Salaire des patrons : qui doit en décider ?

Publié Par Gaspard Koenig, le dans Entreprise et management

Par Gaspard Koenig.

Carlos Ghosn

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Je n’avais jamais bien perçu la proximité entre la Croisette, la rue de Solferino et le Collège de France. Mais voilà que tout s’éclaire, sur fond rouge. La semaine dernière, quarante personnalités de haut vol signaient un « Appel au CAC 40 », demandant qu’un patron ne puisse être rémunéré plus de 100 SMIC par an : parmi eux, le Premier secrétaire du parti au pouvoir ainsi que l’un des plus grands historiens français, Pierre Rosanvallon.

Quelques jours plus tard, Ken Loach recevant la palme d’or appelait à un « autre monde », différent de celui des « sociaux-démocrates » pour qui « la première priorité est que le patron fasse des profits ». Que de voix prestigieuses, issues des cercles les plus puissants de la politique, de l’université et de la culture, rassemblées au service d’un même idéal, qu’il faut bien appeler socialiste. Si le XXsiècle n’était pas passé par là, il y aurait de quoi être impressionné.

Le législateur tout puissant ?

J’avoue néanmoins être déçu par la timidité de la proposition des 40. Pourquoi 100 SMIC ? À partir du moment où l’on admet que le législateur peut réglementer les rémunérations du secteur privé, pourquoi ne pas profiter pleinement de cette marge de manoeuvre sans équivalent dans le monde et réduire l’écart de salaires dans l’entreprise de 1 à 12, comme l’avaient proposé les Suisses lors d’une votation (rejetée à 65 %) ?

Puisque le gouvernement peut, selon les signataires, « trouver les moyens de rendre compatible cette exigence d’un salaire plafond avec notre Constitution », et que l’on peut donc s’asseoir tranquillement sur les principes de l’État de droit, pourquoi se contenter d’une règle de proportion forcément grossière, et ne pas fixer démocratiquement le montant des salaires à l’Assemblée nationale ? Surtout, puisque le but avoué est de lutter contre les inégalités, pourquoi se limiter aux dirigeants et ne pas appliquer la même logique à l’ensemble des salariés ? Il suffirait de redéfinir les fiches de poste en fonction d’une grille prévue par l’administration.

À la rigueur, l’État pourrait même verser directement les salaires, en prélevant l’équivalent de la masse salariale dans le bilan de l’entreprise. Ne serait-ce pas plus simple et plus juste ? À partir du moment où l’on introduit la volonté politique dans la gouvernance de l’entreprise, et où l’on fait intervenir des critères moraux dans le fonctionnement du marché, il faut assumer jusqu’à son terme la logique de la nationalisation. Or, il ne s’agit pas de déterminer si telle ou telle rémunération est « juste » ou non.

Il s’agit de comprendre à qui revient la responsabilité de ce jugement. Les signataires de l’appel disent : l’État, rêvant d’un contrat social holistique où les décisions du peuple supplanteraient les droits individuels. L’establishment des affaires répond, tout aussi maladroitement : le conseil d’administration, priant que rien ne vienne bouleverser le vase clos dans lequel il barbote plaisamment depuis tant d’années. D’un côté l’économie administrée, de l’autre le capitalisme de connivence.

Conseil d’administration à la française

Car rien n’est moins entrepreneurial qu’un conseil d’administration à la française. Les économistes David Thesmar et Francis Kramarz avaient montré il y a dix ans, dans une étude qui n’a rien perdu de son actualité, que la prévalence au plus haut niveau de réseaux sociaux fermés (grandes écoles, corps d’État, cabinets ministériels) expliquaient la sous-performance des grands groupes français.

L’endogamie entre administrateurs et dirigeants, voire l’échange de sièges entre les uns et les autres, ne prédisposent pas au renouvellement des idées et des hommes. Le confort des jetons de présence ne pousse pas à l’évaluation rationnelle des rémunérations (et encore moins au licenciement du PDG).

Je propose donc une troisième voie, libérale : rendre aux actionnaires la propriété de leur entreprise, en abandonnant la fiction selon laquelle le conseil d’administration serait seul apte à agir dans son « intérêt social », et en inscrivant dans le Code du commerce la compétence de l’assemblée générale des actionnaires en matière de rémunération. Il faut introduire non pas moins de responsabilité, mais plus de marché.

En un sens, je suis certain que beaucoup de dirigeants seraient ravis de bénéficier d’une sorte de « salaire maximal garanti », avec la bénédiction de la puissance publique. Soumettons-les plutôt à l’inconfort de la concurrence, et à l’incertitude de la délibération collective.

