Pourquoi la gauche déçoit-elle autant ?

Dead end By: Andrew Mason - CC BY 2.0

L’échec de toutes les gauches vient du fait qu’elles croient que l’État doit se substituer aux forces du marché, que l’assistanat ne porte pas préjudice à la productivité, que le capital et la finance sont, non des partenaires, mais des ennemis à assujettir.

Par Fabio Rafael Fiallo.

Dead end By: Andrew MasonCC BY 2.0

 

Dans chacun de ses trois versants – réformiste (social-démocrate), populiste et dictatorial – la gauche voit son champ d’action, son lustre, ses certitudes, reculer devant les assauts de la réalité. À chaque fois qu’il lui est donné de gouverner, elle perd ses oriflammes, ses repères, et par voie de conséquence, son ascendant.

Commençons, géographie oblige, par la France, où le Président Hollande est censé incarner (quoique ça se discute) la gauche réformatrice.

En France, une Loi Travail vidée de sa substance

Après s’être fait élire en se présentant comme l’ennemi de la finance, et après les vingt-deux mois gaspillés du gouvernement Ayrault, dont la grande « réalisation » fut l’impôt stérile de 75% sur les grosses fortunes, François Hollande se décide, pour faire face au persistant marasme économique, à amorcer un virage prétendument « social-libéral » menant à la première mouture de la loi El-Khomry.

Il ne lui aura cependant pas pris longtemps, sous la pression des syndicats et de la gauche de la gauche, pour lâcher prise et vider le projet de loi El-Khomry de sa substance. Belle façon de décevoir tout le monde : ceux qui soutenaient la première version du projet de loi et ceux qui, à gauche, ne pardonneront pas à Hollande de s’être permis de mettre en question certains aspects du code du travail.

Un recentrage « social libéral » eut aussi lieu chez la social-démocratie allemande à l’époque du Chancelier Gerhard Schroeder. À la nuance près que, en Allemagne, il n’y eut pas de rétropédalage : le tournant aboutit à une véritable réforme du marché du travail, des retraites et des prestations sociales, et parvint à restaurer la compétitivité de l’économie de ce pays.

Toutefois, les réformes de Schroeder heurtaient les attentes et les convictions antilibérales d’un grand nombre d’électeurs de son parti, le SPD, et auront contribué à l’érosion du poids de celui-ci, lequel est passé de 40,9% en 1998 à 19,5% selon des sondages récents.

Vote-face de la gauche populiste en Grèce

gauche rené le honzecUne volte-face spectaculaire s’est produite du côté de la gauche populiste, celle qui affectionne – comme tous les populismes, d’ailleurs – les solutions simplistes, voire trompeuses. La volte-face en question eut lieu en Grèce avec Alexis Tsipras, leader du mouvement Syriza et pour un temps coqueluche des anticapitalistes.

Après avoir promis d’en découdre avec les réformes structurelles demandées par les créanciers institutionnels de la Grèce en échange de leur aide, et après avoir organisé un référendum autour de ces réformes, parvenant à convaincre ses concitoyens de voter contre, Tsipras fait une tête-à-queue d’anthologie et accepte bredouille un nouveau paquet de mesures réclamé par ses créanciers, lequel était plus contraignant encore que les réformes rejetées quelques jours auparavant par le référendum susmentionné. Inutile de dire que la frustration règne chez ceux qui avaient cru à la rhétorique de campagne de Tsipras.

Les échecs de la gauche outre-altlantique

La gauche populiste de l’autre côté de l’Atlantique (amenée au pouvoir à l’orée des années 2000 notamment par Hugo Chavez au Venezuela, les époux Kirchner en Argentine et Luis Inacio Lula au Brésil) ne cesse de décevoir, elle non plus.

Voici une gauche qui, pour se faire élire, avait juré d’en finir avec la corruption, mais qui se trouve aujourd’hui empêtrée dans des scandales qui n’ont rien à envier, de par leur magnitude et leurs ramifications, à ceux qu’elle avait dénoncés.

