir s’enivrer de ses nouvelles possibilités économiques. C’est le triomphe de l’argent-roi, surtout pour la caste au pouvoir, non pas dans une acception libérale comme on l’entend ou le lit souvent, mais dans un dévoiement caractéristique du capitalisme de connivence.

Les « affaires » succèdent aux « affaires », du scandale financier du Crédit lyonnais au scandale moral du sang contaminé, pour lequel aucun ministre « responsable mais pas coupable » ne sera incriminé, en passant par la république des copains et des coquins, les écoutes de l’Élysée, pour lesquelles François Mitterrand a bien été reconnu comme en étant l’instigateur, etc., etc… C’est le triomphe de la déchéance du socialisme.

Apparemment, ce n’était pas assez horrible, il fallait encore que dernièrement la France passât par François Hollande, celui qui n’aimait pas la finance. Encore combien de temps faudra-t-il refaire les mêmes erreurs, largement documentées, pour enfin comprendre que la voie de la prospérité et de la progression sociale n’est pas sur le chemin de l’État-providence qui n’aime ni le travail ni l’entreprise, mais sur celui d’un recul de l’État dans les affaires des citoyens et d’une gestion rigoureuse de ses propres affaires limitées à ses fonctions essentielles de garant des libertés ?

Sur le web

  1. Longtemps malheureusement , à cause du point positif no 2 . Le projet européen paraissait de pime abord -comme toute imposture- une bonne idée . Mais voila nous sommes maintenant pris au piège de cette construction qui nous protège de manière perverse et fallacieuse des sanctions économiques et monétaires qui auraient du nous frapper bien avant, nous permettant d’éviter de faire les réformes pourtant indispensables. Plus dure sera la chute…

  2. quand mittérand est arrivé au pouvoir en 1981 , ma mère à dit cette petite phrase à son patron ( de droite ) qui fulminait contre l’élection du ps : ce n’est pas le peuple qui a mis la gauche au pouvoir , c’est la droite …..donc giscard et sa politique ; rebelotte en 2012 , un ras le bol important de sarkozy a permis l’élection de flandouille ; nous sommes en 2016 , et les électeurs comprennent que les deux principaux partis ne valent pas mieux l’un que l’autre ;

  3. Il me semble qu’avec l’arrivée de Mitterand a fleuri l’art de paraître ce que l’on est pas. Pour se faire élire, les candidats promettent n’importe quoi et évidemment n’appliquent pas leur programme. Par conséquent on ne fait rien, ou plutôt on fait uniquement des actes symboliques. Bien sûr ceci a de l’importance mais ce n’est pas tout. Que dirait-on d’un chef d’entreprise dont la seule action aurait été de supprimer sa place de parking réservée et d’en faire une place pour handicapés, mais qui n’aurait fait que ça et laissé sa société couler pour terminer en faillite? C’est pourtant ce que les présidents font depuis 1981. Peut-on alors s’étonner de voir monter le populisme si les partis ne font rien ?

  4. L’abolition de la peine de mort est un scandale. la majorité du peuple (ainsi que la majorité des magistrats) étaient pour mais Mitterand a décidé de forcer les choses. Il est intéressant de voir qu’historoquement, le mouvement abolitionniste est porté par une élite composé d’intellectuels (en gros, des bobos) extrêmement arrogant.
    N’oublions pas que Badinter est responsable de la situation actuelle concernant la criminalité. C’est lui le fondateur du laxisme envers les criminels. Pour cet idéologue, seuls les crimes « économiques » (toute la criminalité en col blanc) étaient importants et méritaient d’être puni sévèrement. Tout le reste méritait selon lui la clémence. Dans son esprit tordu d’idéologue gauchiste, les criminels ne sont pas responsables de leurs actes. Ce sont aussi des victimes de la société

  5. Marrant que Mitterand ait supprimé la peine de mort, lui qui a utilisé des barbouzes en Algérie sans parler du fait qu’ un nombre assez considérable de personnes devenus gênantes pour lui sont mortes dans des circonstances assez suspectes.

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