Sur le web

  1. vous ne trouvez pas que l’état ou une grande entreprise ont le même fonctionnement . un groupe d’élus ( actionnaires majoritaires ou citoyens lors d’elections) en prend toujours la tête et puis , ils décident et c’est bien ce qu’on leurs demande .
    ce que vous proposez est ce que propose la gauche et surtout l’extréme gauche …alors je doute que cela fonctionne très bien 😉

    1. @reactitude

      Pas du tout. L’état peut avouer sa responsabilité dans les erreurs commises et s’en contrefout car il n’y a pas de sanction (SVP, ne me parler pas de la fessée des élections qui les remettrait soi-disant sur le droit chemin). Une entreprise privée prend des risques et en subit les conséquences. Et surtout ne torche pas ses dettes à coups de participation du contribuable (qui n’a rien demandé et à qui on a pas demandé son avis). Il y a donc ce qu’on appelle « compétition » et donc nécessité de performance. Au contraire, l’état gouverne avec des belles paroles qui caressent les doux rêves de confort des populations, et il n’y a aucun bon sens dans cette manière de faire.

      Si vous confondez état et grande entreprise dans un fonctionnement similaire, c’est que vous devez prendre l’exemple de société publique et dont l’état est le principal actionnaire. Et ce ne sont absolument pas de bons exemples.

      1. Malheureusement David, les grandes banques et autres entreprises « too big to fail » contredisent ce principe logique et fondamentale: chaque entreprise devraient être seule responsable de ses décisions.
        On voit bien que l’État a mis ses gros doigts boudinés là où ils n’ont pas à être…une fois encore.

      2. @ David

        Je trouverais évidemment logique que l’AG, l’assemblée des actionnaires décide.
        Si l’état veut diriger, qu’il rachète des actions.

        Pour le reste, aller à une assemblée générale d’actionnaires pour constater qu’elle n’est pas suivie par le conseil d’administration dans ses choix, c’est rare, d’abord, et c’est l’équivalent d’un référendum « corrigé » par le pouvoir mandaté, si vous voyez ce que je veux dire.

        Et dans ce cas, soit on joue de son influence, soit on retire ses billes!

        Nul besoin de législation et je ne vois rien de plus libéral.

        Mais on ne devine que trop bien que cette solution va à l’encontre du capitalisme de connivence qui veut qu’entre administrateurs et pouvoirs publics, malgré les « Cher Ami » policés (et/ou polissés), se passent des discussions de « marchands de tapis »!

      3. une grande entreprise par actions n’est qu’un pion entre les mains de gens prenant impunément des décisions et c’est normal ce sont les propriétaires . leurs critères , faire du pognon en déplaçant des pions sur l’échiquier mondial ….les petits porteurs..seulement un moyen d’avoir une cotation pour faire des échanges d’actions fructueux (ils sont rarement gagnants)
        l’état …est une grande entreprise au service … de la population…. les propriétaires sont , le peuple ..;pas vraiment , des élus du peuple , leur but …faire du pognon pour le peuple ,mais en cas d’échec nothing ..et ça ce n’est pas normal car perdre une élection n’est en rien une punition d’ailleurs….être ex président est nettement mieux qu’être président ..sauf si on aime le pouvoir et/ou une vie de château .

  2. Parmi les premiers signataires figurent notamment le premier secrétaire du Parti socialiste Jean-Christophe Cambadélis, le président PS de l’Assemblée nationale Claude Bartolone et la maire de Paris Anne Hidalgo. Mais aussi Philippe Martinez, le numéro un de la CGT, l’économiste Thomas Piketty, Nicolas Hulot, l’historien Pierre Rosanvallon et de l’écrivain et réalisateur Raphaël Glucksman. 

    1. Un QI d’eau moins 165 !
      Cumulé, bien entendu 😉

  3. Parmi les premiers signataires figurent notamment le premier secrétaire du Parti socialiste Jean-Christophe Cambadélis, le président PS de l’Assemblée nationale Claude Bartolone et la maire de Paris Anne Hidalgo. Mais aussi Philippe Martinez, le numéro un de la CGT, l’économiste Thomas Piketty, Nicolas Hulot, l’historien Pierre Rosanvallon et de l’écrivain et réalisateur Raphaël Glucksman.

    De grands intellectuels!!

    1. Déjà, les appeler des intellectuels, c’est leur faire une fleur, Rosanvallon excepté peut-être. Quant à « grands », n’en parlons même pas!

