Donald Trump, le Brexit, les classes moyennes et les grognons

mondialisation

« Alors que les riches deviennent toujours plus riches, les pauvres deviennent toujours plus pauvres. » L’important, pour qu’un mensonge devienne un lieu commun, est de le répéter suffisamment souvent, à suffisamment de personnes, et ne surtout pas tenir compte d’études sérieuses qui viennent régulièrement flanquer par terre tous ces efforts de propagande.

À ce propos, deux articles du même auteur sur ce sujet, l’un paru sur Vox et l’autre dans la Harvard Business Review, apportent un rafraîchissant éclairage sur cette propagande.

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Branko Milanovic, professeur à l’Université de New-York, a réalisé une étude assez détaillée de l’impact de la mondialisation sur les différentes classes de populations à l’échelle mondiale et notamment son effet sur leurs revenus. Cette étude porte entre autres sur la répartition des revenus par centiles — i.e. chaque centile représente 1% de la population disposant de la tranche de revenu considérée — et sur leur évolution dans le temps, depuis 1988 jusqu’à présent.

Comme le pointe très justement l’auteur, beaucoup d’études sur l’évolution récente des revenus portent sur des régions ciblées : on trouve assez facilement l’évolution des revenus sur les 30 ou 40 dernières années dans les pays de l’OCDE, à l’échelle mondiale, pour les pays pauvres, etc. En revanche, l’étude de l’évolution de ces revenus par centiles et à l’échelle mondiale est plus rare. C’est d’autant plus dommage que les conclusions qu’on peut en tirer sont éclairantes et plutôt en contradiction avec le discours dominant, tout en expliquant assez bien les comportements observés dans les pays occidentaux.

En substance, tout peut se résumer au graphique suivant :

la mondialisation est-elle bénéfique à tous les pays ?Cliquez pour agrandir

Ce graphique montre l’évolution des revenus sur la période 1988-2008, ajustés en dollars de 2005, sur la population mondiale ; les données ont été établies par centiles, le graphique ci-dessus montre des paquets de 5%, et le graphique détaillé par centile est disponible ici. Cette représentation indique par exemple que les cinq premiers pourcents de la population mondiale ont observé un gain d’environ 15% de leurs revenus sur la période considérée, ou que le 5% de plus haut revenu a vu les leurs progresser de plus de 60%.

Déjà, l’assertion que les pauvres deviennent plus pauvres est largement battue en brèche : il y a de moins en moins de pauvres. En outre, en termes d’inégalités, les statistiques montrent qu’à l’échelle mondiale, le coefficient de Gini (qui, à 100, signifie une inégalité totale et à 0, une égalité totale) a diminué de 69 à 64 : non seulement, les pauvres sont moins pauvres, mais l’inégalité entre riches et pauvres diminue.

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Le reste du graphique nous en dit encore plus.

On observe en effet que, de très loin, c’est bien le 1% le plus riche qui a le plus profité de la mondialisation. Ce 1% représente les personnes qui engrangent 45.000$ par an ce qui, pour une famille traditionnelle de 4 personnes (deux parents et deux enfants), représente 180.000$ de revenus nets après impôts ; reconnaissons-le, c’est très confortable, mais on est assez loin de l’image d’Épinal du millionnaire à gros cigare censé représenter à lui seul ce 1% si souvent décrié.

En outre, se focaliser sur ce 1%-là serait oublier les 99% restants qui ont eu un trajet fort différent.

Ainsi, pour 85% de la population mondiale, la progression a aussi été spectaculaire : on parle en effet de plus d’un milliard et demi d’individus, essentiellement issus d’Inde et de Chine, qui ont vu leurs revenus se multiplier par respectivement 2,3 et 5,6 en une vingtaine d’années. La Chine, par exemple, a observé 63 centiles de gain pour sa population, dans un « grand bond en avant » qui ne doit rien au communisme et tout à l’ouverture du pays au marché mondial et aux méthodes typiquement capitalistes.

Enfin, on ne pourra passer sous silence le creux, dramatiquement visible dans le milieu du graphique, correspondant aux centiles 70 à 95. Ce sont ces derniers qui ont observé la plus faible progression de leurs revenus sur cette période ; attention, ici, on ne parle pas de baisse, mais bien d’une augmentation plus faible que tous les autres centiles, et même en dessous de la moyenne générale située autour de 25%. Or, les populations concernées sont celles des classes moyennes des pays riches occidentaux.

Dit autrement : la mondialisation, si elle a énormément bénéficié au 1% le plus riche, et beaucoup à tous les centiles de 1 à 70, n’a permis qu’une amélioration modeste voire nulle pour les classes moyennes occidentales. Typiquement, ces classes moyennes occidentales sont composées des individus qui ont subi les vagues de délocalisations des années 80 et 90 au profit des pays comme l’Inde ou la Chine, justement. Ce sont eux qui ont vu leurs emplois devenir obsolètes ou peu compétitifs face à une main d’œuvre d’autant plus bon marché qu’elle était en nombre important.

Du reste, c’est logique : en moyenne, ces classes moyennes sont handicapées par leur position géographique (typiquement, la campagne, les villes moyennes avec moins d’opportunités d’emploi), par l’avalanche de législations et de réglementations trop protectrices (depuis le sanitaire jusqu’au social) qui, finalement, les empêche de se lancer dans des activités productives originales, ou par des systèmes sociaux rigides construits à une époque où la situation mondiale était éminemment différente, systèmes qui favorisent inconsciemment un chômage local en attente d’un emploi similaire plutôt que, par exemple, une relocalisation ou la formation continue ou complémentaire.

À la lumière de cette dernière remarque, on comprend alors nettement mieux l’impact des discours politiques qui s’adressent directement à ces classes qui ont été le plus négativement (ou le moins positivement) touchées par la mondialisation, et on s’explique mieux la différence notable d’ambiance qu’on ressent entre les pays occidentaux et les pays émergents : là où les seconds font preuve d’un fort optimisme et se tournent résolument vers le commerce et l’ouverture au reste du monde, les premiers enregistrent surtout les messages protectionnistes. La popularité de Trump aux États-Unis ou la forme qu’a prise le vote britannique pour le Brexit illustrent cette tendance.

Quelques leçons peuvent être tirées de cette étude.

La première est que la propagande sur l’appauvrissement des pauvres n’est que cela : de la propagande.

La seconde, et quoi qu’en disent les politiciens les plus audibles actuellement, c’est que pour les pauvres, le capitalisme est un magnifique ascenseur pour la richesse.

Et la dernière, c’est qu’à l’échelle des individus, la richesse absolue n’est pas aussi pertinente que la richesse relative à ses pairs. Comme l’observe Milanovic, l’auteur de l’étude, on assiste au plus grand rebattage de cartes depuis la révolution industrielle, une redistribution phénoménale de la richesse mondiale dans laquelle l’énorme quantité de pauvres du monde accède à l’aisance sinon la richesse, et rattrape les ouvriers et les employés occidentaux.

Ironiquement, cela ne semble guère plaire à ces derniers. Finalement, l’égalité n’est pas aussi plaisante que ce que les socialistes tentent de nous vendre.

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