Colbert ou Thatcher ? De quoi la France a-t-elle besoin ?

Margaret Thatcher By: Rachel Chapman - CC BY 2.0

À l’heure où la crise traverse le pays, le colbertisme porté par Arnaud Montebourg est-il souhaitable ? Ne vaudrait-il pas mieux suivre l’exemple plus libéral de Margaret Thatcher ?

À l’heure où les candidats à la présidentielle commencent à présenter leurs programmes dans le contexte d’une France en dépression, la question fondamentale de notre modèle économique est au cœur du débat.

Par Arnaud Dassier.

Margaret Thatcher
Margaret Thatcher By: Rachel ChapmanCC BY 2.0

Le modèle colbertiste français

Le « colbertisme » a été remis au goût du jour par Arnaud Montebourg lors de son passage au ministère du Redressement productif. Il y a ajouté le qualificatif de « 2.0 », afin de redonner les apparences de la modernité à une vieille idée française, celle de l’interventionnisme de l’État et du rôle majeur qu’il aurait joué dans le développement économique de notre pays.

Historiquement, le « colbertisme » est la traduction politique de la doctrine dite du mercantilisme, soit l’idée que la prospérité d’une Nation vient du commerce et de l’accumulation de richesses et notamment de l’or. L’État joue un rôle d’accompagnateur économique, par exemple en réalisant de grands travaux d’infrastructures (le canal du Midi, les grandes routes royales, etc.) ou d’accélérateur en lançant de nouvelles industries (la manufacture de Saint-Gobain, celle des Gobelins, celle de Sèvres, etc.). L’or gagné par le commerce sert à financer l’État régalien, les dépenses de prestige de Louis XIV et les guerres.

Loin de Colbert l’idée d’entraver la liberté des agents économiques. Bien au contraire, il était opposé à l’économie corporatiste corsetée caractérisant l’époque médiévale.

Après la faillite financière de l’État royal et de l’économie corporatiste, le colbertisme a rapidement fait place au libéralisme de la révolution française, qui lui même a engendré l’âge d’or de l’économie française qui, au côté de celle de l’Angleterre, a dominé le monde jusqu’en 1914.

Dans l’histoire récente, les véritables politiques colbertistes ont été plutôt menées par De Gaulle et Pompidou, avec quelques projets industriels phares et le développement des infrastructures, dans le cadre d’une économie largement privée et libérale avec un budget en équilibre et des dépenses publiques inférieures à 35% du PIB (aujourd’hui nous en sommes à 57% !).

Les colbertistes attribuent la prospérité économique des 30 glorieuses aux quelques succès industriels de l’État gaulliste oubliant totalement le rôle des autres acteurs économiques représentant pourtant 99% de l’économie réelle. Leur mégalomanie les rend sensibles à la gloire et aux illusions d’optique : ils ne voient que les grands projets des grands hommes politiques auxquels ils s’identifient. Vous ne trouverez aucun colbertiste chez les entrepreneurs. Ce sont tous des politiciens et des technocrates. Des ingénieurs sociaux qui ne croient qu’à la politique et à l’administration et méprisent l’économie.

Les grands projets pilotés par l’État ont pourtant eu des fortunes diverses : quelques succès spectaculaires qui ont marqué les esprits (TGV, programme spatial, Airbus…) masquent les nombreux échecs (plan calcul, banques nationalisées, Concorde et plus récemment le « Cloud souverain », et beaucoup d’autres coûteux désastres oubliés dans les poubelles de l’Histoire). Heureusement, jusqu’à récemment, la France bénéficiait d’une économie privée suffisamment dynamique pour financer ces danseuses de l’État « stratège ».

Quand les Colbertistes prennent l’exemple du succès du TGV, ils oublient toujours de rappeler que ce sont des capitaines d’industries à la tête d’entreprises privées qui ont financé la quasi totalité de notre réseau de voies ferrées (largement abandonné ensuite par la SNCF nationalisée, au profit du TGV…), et ce dans des délais records dont l’État serait bien incapable aujourd’hui, malgré les impôts considérables qu’il prélève.

