Édouard Aynard : banquier, esthète et politique

Edouard Aynard, wikimedia commons

Le Lyonnais Édouard Aynard a été banquier, économiste, homme politique, écrivain, philanthrope, mécène. Ce bourgeois libéral « a montré une rare variété dans les talents et une singulière unité dans les idées. »

Par Gérard-Michel Thermeau.

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Edouard Aynard, wikimedia commons

Par la diversité de ses activités et les facettes de sa personnalité, Mathieu dit Édouard Aynard (Lyon, 1er janvier 1837 – Paris, 25 juin 1913) a dominé la vie lyonnaise de la fin du Second empire à la fin de la Belle époque. Il a été le type même du bourgeois libéral, proclamant à la Chambre, le 17 novembre 1892 « son attachement aux grandes libertés dont la Révolution française a doté le monde, c’est-à-dire la liberté de conscience et la liberté du travail ». Ce banquier avait le culte du beau, « dernier disciple qu’ait recruté Platon dans le monde des grandes affaires européennes. »1 Il est l’enfant de cette ville de Lyon qu’il a lui-même défini comme ville de contraste et d’opposition, enserrée entre deux cours d’eau, « la Saône fainéante » et le Rhône « fleuve de vertige » : le Lyonnais tiraillé entre Fourvière, la colline des couvents et des séminaires, et La Croix rousse, couverte de « ruches industrielles », est un « inachevé ».

La formation d’un fils de famille

Son nom le rattache à « une famille qui avait mis sa noblesse à rester bourgeoise. » Elle se flatte en tout cas de son ancienneté dans les affaires. Les Aynard, originaires de la Bresse, s’établissent à Lyon au milieu du XVIIIe siècle. L’arrière-grand-père d’Édouard, Claude-Joseph Aynard était un habile marchand-fabricant de draps de laine mais il est guillotiné durant la Terreur. Sous l’Empire, la seconde génération fournit l’habillement des troupes napoléoniennes et fait construire des usines à Ambérieux et Montluel, à la pointe du progrès technique. Le père d’Édouard, Francisque Aynard, associé avec son frère aîné, continue la prospère affaire de draperies tout en constituant une société pour les opérations de banque sous la raison Aynard & Rüffer, installée rue Impériale (1857). Il s’est associé avec un Genevois, ancien employé de la banque Morin-Pons, Alphonse Rüffer.

Édouard fait d’excellentes études dans le fameux collège Saint-Thomas d’Aquin de Oullins, établissement catholique libéral : « l’abbé Dauphin et ses collaborateurs étaient des libéraux forcenés mais pas des socialistes, (…) en un mot amis avancés de Lacordaire et Montalembert » devait-il se rappeler. Ces « affreux curés » ont nourri son libéralisme et un séjour chez les Jésuites de Brugelette (Belgique) n’y changera rien. Il se définit lui-même comme « un chrétien de cœur, sans savoir où il en est pour le reste et ayant horreur du cléricalisme, très indépendant, très libéral. » Il se veut un catholique sans ostentation, à l’opposé des catholiques « ultramontains » mais sans faiblesse.

Il joue du piston dans la fanfare de l’école lors de la bénédiction d’un arbre de la liberté en 1848 et ce garçon de 18 ans reste marqué par la « république romantique » : « le républicain de 1848 n’était pas un homme pratique… c’était souvent un de ces hommes qui croient qu’on peut métamorphoser la société d’un coup de baguette magique ; mais il montrait dans sa vie une probité, une générosité, un désintéressement à toute épreuve. » devait-il se rappeler2.

Il fait un séjour en Angleterre (1859-1860) qui lui permet de se pénétrer de la langue, de la littérature et des institutions anglaises : « L’Angleterre est la grande école de la liberté » devait-il déclarer en 1898. Il part ensuite pour les États-Unis (1861) et voit dans les Américains un peuple « réalisant dans sa vie l’union de la foi, des traditions et de la liberté, fondant sa fortune et sa puissance sur l’intelligence et le respect de toutes les races et de toutes les religions »3. Bref, ces deux voyages confortent ses convictions : il en revient « libéral passionné et impénitent ».

