La France des privilèges et des intérêts particuliers

Publié Par Bernard Zimmern, le dans Économie générale

Par Bernard Zimmern.
Un article d’Emploi2017

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réservé By: Paul DowneyCC BY 2.0

Dans un monde dominé par l’innovation et le changement, la France est paralysée par la multiplication des barrières érigées par chaque groupe d’intérêt pour préserver son pré carré de la concurrence.

Ce sont ces barrières dont parlent peu nos leaders car ils sont en quête de soutiens et de voix, et que l’un des moyens pour les acheter, sans dépenser un argent que l’État n’a plus (même si François Hollande continue), c’est la distribution de privilèges dont le monopole est le plus aisé à justifier au nom de la sécurité, de la santé, d’une des mille justifications se cachant sous l’intérêt général.

Le monopole des contrôleurs aériens

Certains de ces monopoles ont été particulièrement visibles lors des dernières semaines et s’appuient sur ce qu’on appelle en économie un monopole naturel : c’est le cas des contrôleurs aériens avec lesquels le ministère vient de signer un accord dont on ignore les termes mais qui depuis toujours se font en donnant à ce personnel plus de pouvoirs et d’avantages (droit de clairance qui, en pratique, permet à un couple de partir en vacances pour de longues durées tout en percevant son traitement comme s’il était présent en poste, titre et traitement d’ingénieur sans en avoir la qualification, etc.)
Un autre monopole naturel est celui des conducteurs de trains qui peuvent paralyser l’économie française en n’étant que quelques centaines. Ou celui des grutiers des ports qui ont suffi à bloquer le port du Havre ou les ports pétroliers.

Nous ne voyons guère d’homme politique qui puisse, comme Ronald Reagan en 1982, licencier les aiguilleurs du ciel, dans une société qui, il est vrai, admettait le licenciement dans la fonction publique.

Mais il existe d’autres barrières beaucoup plus insidieuses et encore plus mortifères pour notre société et dont la présence est ignorée tant elles sont devenues part du paysage :

  • l’interdiction faite à un médecin d’exercer sans faire passer ses actes par la Sécurité sociale. Même les médecins classés en catégorie 3 – ils sont environ 500 en France – doivent déclarer leurs actes, pour que leur patient perçoive moins d’1 euro de remboursement, ce qui conforte le monopole de toute l’administration de la santé, depuis ceux de la Sécu en passant par les ARS et les fonctionnaires du ministère de la Santé avenue de Ségur.
  • L’impossibilité de faire entrer dans la fonction publique des personnes qui ne soient pas passées par un concours, ce qui de facto exclut des hauts postes de la fonction publique des personnes qui auraient l’expérience du secteur privé, qui pourtant constitue encore près de 80% de l’activité économique.

Ce modèle de constructions de baronnies autour de petites forteresses s’est généralisé à toute la société française :

  • On ne peut entrer dans la profession de coiffeur sans des années d’apprentissage et la délivrance d’un diplôme.
  • Il en va de même des postes assermentés comme les notaires (la réforme d’Emmanuel Macron bien que symbolique serait restée… symbolique) mais aussi de ceux de comptables ; ces derniers ne peuvent appliquer leurs connaissances acquises après des années d‘études que si ils le font comme salariés au sein d’une entreprise ou sont employés par des experts-comptables, sous peine d’être poursuivis pour exercice illégal ; ou d’autres professions comme les fleuristes, qui doivent avoir un BTM de fleuriste pour s’installer à leur compte.
  • N’avait-on pas vu sous la droite l’Assemblée nationale discuter d’une proposition de loi obligeant ceux qui voudraient créer une entreprise à suivre des cours et passer un examen pour se voir délivrer l’autorisation de le faire ?

Il en est resté quelque chose car c’est une obligation pour tout nouvel entrepreneur s’inscrivant au Code du commerce ou des artisans de suivre une semaine de cours obligatoires délivrés par une CCI et dont le déroulé, pour les formations dont nous avons pu avoir connaissance, est une pure honte, une taxe prélevée sur toute entreprise qui débute, rémunère des « professeurs » qui se servent de leurs cours pour se faire des clients faciles et qui ne leur apprennent guère, quand ce ne sont pas des idées fausses.

Nécessaire destruction créatrice

Pourtant, la croissance de la productivité, sans laquelle il est impossible de distribuer plus de pouvoir d’achat – car sur le long terme on ne distribue que ce que l’on produit – postule, comme l’expliquait Schumpeter, une destruction créatrice, la fin d’entreprises ou de métiers dépassés libérant des emplois et des capitaux pour des entreprises et des métiers nouveaux.

La statistique, qui à elle seule résume pourquoi notre économie est paralysée, est celle de la destruction d’emplois, l’une des plus faibles du monde occidental : environ 1 million d’emplois disparus annuellement, 5% de l’emploi marchand, 4% de l’emploi total.
Certes, en signant la convention 158 de l’OIT et en la transcrivant dans l’ancien article du Code du travail 122-14-3 interdisant un licenciement « sans cause réelle et sérieuse » (convention non signée par les Britanniques ni ratifiée par les Allemands), Jacques Chirac a davantage figé l’emploi de notre société dans les entreprises existantes. Mais les multiples fortifications découpant notre économie et érigées par les baronnies, avec l’aide des politiciens, transforment le retour à la concurrence, condition du progrès, en un rocher de Sisyphe pour ceux qui se présentent à la présidentielle et prétendent nous faire retourner à la croissance.

Sur le web

  1. Excellent article.

    Il n’y a qu’à voir la réaction des artisans pour interdire l’arrivée de nouveaux entrants sans le niveau de diplômes exigés aujourd’hui, et qui ne protege pourtant pas les consommateurs des trop nombreuses malfaçons… Voir escroqueries.

    Aucun des pseudos libéraux de la course à la primaire de droite n’ose émettre le moindre soupçons de volonté de liberer l’économie… S’en prendre aux fonctionnaires dont ils font pournlàplupart partie est si facile…

  2. Par contre on peut être ministre ou député sans aucune connaissance ni expérience ni compétence. Les gens au pouvoir sont très forts pour tout contrôler et ne pas laisser s’épanouir les talents mais ils ne s’appliquent aucune gouvernance à eux mêmes. Quand on écoute des Sapin, Moscovici, Fabius, Cazeneuve et bien d’autres on comprend le manque de confiance des citoyens.Pour eux, pas de niveau minimal pour exercer.Même avec un 1 / 20 ils décident pour le pays sans même chercher à prendre en compte ce que disent les sachants.

  3. L’économie des monopoles de droit ou de fait, publics ou privés, n’obéit certes pas à la logique du capitalisme. Elle est moralement bien pire. Elle consiste à créer artificiellement des points de pénurie, des passages obligés, ce qui facilite la prise en otage de la population, contraint celle-ci à payer des rentes, à entretenir des privilèges, à accepter des prix injustifiés. Bref, on est plus prés de l’économie du crime organisé, du rackett que de l’économie capitaliste. Libre à chacun d’en tirer des conclusions philosophiques.

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