Les prophètes du néo-Colbertisme

Le « colbertisme » est aujourd’hui instrumentalisé et caricaturé pour justifier un dirigisme étatique omnipotent à la tête d’une économie bureaucratique et administrée. Or l’action de Colbert, ou même de De Gaulle et de Pompidou, n’a jamais eu pour but d’instaurer le socialisme. La notion de Colbertisme est devenue totalement anachronique car l’État intervient déjà massivement et à tous les niveaux de l’économie. Par accumulation d’impôts et taxes, de fonctionnaires et de normes, l’économie française est devenue majoritairement socialiste. L’économie de marché et le vrai capitalisme, par opposition au capitalisme corrompu ou de grandes entreprises bénéficient des protections de l’État, sont désormais minoritaires. Le secteur privé évolue dans un maillage très serré de réglementations et se voit ponctionner une large part de sa valeur ajoutée pour financer le secteur public et social.

Paradoxalement, alors que l’économie française agonise sous le poids des dépenses publiques et des carcans multipliés jusqu’au délire par l’incontinence législative et réglementaire de notre métastase politico-administrative, certains réclament encore davantage d’interventions de l’État. Car il faut bien relancer l’industrie, subventionner les énergies renouvelables, développer les infrastructures… Pour l’État « stratège », tout est prioritaire. Ce modèle interventionniste a malheureusement été dupliqué au niveau local avec la décentralisation. La France est aujourd’hui dirigée par des milliers de mini-Colbert qui ont multiplié les salles polyvalentes et autres ronds- points sans lesquels ils ne sauraient tenir leur rang.

Les colbertistes sont des pompiers pyromanes qui veulent réparer les dégâts de l’excès d’État par davantage d’interventionnisme étatique. Malgré l’apocalypse provoquée par la mise en œuvre de leur théories, il y a toujours des illuminés qui professent que leurs idées ont échoué car elles n’ont pas été vraiment appliquées jusqu’au bout et comme il faudrait, sous-entendu par eux.

Thatcher, l’idéologie efficace

Thatcher était une femme imprégnée d’idéologie et de principes, elle avait lu attentivement les écrits de Hayek ou de Friedman et se faisait fort d’appliquer leurs préceptes, avec la cohérence et la détermination que donne la conviction d’avoir raison : « There is no alternative. » Elle était farouchement antisocialiste : « Un homme a le droit de travailler comme il veut, de dépenser ce qu’il gagne, de posséder sa propriété, d’avoir l’État pour serviteur et non pour maître. Ce sont là les héritages britanniques. Ils sont l’essentiel d’une économie libre et de cette liberté dépendent toutes les autres. »

Pour Nicolas Colin « Dans l’histoire, les seuls programmes politiques qui ont jamais été mis en œuvre étaient inspirés et structurés par une idéologie très puissante , découverte, consolidée et affinée très en amont. »

Margaret Thatcher était l’inverse d’un politicien « pragmatique » qui défend « toutes les bonnes idées, de droite comme de gauche, pourvu qu’elles marchent ». Une approche attrape-tout, inefficace car incohérente et irrésolue, que Chirac, Sarkozy et Hollande ont illustré jusqu’à la caricature, défaisant en fin de mandat le peu qu’ils avaient fait en début de mandat.