Le banquier

À son retour, il fait un apprentissage chez un canut, faute d’école de commerce ou d’école de tissage permettant d’avoir « les connaissances pratiques du travail de la soie et des métiers à la Jacquard » puis chez un agent de change. Mais il ne devait pas être soyeux : Francisque Aynard l’appelle dans la maison de banque.

Le jeune Édouard se forme en tenant successivement tous les livres de comptabilité avant de s’occuper de la société conjointement avec Alphonse Rüffer, son père se consacrant au commerce familial. La mort de son père en 1866 lui assure 46 % des parts de la banque qui va participer à la fondation ou à l’administration d’un très grand nombre d’entreprises financières ou industrielles (sidérurgie, mines, forges) de la région lyonnaise et stéphanoise. En 1872, Aynard & Rüffer s’installe à Londres, première place financière du monde : Rüffer dirige la maison de Londres, Édouard la maison lyonnaise. En 1886, les deux maisons se séparent tout en restant commanditaires l’une de l’autre. La banque Aynard est le principal concurrent du Crédit Lyonnais en Suisse et en Italie.

Il préside le conseil de la Société lyonnaise de dépôts (1881-1886) : en dépit de son nom, c’était une création parisienne mais les banques privées de Lyon avaient fini par en prendre le contrôle. Elle va s’imposer comme la banque des industriels lyonnais associant les soyeux et les représentants des nouveaux secteurs industriels. En 1898, la Banque privée, industrielle et commerciale réunit les participations de trois banques, Aynard, Morin-Pons et Rüffer avec des établissements marseillais et lorrains : le siège est fixé à Lyon et l’objectif est de s’étendre dans le sud-est mais elle devait être ultérieurement absorbé par Paribas.

Député du Rhône, président de la Chambre de commerce, administrateur de nombreuses sociétés, il est le plus influent banquier de la place. Il se retire de la banque Aynard & Rüffer en 1886 au profit de ses fils. Il est élu régent de la Banque de France en janvier 1891.

Le héraut du libéralisme intégral

Le 28 avril 1862 il avait épousé, à Marmagne, Côte d’Or, Rose-Pauline de Montgolfier, issue d’une branche bourguignonne de cette illustre famille de papetiers, et petite-fille de Marc Seguin4. Le beau-père d’Édouard, Raymond de Montgolfier, bonapartiste fervent, dirigeait une papeterie installée dans les bâtiments de l’ancienne abbaye de Fontenay, près de Montbard. Édouard, en revanche, vote publiquement non lors du dernier plébiscite de l’Empire en 1870, entrant ainsi dans l’arène politique.

Conseiller municipal (1872-1880), il combat l’ordre moral puis joue un rôle important dans la liquidation des dépenses de guerre et la conversion de la dette : certains voient en lui le futur maire de Lyon. Mais ce n’est pas le rôle auquel il songe. Édouard regrettait que Lyon soit « si riche en vertus privées et si pauvre en vertus publiques. »

Principale figure du Cercle républicain (1886), Édouard Aynard se verrait bien député : au lieu de se présenter à Lyon, où tout le monde le connaît, il choisit, en 1889, une circonscription rurale, encouragé par le préfet Cambon et Félix Mangini qui souhaitent convertir les paysans à la République modérée. Bien que « parachuté », il se fait élire député de l’Arbresle et devait le rester jusqu’à sa mort, réélu six fois. Il ne passe pourtant guère de temps dans sa circonscription, partageant son temps entre Paris, Lyon et Fontenay.

À la Chambre, il défend les intérêts lyonnais et le libre-échange et combat radicaux et socialistes. Les questions sociales retiennent également son attention, qu’il s’agisse du travail des enfants, des filles mineures et des femmes dans les établissements industriels ; de l’aide aux ouvriers mineurs ; de la réorganisation des caisses d’épargne ; des accidents du travail ; de la situation des tisseurs de soie ; des caisses de retraite ouvrières et paysannes. Sa position ne varie pas : « Quant au régime général du travail, nous croyons que la liberté malgré ses abus, malgré les graves inconvénients qu’engendrera toujours la concurrence, vaut mieux que la contrainte par le despotisme incohérent de l’État que vous voulez organiser. »5