  4. est ce que ces intellectuels sont volontaires pour limiter leurs revenus. Pourquoi ne proposent ils pas de limiter le salaire dans le foot, dont certains dépassent le salaire d’ un patron employant 50 OOO salariés alors qu’eux tapent dans ballon. . est ce que les députés vont réduire les avantages d’ un président de la république qui a 2.chauffeurs à vie, 2 gardes du corps à vie, un secrétariat à vie … Même s’il est grabataire. Est ce normal qu’ un député fonctionnaire, à la cour des comptes ,retrouve,son poste gardé au chaud, primes d’ancienneté incluses !!! Ces individus se disent intellectuels, mais ils ne réfléchissent pas trop. Le salaire des PDG n’intéresse que les actionnaires…. Les autres , les intellectuels entre autre ne mettent pas la main à la poche

    1. @ Bernzrd

      Comme vous, je trouvais aussi que des rémunérations sportives étaient excessives, mais 1° cela ne nous regarde pas et 2° il faut bien admettre qu’à son époque, M.Schumacher était unique au monde, alors que des politiciens ou des administrateurs, ça se trouve!

      Et C.Ghosn n’est pas le premier venu!

      1. Si on fait une loi pour limiter le salaire des footballeurs, nous n’aurons plus d’équipe compétitive….
        Que se passe-t-il dans l’industrie?

        1. @ archiduc

          La même chose, bien sûr: c’est déjà en cours!

          De toute façon, ce n’est pas sous Fr.Hollande que cela se passera! C’est jute un peu de démagogie.

          Et même dans le code du travail, il y a des salaires minimum, pas maximum à ce que je sache!

          Heureusement qu’il existe encore des pays aux banques discrètes, entre autres solutions.

  5. Qu’est-ce que le salaire d’un patron ? Il semble que certains y comptent les plus-values sur les actions reçues ou promises les années précédentes, que d’autres y incluent les 75% perçus en fait par le fisc et les organismes sociaux sans contrepartie, etc.
    Seuls les actionnaires, propriétaires de la société, sont légitimes pour déterminer combien et sous quelle forme ils versent au dirigeant pour sa prestation. Donc en effet c’est très bien de redonner aux AG la décision sur la rémunération, mais ça n’est qu’une partie de la solution : il faut une flat-tax, à un taux raisonnable, sur ce qui versé au dirigeant par la société, ceci indépendamment de savoir s’il s’agit de salaire, d’avantages en nature, d’options sur titres, de rentes, de primes, etc., sinon c’est une mascarade de plus.
    Il est intéressant aussi de s’interroger, que seraient les patrons de Microsoft, Apple, Google, Amazon, etc. si leur croissance et leurs salaires avaient été soumis aux règles françaises, les actuelles ou les proposées ?

  6. Logiquement c’est l’assemblée générale des actionnaires qui est la réunion de tous les propriétaires. Les conseils d’administration sont devenus de purs clubs de copain/coquin, chacun étant dans le conseil de l’autre et pratiquant la politique de « passe-moi le sel, je te passerai le poivre ». Ces messieurs parlent de risque entrepreneuriale alors qu’ils n’en prennent aucun avec leurs parachutes dorés au contraire des actionnaires et du personnel.

  7. J’ai l’impression que les « intellectuels » sont un peu comme les critiques d’art: sur le papier ça fait cool, mais ça ne sert fondamentalement à rien.

    1. @ Koris

      « Bien vu, l’artiste! »

    2. @ Koris

      Tout à fait d’accord avec vous, c’est le terme « intellectuels » qui gêne! Ce serait comme parler de « grande artiste » pour Nabilla Benattia.

      Par contre, je « redécouvre », non pas un « intellectuel » mais quelqu’un d’intelligent qui pourrait être un libéral pragmatique et pourrait faire l’objet d’un article: Alexandre Jardin qui se dit lui-même un « faiseux » ou « faizeux » ou « faiseur »: bref qui ne se contente pas de commenter mais qui bouge, intelligemment, selon ses analyses, pas compliquées, entrainant avec lui « la France d’en-bas », l’efficacité restant le but, en-dehors de toute idéologie construite ou héritée. Et il veut « ubériser » les taches de l’état qui n’y parvient manifestement pas.

      1. Effectivement miky stouffs,

        Alexandre Jardin, avec son mouvement « Bleu Blanc Zèbre » pourrait effectivement faire l’objet d’un article. La France qui bouge, contre la France qui bloque (syndicats…).
        D’ailleurs avec un livre qui commence par « laissez-nous faire… » on ne peut qu’être conquis 🙂

  8. Mesure superfetatoire. Personne n’envisage plus sérieusement de faire du business en France.

  9. J’aurais tendance à partager l’avis de l’auteur, mais cependant, à bien y réfléchir, ça revient techniquement à ce que l’AG puisse s’immiscer dans les prérogatives du CA. Pourquoi, en effet, limiter cette intervention à la seule rémunération du patron ?
    Modifier le Code du Commerce pour rendre certaines positions du CA obligatoires peut être un élément de régularisation des CA de copains. Mais c’est la porte ouverte à d’autres abus.

