Le Manifeste du parti communiste aux yeux de l’histoire

Publié Par Gérard-Michel Thermeau, le dans Histoire, Lecture

Par Gérard-Michel Thermeau.

karl marx credits Eisbaarchen (licence creative commons)

karl marx credits Eisbaarchen (licence creative commons)

 

Le Manifeste, appel à la révolution mondiale, est considéré comme le livre le plus diffusé, n’ayant d’égal que la Bible. Et cela est bien naturel, il a été en effet le texte sacré de la religion du XXe siècle, « l’horizon indépassable de notre temps » pour reprendre la formule d’un fameux intellectuel français en 1960.

Si l’ouvrage ne connaît qu’une audience restreinte jusqu’en 1871, après l’expérience de la Commune de Paris, il est traduit dans les principales langues européennes. La révolution bolchévique de 1917 va surtout contribuer à le répandre sur toute la planète. C’est souvent le seul texte de Marx qui, grâce à sa brièveté, ait vraiment été lu par les marxistes… et les autres. L’auteur lui-même considérait qu’il était la meilleure introduction à son œuvre. André Senik a voulu rédiger la « première édition résolument critique du Manifeste du parti communiste ». Le texte de Marx est donc précédé d’une longue présentation et d’une analyse détaillée de son contenu.

André Senik souligne combien cette œuvre a fait l’objet de lectures contradictoires au sein même des communistes. Le caractère criminel des régimes communistes découle-t-il de la pensée de Marx ? Une évolution démocratique des régimes communistes était-elle possible ? Après tout, on ne trouve dans le Manifeste l’annonce d’aucune des horreurs commises au nom de Marx même si tous les régimes qui s’en sont réclamés ont « mal tourné ».

Senik passe en revue, pour les écarter, les arguments généralement avancés pour « innocenter » Marx, à commencer par la prétendue irresponsabilité des penseurs : le prophète barbu n’avait-il pour ambition de transformer le monde ?

Les historiens considèrent que l’idéologie ne peut à elle seule expliquer les événements historiques mais néanmoins les régimes communistes étaient tous des régimes idéocratiques. Marx était mort à l’avènement du premier régime marxiste mais certains n’hésitent pas à parler à sa place : n’aurait-il pas condamné les régimes se réclamant de lui ? Pure spéculation souligne Senik qui va en montrer le caractère illusoire tout au long de son analyse.

Ceux qui n’apprécient pas le parallèle entre communisme et nazisme soulignent de leur côté combien les idéaux communistes étaient « sublimes » à la différence de ceux des nationaux-socialistes. La « sublimité » du communisme est un argument que l’on trouve même sous des plumes libérales (Raymond Aron).

André senik manifeste du parti communisteUn des arguments les plus paradoxaux et les plus faciles mis en avant par les défenseurs de Marx est de nier le caractère communiste des régimes qui s’en réclamait. Même des libéraux se laissent aller à qualifier de « socialiste » « l’expérience réelle » entamée en 1917. La première phase « socialiste » qui conduirait à un prétendu communisme parfait n’existe pourtant pas chez Marx. Pour lui, l’abolition de la propriété privée suffit à définir le communisme.

Enfin, on tente d’innocenter Marx en accablant Lénine (c’est la position de Gauchet) qui aurait fait la révolution trop tôt et aurait forgé un parti de type nouveau dénaturant ainsi le marxisme.

La grande force de Marx comme le souligne Senik est son talent d’écrivain. Umberto Eco voit dans le Manifeste un « chef d’œuvre d’éloquence politique ». Il faut donc se défier de la séduction qui se dégage du texte. Senik met en lumière l’antilibéralisme consubstantiel à la pensée de l’hégélien Marx, un antilibéralisme antérieur à sa « conversion » officielle au communisme : il n’appréciait la « libre concurrence » ni dans le domaine des échanges marchands ni dans le domaine des idées..

Proudhon avait écrit à Marx : « ne nous posons pas en apôtres  d’une nouvelle religion » mettant en garde contre une « Saint-Barthélemy des propriétaires ». Marx était profondément hostile à l’idée de droits naturels, en raison de son « historicisme » qui le pousse à n’y voir que des droits « bourgeois », droits de « l’homme égoïste ». Marx est clairement du côté de la « liberté des Anciens » en opposition à la « liberté des Modernes » chère à Benjamin Constant. Le marxisme ne s’inscrit donc pas dans l’héritage des Lumières.

Marx rené le honzecLe philosophe allemand avait révélé le fond de sa pensée dans Sur la question juive (1844) : l’individu cesse d’être aliéné en se désintégrant dans la communauté. Dans le Manifeste, l’antilibéralisme du texte de 1844 s’est transformé en anticapitalisme, l’aliénation en exploitation. Entre les deux textes, il a découvert le « prolétariat », terme qu’il exhume de l’antiquité romaine pour le badigeonner aux couleurs de son temps de même qu’il redéfinit à sa façon le concept médiéval de « bourgeoisie ». La classe remplace l’individu comme sujet de l’histoire.

L’ouvrage tient les promesses de son titre : le texte est soumis à une lecture critique rigoureuse éclairée par les autres textes de Marx et de ses contemporains. Senik montre au passage combien Lénine n’a nullement trahi la pensée de Marx.

