Alain Juppé, un libéralisme bien curieux

Le libéralisme, ce sont des principes et pas quelques mesures. Alors, Alain Juppé est-il vraiment libéral ?

Un article de l’IREF par Emmanuel Martin.

Alain Juppé By: The Official CTBTO PhotostreamCC BY 2.0

 

Le programme d’Alain Juppé serait-il « résolument libéral » comme cela a été présenté dans plusieurs médias ? L’homme providentiel qui terrassera le fléau du chômage en 5 ans serait-il réellement arrivé ? Le réformiste d’une France repliée sur elle-même et sur ses petits privilèges corporatistes émergerait-il enfin ? Une analyse de ses premières propositions peut permettre de répondre à la question. Un petit détour par un rappel d’où vient l’homme pourra en outre aider à porter une appréciation plus précise.

Alain Juppé est-il libéral ?

Que Juppé « le technocrate » prône une France libérée, voilà une bonne nouvelle. Mettre un terme aux 35 heures ? Une bonne idée. Favoriser les accords d’entreprises ? Idem. Mais pourquoi ne pas aller plus loin et déboulonner le sacro-saint « modèle social français » de son piédestal, plutôt que vouloir le défendre ? Protéger le monopole de la Sécu dans un monde qui bouge, est-ce vraiment libéral ? De même, pourquoi maintenir les Français dans le carcan injuste de la retraite par répartition avec une énième réforme paramétrique en repoussant l’âge de départ à 65 ans ? Baisser encore les charges sociales ? Mais qui va les payer au final, d’autant qu’on ligote en même temps les Français à la Sécu ? Pourquoi ne pas revenir sur le SMIC national unique ?

Supprimer l’ISF, impôt improductif s’il en est ? Il était temps. Mais Monsieur Juppé avait lui-même institué le « plafonnement du plafonnement » de l’ISF en 1995. Baisser les impôts des entreprises ? Parfait. Mais pour ensuite augmenter la TVA et la taxe carbone alors qu’elles touchent les moins lotis ? Baisser de 300 000 le nombre de fonctionnaires ? Ce ne représenterait que 5% de la masse totale : pourquoi pas davantage d’audace, notamment dans le cadre d’une remise à plat approfondie et transparente des missions de l’État et des collectivités ? De même, pourquoi avoir peur de revenir sur le statut de la fonction publique ? Proposer certaines mesures allant dans le sens d’un léger desserrement de l’étau étatique dans un pays où l’État dépense 57 % des ressources nationales, voilà un libéralisme bien timide…

Le libéralisme, ce sont en réalité des principes, et pas quelques mesures. Être libéral, c’est une philosophie sociale cohérente. C’est défendre une société fondée sur la liberté et la responsabilité, qui fait confiance à l’homme, qui laisse la liberté du choix, notamment en matière de protection sociale, qui cherche à limiter le pouvoir politique afin de laisser s’épanouir la société civile. Ce n’est pas afficher une liste de propositions plus ou moins « pro-business » ou, pire, « pro-riches », compensées par le maintien du « modèle social français », et chiffrées avec plus ou moins de sérieux. Être libéral c’est aussi, dans la ligne de cette philosophie, une cohérence dans la vie d’un homme avec des valeurs d’état de droit, d’égalité devant la loi, de transparence et de justice. On n’a pas juste des idées libérales, on vit comme un libéral : être libéral c’est d’abord une attitude.

Or, que penser de ce point de vue d’un homme critiqué dans les années 90 pour avoir fait refaire son appartement, loué à un prix préférentiel aux frais des contribuables ? De quelqu’un qui avait ordonné aux services de la ville de Paris de diminuer le loyer de son fils, logé de manière préférentielle lui aussi ? Pour déclarer ensuite rester « droit dans ses bottes ». Que dire évidemment de sa condamnation pour avoir été au centre d’un financement occulte du RPR, condamné à 14 mois de prison avec sursis et un an d’inéligibilité ? Durant sa retraite au Canada où il enseignait à l’école nationale d’administration publique, certains s’étaient offusqués qu’après ces péripéties, l’homme politique français « à la diète » puisse enseigner à des futurs hauts fonctionnaires. En France, c’est normal.

On le voit, les valeurs libérales semblent encore assez lointaines chez Monsieur Juppé.

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