Il combat l’impôt sur le revenu, plaide en faveur de la liberté de l’enseignement et se fait le défenseur des congrégations. Il est vice-président de la Chambre (1898-1902) mais siège dans l’opposition aux gouvernements radicaux. La revue politique et parlementaire  note en 1901 : « chaque fois que les libertés essentielles à ses yeux sont menacées, sont atteintes, M. Aynard en leur faveur, fait entendre sa voix. » La courtoisie de ses manières, son respect des opinions et des personnes, sa parole claire et spirituelle lui attirent la sympathie même de ses adversaires. Ce grand collectionneur collectionnait aussi les « perles parlementaires » qu’il notait soigneusement dans un album.

L’engagement dans la vie de la cité

Père de douze enfants, Édouard se plaint à son fils Francisque de ne pouvoir échanger comme il le souhaiterait avec ses filles : « Tes sœurs sont trop renfermées et impénétrables ; pour moi qui suis un sociable, et qui crois qu’on doit au moins se dominer pour ne pas être égoïste, je ne puis prendre mon parti de ce petit cloître portatif que chacun à la maison se met autour de soi. »6. La taille de la famille et le nombreux personnel rendent bien difficiles les relations entre les parents et les enfants.

Comme il l’écrit : « Il existe un certain nombre de personnes à Lyon qui ne croient pas avoir accompli toute leur tâche, lorsqu’elle sont sorties de l’usine ou du comptoir, qui estiment qu’il faut savoir trouver le temps de réfléchir, de donner quelque culture à l’esprit. » Il se veut un bourgeois « c’est-à-dire un citoyen qui sait tout ce qu’il doit à sa cité, prêt à lui donner son temps, son intelligence, son activité »7. Il est de toutes les sociétés existantes à Lyon : Amis des Arts, Croix Rouge, Amis de l’Université, Tennis-Club, société d’Enseignement professionnel du Rhône, etc.

Il préside l’École de Commerce puis la Société d’Économie politique de 1886 à 1889 et « par ses entretiens, par ses causeries familières aussi bien que par ses rapports sur des questions de doctrine, contribua à former dans ce cercle d’études ceux de ses concitoyens qu’y attiraient la curiosité des phénomènes économiques ou l’éclat des discussions qu’il provoquait »8. Les divers travaux qu’il publie sur l’industrie de la soie et la liberté du commerce préparent la place qu’il va prendre à la tête de la Chambre de Commerce (1890-1899).

Il participe aussi, à l’initiative de son oncle par alliance Mangini, à la fondation de la société anonyme des logements économiques en 1888 pour construire des habitations salubres à loyers modérés. « Il y aurait un beau livre à faire sur la charité à Lyon » note-t-il dans un rapport présenté à l’Exposition universelle de 1889. Très soucieux des devoirs qui incombent à la bourgeoisie, il participe à toutes les œuvres philanthropiques et de prévoyance qui se créent telle l’œuvre lyonnaise des tuberculeux indigents ou la Société lyonnaise pour le sauvetage de l’Enfance. Il est directeur de la Caisse d’Épargne du Rhône, administrateur des Hospices civils, etc.

« Amateur possédé par les belles choses » depuis l’adolescence, il profite de ses voyages pour « chiner » ou en charge ses fils mais il estime qu’ « il n’existe pas à Lyon de collections renfermant des œuvres hors pair. » Il va peu à peu rassembler une remarquable collection d’objets d’art : tapisseries anciennes, faïences orientales, bronzes, tableaux de maître (Fra Angelico, Botticelli, Rembrandt, Ingres…), monnaies grecques, sculptures médiévales, porcelaines de Chine… Il va réunir ses collections dans une grande villa construite boulevard du Nord, en bordure du parc de la Tête d’Or.

En art, comme en tout, il est libéral : « je ne juge pas indispensable qu’un ministère des Arts existe en France pour que l’art y prospère »9.

La vente des 3660 pièces de ses collections rapportera 3 millions de francs en 1913. Il n’hésite pas à donner aux musées de sa ville et contribue à la création du Musée des Tissus. Il est par ailleurs vice-président du Conseil des Musées nationaux, membre de la Commission des monuments historiques et membre libre de l’Institut (1902). Quand la société des Grands concerts naît en 1905 il en prend naturellement la présidence : le bourgeois lyonnais préfère la musique au théâtre.