Non moins décevant est le fait que ces pays affichent des performances économiques inférieures à la moyenne de l’Amérique latine.

  • Au Vénézuela

Le bilan est carrément catastrophique en ce qui concerne le Venezuela de Hugo Chavez et de son successeur désigné, Nicolas Maduro. Pénurie d’articles de première nécessité, inflation à trois chiffres, chute de près d’un tiers du produit intérieur brut depuis 2013, année de l’arrivée au pouvoir de Maduro, corruption tentaculaire, et taux de pauvreté estimé à 70%, supérieur à celui d’avant Chavez, voilà le résultat concret du « socialisme du XXIème siècle » instauré par Chavez et Maduro.

L’actuel président vénézuélien se maintient au pouvoir par la répression, seul moyen de contrer le souhait de 7 Vénézuéliens sur 10 de le voir partir avant la fin de son mandat.

L’effritement de la gauche n’épargne pas, tant s’en faut, la dictature castriste, dernier vestige sur terre de l’ancien bloc soviétique.

  • À Cuba

La dégringolade du régime cubain ne date pas d’hier. Seuls les membres du régime et les sots utiles continuent à vanter les supposées réussites de la « Révolution », en particulier un système d’éducation et une sécurité sociale qui en réalité se trouvent dans un état délabré.

Or, après que Raul Castro lui-même eut dit que l’économie de l’île se trouvait au bord du précipice, et que la gérontocratie cubaine, craignant ne pouvoir compter pour longtemps sur l’aide astronomique fournie par le Venezuela chaviste, lui-même au bord du gouffre, a décidé de miser sur une utilisation (certes corsetée) de l’initiative privée et sur un rapprochement diplomatique et commercial avec « l’empire américain », on voit aisément que le régime se bat désormais pour sa survie.

Voilà donc une « Révolution » qui allait, disait-on, enfanter « l’homme nouveau » libéré de « l’aliénation capitaliste », mais qui aujourd’hui est obligé de se prosterner, histoire de sous, devant les touristes de l’empire et les défilés de mode (emblèmes de la société de consommation) et d’accepter l’essor de la prostitution (que le régime prétendait avoir éliminée).

Un échec de toutes les gauches

Ce n’est d’ailleurs pas nouveau que les gauches voient leurs certitudes et leurs attentes s’écrouler. Il suffit de rappeler, du côté de la gauche radicale, l’effondrement du mur de Berlin, les ravages de la « Révolution culturelle » de Mao Tsé-toung et le naufrage du tiers-mondisme de Mugabe, Saddam Hussein et autres Kadhafi. Chez la gauche réformiste, le revirement de François Mitterrand, après le fiasco du programme commun PS-PC et du gouvernement Mauroy, servit de douche froide pour ceux à qui on fit croire que la victoire de la gauche en 1981 allait « changer la vie ».

Bien sûr, ces trois gauches ne sont pas identiques, ne serait-ce que dans leur attachement aux valeurs démocratiques et au respect des droits de l’homme. Mais au-delà de leurs différences, elles partagent une même capacité à décevoir ceux qui leur accordent leurs espoirs et leur confiance.

Les désillusions ainsi causées ont été analysées par le théoricien freudo-marxiste Herbert Marcuse, qui a conclu, dans son Eros et Civilisation, que « chaque révolution a été une révolution trahie ». Marcuse avait à l’esprit la gauche radicale, mais en réalité, le maléfice de la trahison touche la gauche réformiste aussi.

Comment expliquer cette capacité commune à décevoir si ce n’est par le fait que toutes ces gauches croient, à des degrés certes divers, que l’État peut et doit se substituer aux forces du marché, que la promotion de l’assistanat ne porte pas préjudice à la productivité d’une économie, que le capital et la finance sont, non pas des partenaires incontournables, mais des ennemis à assujettir ?

Aussi, les échecs de la gauche, de toutes les gauches, ne sont pas dus à de simples erreurs d’aiguillage, somme toute corrigibles, mais à un défaut de conception inhérent à leur logiciel idéologique.