Que reste-t-il du Manifeste aujourd’hui ? Rien, si l’on s’en tient à son contenu. Mais il nourrit toujours l’illusion qu’un « autre monde est possible » ainsi que des schémas de pensée très contemporains où « dominés » et « dominants » ont pris la place des « prolétaires » et des bourgeois. »

On l’aura compris, la lecture de Senik est stimulante : l’ouvrage, écrit dans un style d’une grande clarté, se lit d’une traite.

  1. Ah, la « sublimité » des idéaux communistes. On a beau me qualifier de gauchiste régulièrement, je n’y ai jamais rien vu d’autre que l’esclavage de tous par tous. Rien de séduisant là dedans sauf à être infantile ou aliéné… L’extrême gauche ne persiste aujourd’hui que par son positionnement purement critique anti-marché.

    « Un communiste au 21ème siècle, tu lui enlèves le capitalisme, il reste un petit poulet tout nu qui braille l’Internationale. » H16

  2. C’est une erreur de dire qu’il ne reste rien du Manifeste du parti communiste : il est au fondement de toutes les social-démocraties !
    http://www.wikiberal.org/wiki/France_et_communisme

  3. Je m’étonne que cette superbe recension n’ait suscité que deux commentaires, après plus de 24 heures…Le 11 novembre devrait au contraire nous inciter à méditer le sujet car 14-18 a précipité l’avènement de l’idéologie la plus mortifère de l’histoire, par sa longévité et le nombre de ses victimes. Toute comparaison avec le nazisme passe par cet état de fait.

    L’ analyse du livre de Selnik m’évoque une lettre de Marx à Engels, lue il y a trop longtemps pour que je retrouve sa trace, mais qui reste gravée à jamais dans mon souvenir en raison du malaise, voire du dégoût, ressenti alors devant l’immoralité brutale du premier et l’active complicité du second. Ils ont sciemment concocté une escroquerie intellectuelle avec l’intuition que l’imposture du « salut par les intentions » justifierait l’aveuglement volontaire des parangons du camp du Bien, qu’ils prétendaient incarner. Les promesses de grand Soir et la défense de la Cause du Peuple seront l’habile habillage de cette volonté assumée par Marx de donner au lecteur ce qu’il attend. Il l’expose avec le cynisme du spécialiste en marketing qui ajuste, sans état d’âme, son offre aux exigences du consommateur.

    L’ indéniable talent de prosateur de Marx a grandement favorisé cette glorieuse imposture et lui a permis de prendre corps dans l’utopie socialiste. On ne peut que penser au génie littéraire de Rousseau pour dresser un parallèle entre le Manifeste et l’Emile, à ceci près que Rousseau eut l’honnêteté de prévenir son lecteur qu’il n’avait pas écrit un traité de pédagogie mais un roman. Il plaignait par avance les parents ( et leurs enfants) s’ils commettaient cette bévue, car il un tel contresens aurait des conséquences tragiques. La mort prématurée de Bichat fut l’un des innombrables exemples de la nocivité de cette utopie pédagogique que Bichat-père appliqua néanmoins à la lettre.
    Le Contrat social est un chapitre de ce ROMAN et ce détail éditorial n’est pas anodin non plus.

    Marx voulait une société sans classes et le pédagauchisme, né des épousailles du marxisme avec un rousseauisme dévoyé, s’est employé à exaucer son vœu dans …les classes.

    La mort d’André Glücksman vient rappeler son combat contre l’omettra de la gauche qui a longtemps occulté la folie génocidaire du communisme et ses 100 millions de victimes. Elle couvre à présent un autre génocide, intellectuel et culturel, commis au quotidien par la secte pédagauchiste, dont les thuriféraires opposent la même reductio ad Hiltlerum pavlovienne à toute tentative de résistance ou de critique contre leurs fumisteries pédagogiques.

    Comme ses prédécesseurs, Najat Vallaud-Belkacem pratique ce « subterfuge du salut par les intentions », dans la Grande Parade, si bien décrite par Revel dans son livre éponyme, qui assure la « survie de l’utopie socialiste », grâce à un sempiternel jeu de bonneteau, dont Marx a fixé les règles.

    Sur la « sublimité » du communisme, (…) argument que l’on trouve même sous des plumes libérales (Raymond Aron) », je recommande Fascisme et Communisme, le recueil des huit lettres écrites par François Furet, qui a jusqu’au bout défendu cette thèse, et son collègue Ernst Nolte qui l’a contredite, en arguant de l’immorale tromperie de cette « illusion » , si bien décrite pourtant par l’historien français. Une note dans « Le Passé d’une illusion » servit de point de départ à leur échange épistolaire. Nolte donne à Marx et à ses disciples la palme de cette immoralité puisqu’Hitler n’a fait qu’appliquer à la lettre tout ce qu’il avait écrit dans Mein Kampf. Le titre allemand de cet ouvrage « Eine freunliche Feinde » (une inimitié amicale) en rend parfaitement le ton. Sa lecture est d’actualité en ce 11 novembre car « Fascisme et communisme, écrit Furet, sont les deux faces d’une crise aigüe de la démocratie libérale survenue avec la guerre de 14-18 ». Elle a entraîné la « double radicalisation » d’une même racine. (pp.62-63)

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