Un Thatchérisme à la française

Quand Thatcher est arrivée aux responsabilités, l’économie britannique, sur-réglementée et sur-taxée, était atone, sclérosée, en déclin, au bord de la faillite financière, comme la France aujourd’hui. Elle a fortement diminué la taille de l’État par des privatisations et des déréglementations, en remettant en cause un certain nombre de dépenses publiques, en supprimant des administrations, des statuts et des emplois publics. Cela lui a permis de baisser les impôts. Elle a changé fondamentalement les équilibres de l’économie britannique en renonçant à sauver les industries les moins compétitives et en libérant des secteurs de leurs carcans réglementaires. Un remède de cheval qui a porté ses fruits au bout de quelques années, et offert au Royaume-Uni un nouveau modèle de croissance soutenue, jusqu’à aujourd’hui. Thatcher a également été réélue trois fois, performance qui n’a pas eu d’équivalent en France ou les « pragmatiques » qui se croient politiquement malins n’ont jamais réussi à se faire réélire.

Aujourd’hui la France est dans une situation grave mais différente de celle du Royaume Uni de la fin des années 70. Certes, elle n’en est pas encore à demander l’aide au FMI (mais cela pourrait arriver rapidement si les taux d’intérêts remontent). Mais elle est tout autant plombée par un alourdissement record de l’État et des réglementations avec une croissance de plus en plus faible.

La seule politique qui n’a pas encore été essayée est celle qui a réussi partout ailleurs : diminuer les dépenses de l’État et libérer les acteurs et les secteurs économiques, en les ouvrant à la concurrence et à la flexibilité, et en supprimant des milliers de normes délirantes qui ont proliféré hors de tout contrôle (Code du travail, Code fiscal, Grenelle de l’environnement, Code de l’urbanisme, droit du logement, réglementation agricole, sur-interprétation des normes européennes, etc…) :

  • redéfinition des missions et du périmètre de l’État (fin des dépenses inefficaces comme la politique de l’emploi ou les subventions aux entreprises, fin du statut de la fonction publique hors des domaines régaliens, diminution importante du nombre de fonctionnaires, etc.) ;
  • privatisations (SNCF, EDF, etc.) ;
  • baisse de la fiscalité ;
  • libération du marché du travail ;
  • ouverture accrue du système social à la concurrence et aux acteurs privés ;
  • disparition des activités en monopole, des professions réglementées avec numerus clausus ;
  • véritable autonomie scolaire et universitaire ;
  • etc…

Tout le monde se moque des autocars d’Emmanuel Macron, mais à l’échelle de ce secteur c’est un grand succès. Un exemple à suivre dans tous les secteurs, en profitant notamment des avantages du numérique.

Le colbertisme, idiot utile du socialisme

Face à la puissance de l’idéologie socialiste qui avance inexorablement, profitant de la dynamique spontanée de la bureaucratie et de la tendance naturelle des politiciens pour l’interventionnisme, seule une autre idéologie, libérale, peut permettre de vaincre les forces d’inerties et inverser la vapeur. Les pragmatiques ne peuvent, au mieux, que ralentir quelques temps la course vers le socialisme, la fameuse route de la servitude de Hayek. Dans ce contexte, les colbertistes sont les idiots utiles du socialisme. Ils donnent une apparence rassurante et flatteuse à un interventionnisme d’État qui ne peut que prolonger l’économie socialiste dont nous mourons à petit feu. Arnaud Montebourg, le héros du colbertisme 2.0, a au moins l’honnêteté intellectuelle de se poser en leader naturel de l’aile gauche ultra-socialiste du PS.

Toute proportion gardée, l’économie française d’aujourd’hui a quelques ressemblances avec celle de l’ancien régime, dans laquelle les corporations achetaient par l’impôt les rentes et protections garanties par l’aristocratie et l’État. Nous avons davantage besoin d’une nouvelle révolution libérale du type de 1789 plutôt que d’une nouvelle couche d’interventionnisme, de réglementations et de dépenses publiques.

Le colbertisme, s’il doit en rester quelque chose, doit se concentrer sur les investissements porteurs d’avenir et d’externalités positives : infrastructures, soutien à l’éducation et à l’innovation, etc. En veillant néanmoins à respecter l’autonomie des opérateurs et à ne pas se substituer aux entreprises privées. Nous pourrions appeler cela le Colbertisme 2.0 !