Provocateur : la jungle de Calais, oasis libérale agoriste ?

Stefan de Vries : Calais (CC BY-ND 2.0)

Et si la jungle de Calais avait quelque chose d’une utopie libertarienne, illustrant la philosophie de l’agorisme ?

Par Jérôme Morvan

Stefan de Vries : Calais (CC BY-ND 2.0)
Stefan de Vries : Calais (CC BY-ND 2.0)

La jungle de Calais est le foyer de plusieurs milliers de migrants regroupés en îlots d’occupation discontinus sur une surface de plus de 18 hectares de forêts et de friches industrielles. Actuellement en cours de démantèlement à coups de gaz lacrymogènes et d’engins de chantier par la préfecture du Pas-de-Calais, c’est un bidonville de caravanes et de tentes, de cartons, de bâches et de palettes qui s’est développé dans une arrière-cour de l’opulente Europe.

Les migrants qui y vivent ont pour la plupart fui la violence de zone de guerre ou de conflits armés, pour être confrontés aux passeurs, aux phénomènes de caïdat, ou à l’arbitraire des polices européennes. La jungle est aussi le lieu de violences endogènes : troubles de voisinages, viols et agressions sexuelles ayant conduit progressivement à l’isolement des femmes. Entre les hommes, des conflits sporadiques éclatent ; en décembre dernier un Soudanais de 25 ans meurt poignardé.

Un lieu étonnamment vivable

Pourtant, la loi de la jungle ce n’est pas uniquement la loi du plus fort, un univers post-apocalyptique à l’insécurité permanente fait de menaces et de prédations ; mais bien, compte tenu des circonstances, un lieu étonnamment vivable. Bénéficiant d’une extra-territorialité de fait, la jungle a été le lieu d’expérimentation d’une certaine forme de liberté ayant permis l’auto-organisation sous la forme de relations marchandes pacifiques, de coopération économique et de solidarités alimentées par des organisation caritatives françaises et britanniques présentes sur le camp.

Le quotidien La Voix du Nord, rapporte des scènes de vie : « un migrant joue de la musique sur un vieux synthé Casio. Un autre s’est construit une superbe cabane avec terrasse ». « Les Afghans ouvrent des épiceries bien achalandées, des restaurants où l’on peut fumer le narguilé ou déguster un thé, allongé sur un tapis ». Des lieux de convivialité, de prières, de rassemblement ou d’éducation sont présents : une mosquée (la grande majorité des migrants sont musulmans), des églises évangélistes, une école non-confessionnelle, avec son aire de jeu.

Libération évoque lui aussi des «shops» éclairés (un étal de vêtements, des restaurants, des épiceries…) regroupés dans une artère « qu’on pourrait qualifier de commerçante » où se trouvait jusqu’à ces derniers jours un hammam. Quatre boulangeries, jugées « excellentes », fourniraient plusieurs milliers de pains par jour.

Maisons de fortune, restaurants, églises, discothèques : la jungle de Calais est une véritable ville où l’on peut tout trouver.

Le développement de cette cohabitation globalement pacifique dans l’univers chaotique des migrants, en dehors de l’ordre républicain et largement entre lui, pourra faire écho chez certains à l’agorisme (du grec ἀγορά, le marché ouvert), la philosophie politique établie par Samuel Edward Konkin III (1947-2004), auteur du New Libertarian Manifesto.

Cette philosophie prône la mise en place d’une société anarcho-capitaliste, ou anarchie de marché libre. Les agoristes ont cessé de croire en la légitimité de l’État et pour échapper à son contrôle et à sa taxation participent à la contre-économie, sur des marchés noirs ou gris, de manière pacifique. Ici, il s’agit d’échapper notamment à l’interdiction officielle de travailler faite aux migrants par l’État français, et ce dans des conditions qui déclencheraient un attaque foudroyante chez les membres des nombreux corps d’inspection de notre foisonnante fonction publique.

Économie informelle

Les migrants, s’ils n’ont jamais lu Konkin, on reproduit à Calais une pratique spontanée dans leurs pays d’origine : celle de l’économie informelle, analysée par l’économiste péruvien Hernando de Soto, non comme scorie ou résidu d’une économie primitive, mais comme une réponse rationnelle efficace : le moyen de se soustraire à des lois et règlements absurdes, liberticides et anti-économiques.

Pour de Soto, les pauvres ne sont pas des êtres passifs et résignés, mais souvent des entrepreneurs qui travaillent et survivent et qui, pour beaucoup, pourraient déclamer comme Figaro « perdu dans la foule obscure, il m’a fallu déployer plus de science et de calculs pour subsister seulement, qu’on n’en a mis depuis cent ans à gouverner toutes les Espagnes ».

Hernando de Soto plaide pour la pleine intégration de l’économie informelle au sein de l’économie légale permettant la transformation d’un « capital mort », sous utilisé, en un « capital vivant », plus aisément susceptible de transfert, de rente, d’engagement, comme collatéral. Ce capital représenterait une valeur de plusieurs milliers de milliards d’euros à l’échelle de la planète en Amérique du Sud, Afrique et Asie, essentiellement sous la forme de biens immobiliers non cadastrés et difficilement cessibles. Samuel Konkin a toujours affirmé au contraire que l’économie informelle devait rester telle, jusqu’à l’accrétion éventuelle d’une masse critique susceptible de dévoiler l’obsolescence de l’État ou d’en enclencher le processus.

Les bulldozers de la République ont aplani rapidement le débat théorique, témoignant que l’agorisme low-tech des migrants, à ce degré de concentration, supporte mal l’exposition médiatique.

La jungle de Calais sera donc rasée, mais sûrement pas au bénéfice de ses habitants.