BeIN et Sport/Canal+ : l’autorité de la concurrence s’incruste

Ballon By: tangi bertin - CC BY 2.0

L’autorité de la concurrence a rejeté l’accord entre deux entreprises privées, BeIN Sport et Canal+ au prétexte que ces derniers domineraient le marché des droits de rediffusion d'événements sportifs. Est-ce dans l'intérêt du consommateur ?

Par Vesselina Garello.

BeIN et Sport/Canal+ : l'autorité de la concurrence s'incruste
Ballon By: tangi bertinCC BY 2.0

La France est décidément un drôle de pays : le président y est paralysé par sa majorité ; les pouvoirs publics y sont paralysés par les syndicats ; les entreprises privées sont paralysées par les agences de réglementation. La boucle est bouclée, le changement, ce n’est pas pour maintenant.

Ainsi, on n’est vraiment pas surpris d’apprendre que l’autorité de la concurrence a rejeté l’accord entre deux entreprises privées, BeIN Sport et Canal+, jugeant que l’accord d’exclusivité signé entre ces deux entreprises les ferait dominer à plus de 80% le marché des droits de rediffusion d’évènements sportifs.

Pourquoi l’accord Canal+ et BeIN Sport ?

L’accord de distribution exclusive aurait eu pas mal d’avantages, y compris pour le consommateur. Pour commencer, celui qui ne souhaitait pas prendre un abonnement à Canal + ou s’abonner à un bouquet intégrant BeIN Sport n’y perdait rien, puisque Canal+ s’était engagé à laisser BeIN Sport accessible au même prix qu’aujourd’hui, c’est-à-dire 13 € par mois, sans exiger un abonnement à Canal+ ou Canal Sat.

Le rapprochement aurait permis en revanche aux clients actuels des deux sociétés de disposer d’une offre complète, plutôt que d’être obligés de prendre les deux abonnements s’ils souhaitent suivre la totalité des événements sportifs. En effet, l’abonnement à BeIN Sport donne accès actuellement à la moitié de la Ligue des champions, à huit matches de Ligue 1 par journée, au championnat d’Espagne de football, d’Italie, d’Allemagne, à la NBA, à Wimbledon et à l’intégralité de la Coupe d’Europe de rugby. Une offre certes intéressante, comme en témoignent les 2,5M d’abonnements que comptabilise à son crédit la chaîne, mais néanmoins insatisfaisante pour les fans qui souhaitent suivre l’intégralité d’une compétition sportive de l’envergure de la Ligue des champions ou de la Ligue 1. Ces derniers sont aujourd’hui obligés de coupler cet abonnement avec un abonnement à Canal+ ou CanalSat et débourser plusieurs dizaines d’euros par mois.

Des avantages indéniables à la fusion BeIN Sport et Canal +

Le rapprochement entre les deux sociétés aurait permis le développement de nouveaux bouquets thématiques et aurait été une source d’économies et de confort pour les spectateurs.

Cet accord aurait évidemment avantagé aussi les deux entreprises : chacune y trouvait son compte, BeIN Sport en devenant rentable beaucoup plus tôt que prévu, Canal+ en récupérant des abonnés afin de stopper l’hémorragie qui lui fera perdre, selon les prévisions, 410 millions d’euros en résultat opérationnel en 2016. Il y a quelques semaines le patron de Vivendi Vincent Bolloré n’excluait pas une fermeture à terme de la chaîne si cette situation devait perdurer.

Pourquoi s’opposer à cet accord entre BeIN Sport et Canal +

Mais comme souvent avec la réglementation, quand il y a des perdants, c’est que quelque part il y a aussi des gagnants, suivez mon regard… Des entreprises comme SFR se sont ainsi montrées très hostiles à cet accord, étant donné qu’elles perçoivent une commission sur les abonnements à BeIN Sport qui passent par les boxes internet et elles n’ont, bien sûr, aucune envie de perdre ces revenus.

Mais le refus de l’autorité de la concurrence repose sur un argumentaire plus complexe, qui consiste à brandir la menace de collusion entre les deux entreprises lors des rachats futurs de droits de diffusion d’événements sportifs, étant donné qu’ensemble elles pèsent plus lourd que prises séparément.

