Bac : trop dure l’épreuve d’anglais ? Vite, une pétition !

Élèves sortant des épreuves du baccalauréat au Lycée Charles de Gaulle à Caen (Crédits Valenting Mangnan, licence Creative Commons)

L’épreuve du bac anglais est jugée trop difficile par des lycéens qui ont décidé de réagir en créant une pétition. Quel scandale ! Il faudrait avoir des connaissances pour passer le bac en 2016 !

Par Lyvann Vaté.

Élèves sortant des épreuves du baccalauréat au Lycée Charles de Gaulle à Caen (Crédits Valenting Mangnan, licence Creative Commons)
Élèves sortant des épreuves du baccalauréat au Lycée Charles de Gaulle à Caen (Crédits Valenting Mangnan, licence Creative Commons)

Qui a dit que les jeunes étaient incapables d’engagement ? Voilà une nouvelle qui devrait faire mentir les atrabilaires patentés qui se refusent à jeter sur la jeunesse le regard complaisant et fasciné qu’il est d’usage d’arborer. Derrière leurs écrans, ou à Nuit debout, les jeunes révolutionnent les voies démocratiques – nous dit-on. Par-delà la caricature de la jeunesse morte-née et apathique, se dégage une écume d’éternels rebelles scandalisés, folâtrement amusés par leur propre indignation.

La pétition comme revendication

Et ils trouvent dans la pétition le moyen de satisfaire leur besoin de revendication. Gare aux penseurs aigris qui croient que le baccalauréat n’a plus de valeur et qu’on se contente de le donner aux élèves en phase terminale : il est difficile, aujourd’hui, au point que pour l’anglais, plusieurs milliers ont demandé le retrait d’un texte jugé trop complexe. Les rédacteurs de l’épreuve d’anglais n’ont pas retenu la leçon de l’an dernier. Ces adultes, hélas, n’écoutent donc rien et n’en font qu’à leur tête : ils persistent et signent ! Alors que déjà lors de la session 2015 on avait réclamé l’annulation de la question M qui comportait le verbe « to cope with », l’Éducation nationale a récidivé. « Où la scène se passe-t-elle ? », ont-ils osé. Précisons que le texte comportait l’indication Manhattan et qu’il était donc demandé aux élèves de déduire qu’il était question de New York. Cela valait bien une pétition.

La question requérait donc une culture assez large pour savoir que Manhattan est à New York ; et comme l’un des élèves le souligne dans un commentaire, cela demandait « des connaissances que nous ne possédons pas tous, même si cela paraissait évident. » Et puis on sent que le ton des pétitionnaires a pris en grade. Cette année, une phrase laconique : « Suite à la difficulté de la compréhension du texte A nous voulons une modification du barème », sonne comme une exigence pure et simple : on a dépassé le stade des revendications alambiquées de l’an passé, consternant monceau d’arrogance (« nous demandons à rencontrer la ministre »), voire d’insolence (« il est inadmissible de proposer des questions incompréhensibles ») et d’immaturité (« nous demandons des points bonus » !). Percluse de fautes d’orthographe qui avaient beaucoup amusé les observateurs l’an passé, la pétition faisait état d’une question « intraitable » (le terme est impropre, mais passons) et évoquait des « externalités négatives » sur le reste de la copie.

Polémiques littéraires

Quant au sujet de français des premières, il y eut moins de grabuge que l’an dernier. Laurent Gaudé avait essuyé les foudres de certains élèves qui avaient peiné à commenter un extrait de son livre Le Tigre bleu de l’Euphrate, où l’on ne savait plus s’il s’agissait de l’animal ou du fleuve, ou des deux. Devant la virulence de la polémique, Actes sud avait publié un communiqué : « L’auteur joue sur l’homonymie entre le fleuve et l’animal pour enrichir la résonance de son texte ». Cette année, Dieu merci, nous autres L avons été pacifiques, car on n’est pas passé loin de l’émeute : une coquille concernant la date de naissance de Jean Cocteau émaillait notre sujet.

Quant au sujet des ES et S, il s’agissait d’un groupement d’oraisons funèbres, dont notamment celui d’Anatole France, qu’une partie non négligeable a pris pour une femme. Il y eut même des professeur-e-s (comme il convient de dire si l’on préfère éviter le procès en sexisme) pour se féliciter de cette petite erreur, innocente, parce que cela mettait en exergue l’absence des écrivaines dans les sujets ! De « grands écrivains » écrivant pour la mort de « grands écrivains », ont ironisé certains pour signifier que la littérature patrimoniale est, en somme, un royaume de vieilleries, bien rances, bien pompeuses et bien mortes. Être un écrivain mort est aujourd’hui une tare.

Colère des féministes

Le discours, prononcé à la mort d’Émile Zola, commençait par « Messieurs » et il était question de « mâles louanges ». Voilà qui suffit pour incendier la poudrière féministe et relancer la critique sur la représentation des femmes dans les épreuves. Et là, en plus, vous avez pris des misogynes qui disent « Messieurs » au lieu de « Mesdames, Messieurs » ! On n’a pas idée. À quand « À mademoiselle », le poème de cet obscur machiste – qu’il faut être assurément pour employer un pareil mot –, Alfred de Musset (et qui, soit dit en passant, est mort lui aussi) ?

En 2017, je passerai le baccalauréat d’anglais : et je trépigne déjà d’impatience à l’idée de découvrir quelle sera l’impardonnable faute dont le système m’aura lésé – en espérant, que cette fois-ci, ils auront compris la leçon, on ne va pas rédiger des pétitions tous les ans, non plus !

Finissons cependant sur une note positive : cette énième et dérisoire pétition montre tout de même que la France n’est pas totalement envahie par la culture américaine, puisqu’il est encore des candidats au baccalauréat qui ne savent pas que Manhattan est à New York – et qui sont prêts à rédiger une pétition pour s’en enorgueillir…