Comment Valls utilise la police pour casser la contestation

Manuel Valls sait utiliser la police pour neutraliser le mouvement social qui lui fait barrage, comme on le voit avec les opposants à la loi travail et Nuit Debout.

Par Éric Verhaeghe.

By: DenisDenisCC BY 2.0

Manuel Valls a sans doute beaucoup de défauts, mais il a une compétence incontestable : l’utilisation discrète, mais redoutablement intelligente, de la police pour neutraliser le « mouvement social » qui lui fait barrage. L’histoire de la loi Travail en a donné un exemple particulièrement abouti. À de nombreux égards, la maîtrise du Premier ministre, et de son ministre de l’Intérieur, excède ici le simple savoir-faire pour flirter avec le talent, et peut-être même le génie.

Valls et la Nuit Debout : un premier tour de force

Qu’on le veuille ou non, la première marque de génie de notre Premier ministre dans la gestion de la contestation s’appelle la Nuit Debout. Bien entendu, celle-ci s’appuie sur un fond réel et spontané de mécontentement qui occupe beaucoup nos étudiants universitaires fâchés avec les diplômes, et un certain nombre de bobos dont la prolétarisation rampante nourrit les palabres.

Tout le génie du pouvoir policier consiste non pas à combattre ce type de mouvement, mais « à faire avec » intelligemment pour donner l’illusion de son indépendance, tout en neutralisant ses effets néfastes. Dans le cas de la Nuit Debout, la première intuition géniale de Manuel Valls a consisté à comprendre que des contestataires cantonnés tous les soirs sur une place de Paris étaient moins dangereux que des contestataires livrés à eux-mêmes tous les jours dans les rues.

La sédentarisation du mouvement, sa fixation en une zone géographique délimitée, a permis de le circonvenir, de le neutraliser, et de l’éroder sans stress majeur.

Comment Valls a circonvenu la Nuit Debout

Si le gouvernement n’est pas à l’origine de la Nuit Debout (opération planifiée plusieurs semaines à l’avance par l’équipe qui a réalisé Merci Patron !), Valls a eu l’intelligence d’en mettre la prolifération sous contrôle. La création très rapide d’un site Internet dédié à l’événement par des proches du Parti Socialiste a permis de mettre l’ensemble de l’expression du mouvement en pilotage automatique.

On se souvient ici que le nom de domaine « Nuit Debout » est géré par l’agence RAIZ dont le patron est un certain Baki Youssoufou. On n’a peut-être pas assez dit que Youssoufou est le fondateur de Wesignit, une plate-forme de pétitions en ligne.

Il se trouve que Wesignit n’est pas complètement née de la seule volonté de Youssoufou. Cette plate-forme est une émanation (un spin-off pour les bobos) de la Netscouade, l’agence du très socialiste Benoît Thieulin. Rappelons que ce dernier fut le responsable de la campagne Internet de Ségolène Royal, et, en récompense de ses bons et loyaux services, fut nommé en janvier 2013 président du conseil national du numérique.

Le site de la Nuit Debout tenu par un proche du pouvoir socialiste, amusant non ?

Comment neutraliser la Nuit Debout ?

Pour neutraliser en douceur la Nuit Debout, le pouvoir n’a pas manqué d’idées astucieuses. La première a consisté à ne jamais dénigrer le mouvement, et même à lui accorder une sorte de capital de sympathie. La deuxième a essentiellement résidé dans une stratégie d’attrition. En interdisant l’installation du mouvement en dur (proscription des tentes, des installations pérennes, des « constructions au sol »), la préfecture de police a condamné les bobos du mouvement à reconstruire chaque soir ce qu’ils avaient dû déconstruire en partant.

Cette décision simple était un coup de génie, car elle s’appuyait sur la conviction, étayée par l’expérience, que le bobo parisien aime le prolétariat mais n’en partage ni la persévérance, ni l’ardeur. L’effort que cette reconstruction quotidienne demandait a vite épuisé les palabreurs du mouvement.

Une autre tactique a consisté à mettre en évidence, en permanence, la nécessaire délibération spontanée au sein de la Nuit Debout. Chaque jour, une masse de gens anonymes a donc défilé pour paralyser tout processus de décision. D’emblée, le mouvement était donc condamné à pourrir sur place, installé dans une précarité et une indécision qui ne pouvaient que lasser les plus assidus.

La mise en avant des casseurs

Tout aussi astucieusement, le pouvoir a régulé les interventions policières dans les cortèges de manifestants pour dégrader l’image du mouvement et dissuader les militants syndicaux de se mêler à des défilés de plus en plus risqués.

On notera qu’il a fallu attendre cette semaine pour que les préfets interdisent à des « casseurs » identifiés de se mêler aux manifestations. Au demeurant, la justice administrative n’a pas fait grand cas de ces interdictions qui sont devenues toute symbolique. Mais preuve est donc faite qu’en plein état d’urgence, la police a identifié un certain nombre de fauteurs de trouble et les laisse délibérément en liberté. Le fait mérite d’être relevé : manifestement, les renseignements généraux, dont on connaît les défaillances en matière de terrorisme, sont restés très efficaces pour tout ce qui touche à la politique intérieure.

Dans le maintien de l’ordre, la police a en outre fait le choix de laisser agir les casseurs le temps qu’il fallait pour justifier des dispersions à coups de gaz lacrymogènes et de coups de matraques. Pour l’opinion publique, la contestation contre la loi Travail est apparue comme une opportunité de désordres inutiles. Pour les manifestants, cette stratégie a posé un rapide dilemme : qui a envie de perdre une journée de salaire en protestant contre une loi qui passe au forceps et qui ne rapporte que des coups de bâton ?

Une parfaite maîtrise du calendrier

Dans cette stratégie, il existait un point de risque : la journée du 1er mai, où syndicalistes et contestataires auraient pu s’unir. Valls avaient d’ailleurs mis en garde tous les participants contre des dérapages ce jour-là. Une fois la « convergence des luttes » passée à l’as, plus rien ne s’opposait à un passage en force par le 49-3. Valls avait efficacement fait son œuvre pour épuiser la contestation.

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