Il est vrai que depuis l’entrée sur le marché de BeIN Sport en 2012 les droits de rediffusion des événements sportifs ont connu une nette inflation en raison de la concurrence accrue et que l’augmentation des prix des droits de rediffusion ont été bénéfiques pour les clubs français, d’où l’intérêt à essayer de préserver cette concurrence.

Or, cette inflation française, entre 30 et 50 % selon les droits sportifs, peut être considérée comme artificielle, donc non liée à la structure du marché de la télévision payante, lequel par son chiffre d’affaires n’est pas en mesure de supporter un coût aussi élevé des droits sportifs. Le Groupe Canal+ a d’ailleurs essayé de jouer à la roulette du droit de la concurrence en portant plainte contre BeIN Sport en juillet 2013 pour « distorsion de concurrence », considérant que BeIN Sport investit dans les droits sportifs grâce au soutien de son actionnaire (l’État du Qatar), sans aucune perspective de rentabilité, ce qui peut conduire in fine… à l’étouffement de la concurrence.

Qu’est-ce qu’un marché concurrentiel ?

La question est donc loin d’être simple. Mais il est stérile de chercher à la résoudre en calculant des seuils de rentabilité et des élasticités, comme le fait l’autorité de la concurrence. On retrouve ici  les vieux démons du droit de la concurrence qui, plutôt que de s’intéresser à l’ouverture du marché à des nouveaux concurrents potentiels, s’obstine à évaluer des situations figées en termes de parts de marché. Faut-il considérer que dès lors que le marché est dominé par un petit nombre d’entreprises il s’agit d’une situation dangereuse et potentiellement préjudiciable pour le consommateur ? Je ne crois pas, et la jurisprudence en la matière n’apporte aucune preuve à l’appui de cette thèse.

C’est même le contraire, les exemples de marchés dominés à un moment donné par une entreprise qui par la suite perd ses positions et n’arrive pas à se maintenir font légion. Le cas le plus emblématique est bien sûr celui de Microsoft qui s’est vu imposer des sanctions faramineuses, aussi bien aux États-Unis qu’en Europe, assorties d’injonctions pour le moins surprenantes l’obligeant de vendre par exemple des versions Windows sans intégrer certaines applications comme Media Player ou Internet Explorer. Les études des ventes de l’entreprise ont  démontré que seul 1% des consommateurs avaient choisi d’acheter ces produits imposés, ce qui démontre le peu d’intérêt de l’injonction, sauf à considérer globalement les consommateurs comme des personnes ne jouissant que d’une intelligence médiocre. La situation dominante de Microsoft sur le marché du software lui avait gagné l’attention permanente des autorités de la concurrence et la scrutation hystérique de toutes les stratégies commerciales déployées.

Quelle stratégie alternative ?

Quelle a été la stratégie des concurrents de Microsoft et plus particulièrement d’Apple ? Créer un nouveau marché grâce à une innovation technologique majeure que représentent les tablettes et autres smartphones, plutôt que d’essayer de prendre à Microsoft le marché traditionnel des systèmes d’exploitation pour ordinateur. La stratégie s’est avérée gagnante, propulsant Apple loin devant Microsoft en termes de chiffre d’affaire et de capitalisation boursière.

Pour revenir au sport, Vivendi et BeIN doivent maintenant trouver des alternatives pour rebondir. « Je ne peux pas imaginer qu’ils n’aient pas de plan B », a dit Bruno Lasserre, président de l’autorité de la concurrence « non sans une pointe de malice », selon les journalistes du Monde. Monsieur Lasserre aurait aussi estimé que « ce n’est pas l’accord avec BeIN qui aurait restauré les finances de Canal+ ».

Qu’un haut fonctionnaire qui ne compte pas dans sa longue carrière un seul jour de travail en entreprise se permette de juger de l’efficacité des stratégies commerciales d’une entreprise privée et d’ironiser sur sa situation financière est pour le moins cynique. Mais c’est aussi symptomatique de la situation des entreprises françaises, qui sont, parfois il est vrai volontairement, soumises à l’arbitraire des administrations. C’est pourtant un jeu auquel tout le monde est perdant sur le long terme, puisque l’interventionnisme abusif des administrations fausse les signaux du marché et empêche les entreprises de s’adapter et de servir au mieux leurs clients.