Brexit : les eurosceptiques anglais n’ont rien à voir avec les Français

Après Boris Johnson, c’est Nigel Farage qui a décidé de quitter la politique britannique. L’euroscepticisme porté par la droite anglaise est-il en train de s’effacer ? Un entretien avec Laetitia Strauch-Bonart.

Brexit : adieu les eurosceptiques ?
By: Chatham HouseCC BY 2.0

La campagne pour la sortie du Royaume Uni de l’Union Européenne s’est cristallisée autour du débat entre pro-européens et eurosceptiques. À droite, les conservateurs eurosceptiques menés par Boris Johnson se sont retrouvés aux côtés de UKIP, la formation populiste dirigée par Nigel Farage. La démission surprise de ce dernier, qui suit, à quelques jours près, celle de Boris Johnson, est l’occasion de mieux comprendre le message eurosceptique conservateur qui a triomphé dans les urnes.

Contrepoints a interrogé Lætitia Strauch-Bonart, spécialiste du conservatisme anglais et auteur de Vous avez dit conservateur ? Précis d’une infirmité française aux éditions du Cerf. Lætitia Strauch-Bonart est essayiste et chercheur en histoire. Ancienne élève de l’École normale supérieure d’Ulm et de Sciences-Po Paris, actuellement en PhD en histoire à la Queen Mary University de Londres, elle est également contributrice au Point et au magazine britannique Standpoint.

Quelles sont les racines idéologiques de l’euroscepticisme conservateur ? N’est-il pas un peu facile de le rabattre sur le populisme ou de la xénophobie ?

LSB
Lætitia Strauch-Bonart copyright Hannah Assouline/Éditions du Cerf.

Lætitia Strauch-Bonart – L’euroscepticisme conservateur n’est ni populiste ni xénophobe. Le conservatisme britannique est divisé sur l’UE depuis que la question de l’adhésion du pays à la CEE s’est posée. Mais à l’époque, le parti penchait plutôt vers la CEE en raison des difficultés du pays : la fin de l’Empire et les tensions économiques. Ainsi, parmi les trois Premiers ministres qui travaillèrent à l’adhésion du RU à la CEE, deux étaient conservateurs : Harold Macmillan, qui essuya un premier veto en 1963, et Edward Heath qui emporta l’adhésion de Pompidou en 1973. L’aile eurosceptique du parti, qui regardait davantage du côté des États-Unis et du Commonwealth, n’était pas convaincue du besoin de rejoindre un projet considéré comme « continental » et qui menaçait la souveraineté du Parlement européen. Mais le pragmatisme et la peur du déclin l’ont emporté.

Les voix conservatrices eurosceptiques se sont fait de plus en plus entendre à partir de 1975, lors du premier référendum d’adhésion à la CEE, et ont gagné leurs lettres de noblesse grâce au discours de Margaret Thatcher à Bruges en 1988. Pour Thatcher, la CEE était en train de devenir une fin en soi, un projet idéologique au lieu d’un moyen pratique, une organisation trop centralisée, qui édictait de plus en plus de régulations perçues comme inutiles. Son point de vue était clair : la CEE était faite de nations souveraines et n’avait pas vocation à devenir une fédération. La force de cette communauté résidait dans la diversité des traditions de ses États et leur souveraineté, non dans leur négation.

L’argument conservateur pro-Brexit est dans la droite lignée de cette vision : il refuse d’accorder aux lois de l’UE la primauté sur celles du Parlement britannique, souverain, parce que la souveraineté va de pair avec le consentement et la réalité d’un peuple, et la responsabilité de ses dirigeants, toutes choses dont l’UE est plus ou moins dépourvue. Ces conservateurs s’en prennent à ce qu’ils perçoivent comme un monstre bureaucratique, « Bruxelles », qui voudrait imposer au RU un modèle continental en crise. D’où aussi une forte composante libérale : il faut se libérer de l’UE pour être davantage fidèle à ses traditions, en l’occurrence celles du libre-échange et de l’ouverture économique au monde.

La critique de l’immigration n’est qu’une conséquence de la souveraineté. L’immigration massive est critiquée d’un point de vue économique et pragmatique : ces conservateurs s’inquiètent, comme une partie de leur électorat, qu’une immigration trop importante nuise aux services publics, aux infrastructures et aux salaires les plus bas. Mais ils ne souhaitent en aucun la fin de l’immigration – ils savent qu’elle est nécessaire à leur pays –, simplement son contrôle, ce qui n’est pas la même chose ! Je trouve à ce titre bien dommage que beaucoup de médias français, pendant la campagne, aient donné une image très simpliste du point de vue défendu par ces conservateurs, en les présentant comme des xénophobes.

Le triomphe du Brexit est aussi celui de Nigel Farage, qui semble même éclipser médiatiquement Boris Johnson. Si son discours s’est teinté de xénophobie durant la campagne, lui aussi soutient un programme économique qu’il est difficile de qualifier de socialiste. Peut-on le classer parmi les libéraux ou les conservateurs pour autant ?