Par devoir familial et par amour de l’art, il restaure l’abbaye de Fontenay classée monument historique dès 1862. La papeterie ayant été liquidée en 1902, il rachète les bâtiments en 1906 et entreprend un vaste chantier pour l’extraire de sa « gangue industrielle » et lui rendre son aspect primitif. Il contribue ainsi à la redécouverte de l’architecture cistercienne

Dans ses dernières années, les préoccupations religieuses l’emportent : il relit la Bible, le Nouveau Testament, l’Histoire du christianisme. S’il vote contre la loi de Séparation conçue par Aristide Briand, il n’en déplore pas moins l’intransigeance de Pie X. Il oppose la France aux États-Unis « ce bienheureux pays, où la religion et la liberté peuvent marcher la main dans la main ». Il soutient d’ailleurs financièrement la revue Demain fondée par de catholiques républicains et dreyfusards (1905). À ses yeux, « la religion doit renoncer absolument et sans retour à la direction politique ou matérielle du monde. »10

Pour lui, la foi est parfaitement compatible avec la tolérance. Nombre de ses relations sont des protestants : l’architecte Gaspard André, les banquiers Galline ou Morin-Pons, le pasteur Jules Aeschimann… Il exprime son dégoût de l’antisémitisme prôné par tant de catholiques. Il montre des réticences devant la vocation religieuse de la plus jeune de ses filles, Jeanne, mais finit par s’incliner. Il écrit à sa fille entrant chez les hospitalières de l’Hôtel-Dieu : « Nous avons fait un grand sacrifice en te voyant sortir du monde où, là aussi, il y a tant à faire et nous pourrions redouter que tu ne sortisses un peu de la famille. »

Il meurt brutalement, terrassé par un malaise cardiaque dans la salle des pas perdus, pendant une séance parlementaire, alors qu’il s’apprête à monter à la tribune pour défendre la liberté religieuse. Voyant les ministres s’empresser autour de lui, le mourant sourit : « Je suis bien malade, puisque les puissants de la Terre se dérangent. »

Même L’Humanité devait rendre hommage à ce « grand bourgeois » qui « sut porter les qualités intellectuelles et pratiques » de sa classe « à un réel degré de supériorité ». Son biographe, Joseph Buche voyait en lui « l’exemple unique et inattendu de ce qu’avait dû être la vie d’un grand citoyen de Florence, unissant les affaires et les lettres. » Il a été en tout cas une des figures les plus caractéristiques du patronat lyonnais avec Arlès-Dufour, Claude-Joseph Bonnet et Paul Desgrand.

Sources :

  • Bernadette Angleraud, Catherine Pellissier, Les dynasties lyonnaises, des Morin-Pons aux Mérieux, du XIXe siècle à nos jours, Perrin 2003, 830 p.
  • Pierre Cayez, Serge Chassagne, Les Patrons du Second empire, vol. 9 : Lyon et le lyonnais, Picard/Ed. Cenomane 2006, 287 p.
  • Joseph Buche, La Vie et l’œuvre d’Edouard Aynard 1837-1913, 1921

La semaine prochaine : Richard Pendrell Waddington

  1. J. Ernest-Charles, Revue politique et parlementaire, 1901, p. 332
  2. Cité in Sylvie Geneste, « Édouard Eynard, banquier, député, mécène et homme d’œuvres (1837-1913) », thèse Lyon III, 1998, p. 14-15
  3. Joseph Buche
  4. Un des pionniers du chemin de fer, inventeur de la chaudière tubulaire et réalisateur de la ligne Saint-Étienne-Lyon
  5. J. Ernest-Charles, Revue politique et parlementaire, 1901, p. 324
  6. Archives Aynard, lettre d’Édouard à Francisque Aynard, 13 avril 1893
  7. Joseph Buche
  8. Cité in Angleraud & Pellissier, p. 298
  9. Discours du 22 novembre 1890 à la Chambre des députés
  10. Préface à J. Buche, La vie et les œuvres sociales de l’abbé Camille Rambaud de Lyon, p. VII