  10. Et quelle est votre position sur les droits de vote doubles accordés à certains actionnaires par la loi Florange, comme l’Etat chez Renault grâce à une acquisition de voix supplémentaires avec l’argent du contribuable en 2015 ?

    1. Déjà je ne comprends pas pourquoi l’État est actionnaire dans une entreprise…
      C’est une loi dangereuse pour l’économie mais très intéressante pour l’État. Elle lui permet d’étendre encore son influence tout en demandant de juteuses recettes (c’est un actionnaire extrêmement gourmand).

  11. Il ne verser ni dans un communisme rampant ni dans la provocation pure et simple.

  12. Il y a bien un problème de gouvernance à ce niveau dans les grandes entreprises : c’est un fait qu’il y a des dérives liées à la prise de pouvoir de quelques individus qui se tiennent par la barbichette et se renvoient l’ascenseur.
    Il n’y a pas de lien entre la performance des patrons et leur performance individuelle. ( lire à cet effet l’excellent livre de l’équipe de Stanford  » faits et foutaises en management « )
    L’intérêt de l’entreprise à long terme , celui des clients et celui des salariés passe bien après.Or, le rôle de la direction générale est bien de satisfaire les clients, les actionnaires et les salariés ( et pas leurs copains!:)
    En toute logique, l’avis des 3 devrait pouvoir être pris en compte ( et pas seulement l’avis des actionnaires).
    L’entreprise qui arrivera à trouver cet équilibre et cette prise en compte aura trouvé la voie de la légitimité et de la performance.

  13. et piketty pocket de combien de fois sont supérieurs les revenus qu’il tirent de la vente de ses bouquins par rapport à ceux qui bossent dans l’imprimerie . Ce que je voudrais savoir c’est combien de patrons sont concernés par le plafonnement des salaires ?

    1. Piketty tire ses revenus des produits dérivés : sur un livre, l’auteur touche environ 5% du prix HT, soit moins que la TVA, et paie encore des impôts, de la CSG, et même de la formation professionnelle ! Et comme pour un footballeur, ceux qui ne veulent pas le payer ne paient pas et on ne peut pas le remplacer par une machine — on n’a pas encore inventé la mauvaise foi artificielle. Le mec de l’imprimerie touche son salaire quoi qu’il arrive, y compris si tous les exemplaires sauf les 3 du dépôt légal finissent au pilon.
      Quant à la question du nombre de patrons qui sont concernés, c’est hélas l’immense majorité : leur motivation et leur dynamisme dépend du rêve de développement qu’ils peuvent faire. Empêchez-les de rêver, ils mourront ou iront ailleurs.

  14. Commentaire déjà posté le 20 mai après l’article de Bertrand Nouel pour l’iFRAP : Salaire des « patrons » : non à une loi :

    D’accord avec le rétablissement de la suprématie de l’AG des actionnaires, mais il faut aller plus loin si l’on veut régler le problème :

    Pour réduire l’abstentionnisme des petits porteurs (convoqués, parfois tardivement, par des kilos de paperasse ou de courriels rébarbatifs) et rééquilibrer ainsi l’expression des pouvoirs face aux « zinzins », il conviendrait de transmettre au MEDEF une proposition habilitant plusieurs intermédiaires indépendants à recueillir les pouvoirs des abstentionnistes découragés et à les représenter le jour venu (des avocats agréés le font en Suisse).

    
Cette collecte des pouvoirs inutilisés au moyen d’intermédiaires choisis par les petits porteurs serait financée par une cotisation des mandants, en partie compensée par une réduction d’impôt, comme une cotisation syndicale… puisque tout le monde veut traiter également capital et travail !

  15.  » Je propose donc une troisième voie, libérale : rendre aux actionnaires la propriété de leur entreprise, en abandonnant la fiction selon laquelle le conseil d’administration serait seul apte à agir dans son « intérêt social »,

    Pourquoi rendre la propriété aux actionnaires puisque légalement ils le sont déjà? La liberté d’entreprise dans une société libérale c’est aussi d’accepter que les actionnaires puissent laisser au CA de fixer eux-même leurs revenus du moment que les actionnaires assument les conséquences de leurs choix.

    De plus on essaie un peu de nous faire croire que les membres des CA ne seraient pas également des actionnaires de l’entreprise.

    D.J

    1. C’est pourtant bien simple : l’AG vire le CA si celui-ci ne lui plait plus. Basta.

    2. Voici la 4ème voie, qui devrait plaire à nos amis pondeurs et lecteurs. On oublie ces grosses coches d’investisseurs, leurs banques, la Gélatine & sa clique. Les productifs et les clients décident.
      Ceci étant de la pure fiction puisque nous sommes tous complètement abrutis.

  16. A noter de Dame Hidalgo est parti à la retraite à l’âge de 52 ans……Franchement, c’est pas bien non plus.

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