Vous voyez qu’entre-temps, les deux grandes figures de la campagne du Leave ont déjà tiré leur révérence ! C’est aussi ce qui fait la force de la démocratie britannique : les campagnes et leurs discours simples sont une chose, les gouvernements autre chose. Au moment où la négociation se profile, apparaissent donc des candidats sérieux comme Michael Gove, Theresa May ou Andrea Leadsom pour prendre la suite de Cameron et mener les négociations avec l’UE.

Nigel Farage est une figure complexe assez inclassable. Sa campagne a été simpliste et parfois méchante, lui-même est excessif et provocateur – le fameux poster qu’il a exhibé dans les derniers jours de la campagne, Breaking point, montrant une foule de migrants en provenance du Moyen-Orient, a choqué tout le monde sans exception.

Le programme de UKIP est ambigu : résolument libéral à ses débuts, UKIP, pendant la campagne du Brexit, a mis davantage l’accent sur l’immigration que sur l’économie et la défense du libre-échange. Il a souvent donné l’impression qu’il ne voyait rien de positif dans l’immigration, d’où un discours radical et assez nocif. Fait intéressant, une bonne partie du vote pro-Brexit provient d’électeurs du Labour. UKIP cherche aujourd’hui à attirer cette frange de l’électorat. C’est pourquoi l’avenir idéologique de UKIP est incertain : va-t-il revenir à sa doctrine initiale, plus libérale ? Va-t-il opérer un virage à gauche en se faisant moins libéral, plus étatique, ou en restant un peu flou sur les questions économiques ? Va-t-il rester un parti protestataire ou devenir un parti de gouvernement ? Le départ de Farage de la direction du parti est ambigu : il signe une réussite incontestable du parti, tout en posant la question de sa continuité alors que son principal cheval de bataille, la campagne pour le Brexit, n’est plus d’actualité.

Pourquoi l’euroscepticisme sur le continent, en particulier en France, est-il si différent de celui anglais ? Sommes-nous condamnés à avoir une droite eurosceptique idéologiquement antilibérale et nationaliste ? 

Dans chaque pays européen, la tendance eurosceptique reproche à l’UE d’avoir imposé des réformes supposées irrespectueuses de la tradition du pays. Parfois à tort – l’UE est alors un bouc émissaire facile pour des réformes que la représentation nationale aurait tout de même engagées –, parfois à raison. Mais une chose est sûre : si le reproche d’ensemble adressé à l’UE par les eurosceptiques est la négation de la souveraineté, la nature de cette supposée négation prend des formes propres à chaque pays.

Ainsi, au-delà du grief commun aux eurosceptiques français et britanniques, la négation de la souveraineté, la spécificité de l’euroscepticisme britannique est de reprocher à l’UE d’être trop peu libérale : les nombreuses régulations imposées aux producteurs britanniques – que leur produits soient vendus sur le marché européen ou intérieur –, le tarif douanier commun, les normes jouant le rôle indirect de barrières douanières… tout cela ne plaît pas aux Britanniques férus de libre-échange. Les Français voient dans l’UE quasiment le contraire : une organisation qui aurait imposé le jeu de la concurrence à un pays qui a beaucoup compté sur l’État pour organiser la vie économique.

Le simple mot de « concurrence » horrifie les souverainistes français, qui à mon sens d’une part exagèrent sa signification, pensant (ou prétendant penser) que la concurrence économique équivaut à la « guerre de tous contre tous », d’autre part nient les bénéfices économiques de la dérégulation de bon aloi. Est-ce par ignorance ou par désir de préserver des rentes ? Cela dépend des fois ! Mais que la concurrence et la dérégulation permettent de créer de l’emploi et de faire baisser les prix devrait nous persuader que dans certains cas, elle est nécessaire pour multiplier les opportunités économiques du plus grand nombre.

Quand vous regardez le succès d’Uber, vous avez un cas d’école : un produit rendu plus accessible parce que moins coûteux, des créations d’emplois et une intégration accrue – un grand nombre de chauffeurs d’Uber sont issus de l’immigration. Inversement, les libéraux français remercient chaque jour l’UE d’avoir introduit des réformes que nos gouvernements n’auraient peut-être pas engagées sans cela, ce qui rend leur ralliement à l’euroscepticisme très incertain !

Finalement, cela revient à poser la question de la difficulté du libéralisme économique à convaincre. Il manque encore, en France, une justification populaire du capitalisme, une façon simple de parler de ses bénéfices qui ne donne pas l’impression qu’il est l’idéologie des puissants, mais au contraire celle des petits, et un moyen indéniable d’intégration économique et donc sociale. C’est ce qu’avait fait Thatcher. Quand ont regrette que la France n’ait pas encore sa Thatcher, on pense souvent aux réformes ayant permis la baisse des dépenses publiques et la dérégulation de certains secteurs. Je pense quant à moi que nous manquons surtout d’une Thatcher pour faire l’éloge d’un capitalisme populaire.